
T’façon on est en 2012 : les barbares ont désormais une connexion internet
Il fut un temps où les hommes réglaient leurs querelles sur les champs de bataille, au Parlement ou, dans les cas les plus civilisés, dans les salons. En 2012, ils le font devant une webcam. La décadence a ceci de fascinant qu’elle ne se présente jamais comme telle : elle se déguise en progrès technologique.
Avec T’façon on est en 2012, Loraine Dambermont exhume un fossile numérique — un échange d’insultes et de menaces entre mâles offensés — pour en faire la matière première d’une réflexion chorégraphique sur la virilité contemporaine. L’entreprise est séduisante. Après tout, les archives les plus révélatrices d’une civilisation ne sont pas toujours ses chefs-d’œuvre ; parfois, ce sont ses déchets.
Sur scène, trois interprètes s’agitent dans un univers où l’agressivité est devenue une langue maternelle. Les torses se gonflent, les poings se crispent, les corps se lancent dans une succession de défis physiques dont la précision évoque moins la guerre que sa représentation publicitaire. Tout est impeccablement exécuté. La violence y est propre, presque hygiénique. On admire la discipline nécessaire pour reproduire avec autant de rigueur les gestes de ceux qui en sont généralement dépourvus.
Mais ce qui distingue véritablement cette pièce de tant de propositions contemporaines, c’est la qualité exceptionnelle de son incarnation. Ce trio est une claque. Mieux : une révélation. Rarement aura-t-on vu trois interprètes porter avec une telle intensité physique, une telle intelligence du rythme et une telle précision dramaturgique un matériau aussi périlleux. Loraine Dambermont, Maxime Cozic et Jacob Börlin sont tout simplement ébouriffants de talent. Ils passent de la menace à l’autodérision, de la puissance à la vulnérabilité, du grotesque à la grâce avec une aisance déconcertante. Leur engagement est total ; leur maîtrise, sidérante. À eux trois, ils accomplissent ce miracle qui distingue les grands interprètes des simples exécutants : ils donnent une profondeur humaine à ce qui aurait pu n’être qu’un brillant dispositif conceptuel.
La grande intuition de la chorégraphz consiste à traiter la virilité comme un costume. Et comme tous les costumes, celui-ci finit par tomber. À mesure que les vêtements disparaissent, la posture du conquérant laisse apparaître une créature plus fragile, plus anxieuse, presque pathétique. L’homme qui promettait l’apocalypse pour défendre son honneur numérique ressemble soudain à un enfant perdu dans une armure trop grande pour lui.
Les moments les plus réussis surviennent lorsque la pièce cesse de prendre ses personnages au sérieux. Les danseurs deviennent des chiens qui aboient, se flairent et tournent en rond autour d’une domination imaginaire. Puis surgit un absurde « coach en bagarre », figure admirablement contemporaine : même la violence doit désormais être accompagnée, professionnalisée et transformée en contenu pédagogique.
Pourtant, une ambiguïté demeure. La pièce observe le masculinisme avec une ironie certaine, mais hésite parfois entre la satire et le simple constat. Le matériau d’origine est si grotesque qu’il risque de se suffire à lui-même. Montrer la bêtise n’est pas toujours la critiquer. Le danger de toute œuvre consacrée à la stupidité est qu’elle finisse par lui accorder davantage de temps qu’elle ne le souhaiterait.
Cette réserve n’enlève toutefois rien à la réussite éclatante de l’ensemble. Car ce qui demeure en mémoire, bien après les dernières notes volontairement maladroites de la flûte finale, ce sont ces trois présences en état de grâce. En quarante minutes à peine, elles nous font traverser la peur, le rire, le malaise, et la réflexion. Une performance rare.
Reste un spectacle énergique, intelligent et souvent très drôle, qui rappelle une vérité ancienne : les civilisations changent de technologies beaucoup plus vite qu’elles ne changent de pulsions. Les gladiateurs ont disparu, les empires se sont effondrés, les prophéties mayas ont fait long feu. Mais l’homme persuadé que son honneur dépend de l’humiliation publique d’un rival semble, lui, remarquablement immortel.
Cédric Chaory
© Margot Briand
Jusqu’au 20 juillet, 21h – Les Hivernales – CDCN Avignon en partenariat avec Les Doms.
