
Simone Forti, la chorégraphe qui a redéfini le mouvement, est morte à 91 ans
Simone Forti, artiste italo-américaine dont les recherches ont profondément transformé la danse contemporaine, est morte le 29 juillet à Los Angeles à l’âge de 91 ans. Pendant plus de six décennies, elle a interrogé ce que pouvait être un mouvement chorégraphique : non pas une forme imposée au corps, mais une pensée en action, une manière d’observer le monde à travers le geste.
Figure essentielle de la danse postmoderne américaine, Simone Forti a contribué à abolir les frontières entre danse, arts visuels, musique expérimentale et performance. Son œuvre, fondée sur l’improvisation, l’écoute du corps et l’attention portée aux forces naturelles, a influencé plusieurs générations de chorégraphes et d’artistes.
Avec ses célèbres Dance Constructions du début des années 1960, elle a participé à l’un des moments les plus décisifs de l’histoire de la danse américaine : celui où la chorégraphie s’est libérée de la virtuosité traditionnelle pour devenir un espace d’expérimentation physique, conceptuelle et sociale.
La Biennale de danse de Venise lui avait décerné en 2023 le Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière, reconnaissant enfin pleinement l’importance d’une artiste dont l’influence dépassait largement le champ chorégraphique.
Une enfance européenne, une formation américaine
Née à Florence en 1935, Simone Forti quitte l’Italie avec sa famille alors qu’elle est encore enfant et s’installe aux États-Unis. Elle grandit en Californie, où elle commence par étudier la psychologie et la sociologie avant de se tourner vers les arts plastiques.
Dans les années 1950, elle fréquente les milieux de l’expressionnisme abstrait et envisage d’abord une carrière de peintre. Mais son intérêt pour la relation entre perception, espace et mouvement l’éloigne progressivement de la toile pour la conduire vers le corps vivant.
Sa rencontre avec Anna Halprin à San Francisco constitue le véritable commencement de sa recherche chorégraphique. Dans les ateliers de Halprin, elle découvre une approche nouvelle de la danse : l’improvisation comme outil de création, l’attention aux sensations physiques et la possibilité de faire émerger une œuvre à partir d’une simple consigne.
Cette expérience sera fondatrice. Forti comprend que le mouvement possède sa propre intelligence et que le danseur n’a pas seulement pour rôle d’exécuter une forme, mais d’explorer des situations.
Les années Cunningham, Cage et Judson
Arrivée à New York en 1960, Forti entre dans l’un des environnements artistiques les plus stimulants du siècle. Elle suit les cours de composition de Robert Ellis Dunn au Merce Cunningham Studio et découvre les principes de John Cage : hasard, autonomie des éléments, ouverture de la création à l’imprévisible.
Elle rencontre alors une génération d’artistes qui allait modifier durablement l’histoire de la danse : Trisha Brown, Yvonne Rainer, Steve Paxton, Lucinda Childs et d’autres. Tous partagent une même volonté : remettre en question les conventions héritées du ballet et de la danse moderne. Le corps quotidien, les gestes ordinaires, la marche, la chute ou le poids deviennent des matériaux chorégraphiques légitimes.
Quand la danse devient une situation
Entre 1960 et 1961, Simone Forti crée ses premières Dance Constructions, des œuvres qui comptent parmi les expériences les plus radicales de la danse américaine. Ces pièces ne racontent pas une histoire et ne cherchent pas à produire une image spectaculaire du corps. Elles proposent des tâches physiques : grimper, tirer, équilibrer, soutenir, déplacer un objet ou un autre corps. Elle transforme ainsi la chorégraphie en étude des relations humaines et physiques. La gravité, le poids, la confiance et la coopération deviennent les véritables partenaires du danseur.
Le chorégraphe Steve Paxton dira de ces œuvres qu’elles ont produit l’effet d’une pierre jetée dans une eau immobile : une perturbation initiale dont les ramifications allaient influencer toute une génération.
