Le Temps d’aimer la danse, édition 2026

Le Temps d’Aimer : transmettre sans se répéter

Comment quitte-t-on une institution que l’on a contribué à façonner sans transformer son départ en célébration de soi ? La trente-sixième édition du festival Le Temps d’Aimer apporte une réponse d’une remarquable élégance. Dernière conçue par Thierry Malandain avant de transmettre la direction du Centre chorégraphique national de Biarritz à Martin Harriague, elle ne se présente jamais comme un bilan. Elle préfère déplacer le regard vers celles et ceux qui fabriqueront les récits chorégraphiques de demain.

Le geste est loin d’être anodin. Dans un paysage chorégraphique où les festivals se construisent volontiers autour des grandes signatures et des effets d’affiche, Le Temps d’Aimer choisit de penser la programmation comme un écosystème. Les œuvres ne s’y succèdent pas ; elles se répondent. Elles composent une réflexion collective sur ce que signifie aujourd’hui faire communauté, transmettre des héritages, réinventer des récits et inscrire la création dans un territoire.

L’ouverture avec Summerland de Benjamin Millepied donne immédiatement le ton. Portée par la voix de November Ultra, la pièce abandonne le spectaculaire auquel le chorégraphe est souvent associé pour rechercher une forme de douceur chorale, une danse où les individualités s’agrègent en un organisme collectif. Cette question du commun irrigue toute la programmation.

Chez Rachid Ouramdane, avec Contre-nature, les corps s’élèvent, se soutiennent, chutent et se relèvent dans une écriture où l’acrobatie cesse d’être démonstrative pour devenir le langage même de l’interdépendance. Led Silhouette, avec Halley, répond à cette préoccupation par une physicalité plus abrasive, traversée par les inquiétudes écologiques et sociales d’une génération qui ne peut plus penser le mouvement sans penser le monde qui vacille autour d’elle.

La programmation dessine également une cartographie singulière du Pays basque. Mais il ne s’agit jamais d’illustrer une identité locale. Les artistes invités travaillent le territoire comme une matière vivante, traversée de mémoires, de conflits et de métamorphoses. Avec OTS, Jone San Martin et Haatik Dantza revisitent les archives musicales du label Herri Gogoa pour construire une mémoire en mouvement plutôt qu’un patrimoine figé. Le collectif Bilaka, avec Dirau et Bezperan, poursuit ce patient travail de réécriture des danses traditionnelles en les confrontant aux outils de la création contemporaine. Quant au Collectif Ibawa, Gaua fait de la figure de la sorgin, longtemps réduite au folklore, un puissant levier d’émancipation féministe.

Cette même volonté de réactiver les récits irrigue plusieurs créations majeures. Aina Alegre, dans Fugaces, ne reconstitue pas le flamenco de Carmen Amaya : elle interroge la manière dont une figure continue d’habiter les corps d’aujourd’hui. Hubert Petit-Phar, avec Outre-Rage, fait du déplacement, de l’exil et des identités multiples les matériaux d’une écriture chorégraphique où le corps devient archive autant qu’avenir.

Au cœur de cette édition se glisse également un signe discret mais décisif : la présence de Prométhée, nouvelle création de Martin Harriague pour le Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Plus qu’une invitation, cette œuvre apparaît comme une préfiguration. En choisissant de mettre en avant celui qui lui succédera quelques semaines plus tard à la tête du CCN, Thierry Malandain fait de la programmation elle-même un geste de transmission. Rares sont les directeurs qui savent organiser leur propre effacement avec une telle générosité.

Son œuvre n’est pourtant pas absente. Le Malandain Ballet Biarritz présente un programme réunissant L’Oiseau de feu, Boléro et Minuit et demi ou le Cœur mystérieux. Mais ces pièces ne sont jamais érigées en monument. Elles apparaissent comme une composante parmi d’autres d’un paysage plus vaste, où dialoguent les esthétiques, les générations et les géographies.

C’est sans doute là que réside la singularité du Temps d’Aimer. Beaucoup de festivals revendiquent aujourd’hui la diversité ; peu lui donnent une véritable forme. À Biarritz, elle ne relève ni de l’accumulation ni de l’éclectisme. Elle procède d’une pensée curatoriale où les œuvres construisent des correspondances autour de quelques questions essentielles : comment habiter un territoire sans l’enfermer dans son folklore ? Comment transmettre sans répéter ? Comment faire de la mémoire un moteur de création plutôt qu’un objet de conservation ?

En investissant les théâtres comme les places publiques, les frontons, les plages, les villages et les paysages du Pays basque, le festival prolonge ces interrogations dans l’espace même où elles prennent sens. La danse n’y apparaît plus comme un art destiné à quelques initiés, mais comme une pratique de circulation : des corps, des imaginaires, des histoires et des publics.

Cette dernière édition de Thierry Malandain n’a donc rien d’un testament. Elle esquisse au contraire une politique de la transmission fondée sur le déplacement, le partage des regards et la confiance accordée aux générations qui viennent. Dans un moment où les institutions culturelles sont souvent sommées de choisir entre fidélité à leur histoire et nécessité du renouvellement, Le Temps d’Aimer propose une autre voie : faire de l’héritage non pas un poids, mais une matière chorégraphique en perpétuelle transformation.

Cédric Chaory

© Stéphane BellocqTraversée dantza konpainia de Mizel Théret

Festival le Temps d’Aimer la danse – Biarritz