F*cking Future – Marco Da Silva Ferreira

La guerre en très belle lumière

Il faut reconnaître à Marco da Silva Ferreira – dont les précédentes pièces Brother (2017) Fantasie Minor et C A R C A Ç A (2022) nous avaient réjouis –  , une certaine franchise : il a choisi de baptiser sa nouvelle pièce F*cking Future. Il aurait pu l’appeler The Human Condition, Resistance ou quelque autre titre suffisamment grave pour que personne n’ose demander ce qu’il signifie. Il a préféré le juron. C’est déjà une bonne nouvelle. Le problème est que le spectacle est plus sage que son titre.

Neuf danseurs occupent un plateau en quadri-frontal, sur une dalle de miroir qui transforme immédiatement leurs corps en objets à regarder. Ils portent des pantalons lamés noir pétrole et des cottes de mailles. Ils ressemblent à une armée, mais à une armée conçue par un excellent directeur artistique. Ils sont impeccablement éclairés, synchronisés et, naturellement, beaux.

La guerre, elle, est rarement aussi bien éclairée.

C’est pourtant bien la guerre — ou plutôt son vocabulaire — que Marco Da Silva Ferreira convoque. Le beat électronique ressemble à une marche. Les formations évoquent un escadron. Les gestes passent de l’attaque au désir avec une facilité déconcertante. Un corps avance ; il pourrait séduire ou frapper. Un autre se cambre ; cela pourrait être une danse de club ou une posture de combat.

Ferreira comprend quelque chose d’essentiel : la discipline et l’extase ont toujours entretenu des rapports plus étroits qu’on ne voudrait le croire. Une foule qui danse ensemble n’est pas si différente, visuellement, d’une foule qui marche ensemble. L’unisson peut être une fête. Il peut aussi être une soumission.

La pièce devient intéressante lorsqu’elle refuse de choisir.

Les corps commencent comme une troupe, puis se défont. Le hip-hop, la house, le clubbing et les danses urbaines – le melting pot stylistique, marque de fabrique de Ferreira – viennent contaminer la mécanique militaire. Le groupe reste ensemble, mais autrement. Il ne s’agit plus d’obéir à une autorité visible ; il s’agit de trouver une forme d’appartenance qui ne passe pas nécessairement par l’uniformité.

L’idée n’est pas nouvelle. Les sociétés modernes aiment beaucoup parler d’émancipation après avoir passé des siècles à perfectionner les techniques de discipline des corps. Mais Ferreira a le mérite de ne pas traiter cette contradiction avec le sérieux pontifiant qui accompagne généralement ce genre de sujet. Il la fait danser. Et ses danseurs dansent très bien.

C’est là que surgit le paradoxe le plus fécond — et peut-être la principale faiblesse — de F*cking Future. La pièce parle de violence, de domination, de militarisation des corps et de la possibilité d’y résister. Or le chorégraphe portuan possède un sens de la composition visuelle si développé que la violence devient parfois séduisante. Les corps sont sculptés par la lumière, les costumes brillent, le miroir multiplie les silhouettes et la musique électronique est d’une précision impeccable. Tout cela est très beau.

La barbarie aussi peut être photogénique. L’histoire de l’art nous l’a suffisamment appris.

La question est alors de savoir ce que fait la danse contemporaine de la violence réelle. La transforme-t-elle en symbole ? La stylise-t-elle ? La rend-elle supportable, voire belle, pour que nous puissions enfin la regarder ?

F*ucking Future ne répond pas vraiment à ces questions. Il produit une image, très belle image.

À la fin, les danseurs se retrouvent au sol. Un laser traverse leurs corps tandis que la musique continue. L’image évoque immédiatement les corps détruits par la guerre, celles aux portes de L’Europe et plus proche encore. C’est ici que le spectacle devient plus fragile. Marco Da Silva Ferreira veut libérer les corps de l’uniforme tout en les soumettant à une discipline chorégraphique absolue. Il veut critiquer la virilité militarisée tout en exhibant des corps parfaitement sculptés et coordonnés. Il veut dénoncer la violence tout en lui donnant la lumière, la musique et la beauté dont tout spectacle a besoin.

Ce n’est pas nécessairement un défaut. Une contradiction peut être plus intéressante qu’une réponse. Mais il faut alors avoir le courage de la laisser ouverte.

F*cking Future y parvient par moments, précisément lorsque le spectacle cesse de vouloir nous expliquer ce qu’il faut comprendre. Dans ces instants où un geste ne permet plus de distinguer la caresse de l’attaque, le désir de la domination, la fête de la parade, là Ferreira est particulièrement convaincant. Les corps font alors le travail que les mots risquent parfois de surligner.

Ailleurs, le manifeste prend le dessus. Les slogans sont moins subtils que les danseurs. Les mots disent ce que les corps avaient déjà compris.

Il reste une pièce d’une remarquable maîtrise, portée par des interprètes d’une précision impressionnante et par une esthétique que le chorégraphe contrôle jusque dans ses moindres détails. Mais cette maîtrise est aussi son danger : à force de composer la violence avec autant d’élégance, il risque de la transformer en spectacle avant même de nous inviter à la questionner.

Oui le futur que nous montre alors F*cking Future est peut-être terrifiant. Il est surtout très bien éclairé. Et dans un monde où les images de la violence sont devenues presque aussi nombreuses que les violences elles-mêmes, on peut se demander si la tâche d’un artiste est encore de produire de belles images — ou de nous apprendre, parfois, à nous en méfier.

Cédric Chaory

© João Octávio