Les Dance Constructions deviendront l’un des fondements intellectuels du Judson Dance Theater, collectif qui, au début des années 1960, allait révolutionner la danse américaine. En 2015, leur entrée dans la collection permanente du Museum of Modern Art de New York a consacré leur importance historique.
Les années happening
L’artiste n’a jamais voulu enfermer son travail dans la seule catégorie de la danse. Dans les années 1960, elle participe activement au mouvement des happenings new-yorkais aux côtés de Robert Whitman, Jim Dine, Claes Oldenburg et Allan Kaprow. Pour elle, une performance pouvait être une sculpture vivante, une action collective ou une expérience sensorielle.
Cette période confirme une conviction qui traversera toute sa carrière : le corps n’est pas un objet représenté sur scène, mais un lieu où se rencontrent perception, environnement et imagination.
Observer avant de composer
À la fin des années 1960, Forti séjourne en Italie et s’installe à Rome. Elle se rapproche de la galerie L’Attico, lieu majeur de l’avant-garde italienne, où elle présente ses travaux dans le contexte de l’Arte Povera. C’est également durant cette période qu’elle commence une recherche qui deviendra emblématique : l’étude des mouvements animaux.
Dans les zoos de Rome, elle observe longuement les déplacements des ours polaires, des éléphants et d’autres espèces. Elle ne cherche pas à imiter leur apparence, mais à comprendre les principes fondamentaux du mouvement : répétition, adaptation, rythme, équilibre. De cette observation naissent les Animal Studies, œuvres dans lesquelles le corps humain devient un terrain d’exploration des forces naturelles.
Une œuvre qui est aussi un manifeste
Dans les années 1970, Simone Forti poursuit son travail d’artiste et de pédagogue. Son livre Handbook in Motion, publié en 1974, devient un document essentiel de la danse expérimentale américaine. Mêlant photographies, dessins, notes personnelles et réflexions théoriques, l’ouvrage ne raconte pas seulement des œuvres passées : il révèle une méthode de pensée. Chez Forti, créer signifie observer, expérimenter, transmettre.
Le corps qui parle : le « Logomotion »
Dans les années 1980, la chorégraphe développe une nouvelle forme de performance appelée Logomotion. Elle y associe improvisation verbale et mouvement physique. Les mots et les gestes apparaissent ensemble, sans hiérarchie. La pensée semble surgir directement du corps.
Avec les News Animations, elle applique cette méthode à l’actualité politique, sociale et environnementale, transformant les événements du monde en matière chorégraphique. Même dans les dernières années de sa vie, elle continue à présenter ces improvisations, convaincue que le corps reste un instrument essentiel pour comprendre le présent.
Une influence devenue historique
En 1986, Forti fonde Simone Forti & Troupe et développe des œuvres collectives inspirées des paysages, des territoires et des récits humains.
Au fil des années, son importance est reconnue par les grandes institutions internationales. Le Museum der Moderne de Salzbourg lui consacre en 2014 une rétrospective majeure. Le Museum of Modern Art de New York revient sur son rôle dans l’histoire du Judson Dance Theater en 2018. En 2023, le Museum of Contemporary Art de Los Angeles lui consacre une exposition monographique.
La même année, la Biennale de danse de Venise lui attribue le Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière.
Un héritage qui continue de bouger
Simone Forti n’a jamais cherché à construire un monument artistique figé. Son œuvre reste une invitation à expérimenter. Elle a montré qu’un geste simple pouvait contenir une pensée complexe, qu’une improvisation pouvait devenir une composition et qu’un corps ordinaire pouvait ouvrir de nouvelles perspectives artistiques.
Sa disparition laisse derrière elle une œuvre immense, mais surtout une méthode : regarder attentivement, écouter le mouvement et considérer le corps comme un lieu d’intelligence. C’est peut-être là que réside son héritage le plus durable : avoir rappelé que la danse n’est pas seulement quelque chose que l’on voit. C’est quelque chose que l’on pense, que l’on ressent et que l’on partage.
Cédric Chaory
photo Jason Underhill
