Thibaut Eiferman : Habiter la chute

À l’occasion de son premier Festival Off d’Avignon, Thibaut Eiferman présente Terre 1, une œuvre qui transforme la chute en moteur de mouvement et de création. Entre confidences sur son parcours atypique, réflexion sur la place de l’artiste aujourd’hui et regard porté vers ses futures créations, le chorégraphe évoque ce qui le pousse à continuer d’avancer malgré les incertitudes du métier.

Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours ?

Oui, bien sûr. J’ai grandi aux États-Unis et j’ai suivi une formation assez classique en danse, notamment à New York, à l’American Ballet Theatre.

Au départ, je pensais faire du ballet toute ma vie. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que certaines choses ne me correspondaient pas vraiment. J’avais du mal avec certains aspects très techniques qui sont souvent au cœur du ballet classique. Malgré mes efforts, je sentais que ce n’était pas là que je pouvais m’exprimer pleinement.

J’ai ensuite essayé de me tourner vers Alvin Ailey, mais je n’ai pas vraiment accroché à cet univers. Puis j’ai découvert le Gaga, et là, ça a été une véritable révélation. Cette approche m’a permis de sortir de mes schémas habituels et m’a ouvert à une autre manière de penser le mouvement. J’y ai trouvé quelque chose qui m’inspirait profondément et qui est devenu un véritable modèle pour moi, une direction que j’ai eu envie de poursuivre.

Par la suite, j’ai intégré Ballet BC de Vancouver, puis j’ai rejoint la compagnie Ate9 Dance Company à Los Angeles. Cette expérience m’a permis de travailler avec des artistes proches d’Ohad Naharin et de l’univers qui a donné naissance à la méthode Gaga.

J’ai ensuite passé une année à la Batsheva Dance Company. C’était une expérience très riche, même si ce n’était pas exactement ce que je recherchais à ce moment-là de mon parcours.

Après cela, je suis rentré en France, où je n’avais pas vécu depuis six ans. J’étais un peu dans une période de transition, à essayer de comprendre la suite. J’ai commencé à donner des cours de Gaga, à travailler en freelance avec différentes compagnies, et c’est à ce moment-là que j’ai eu l’impression de recommencer un nouveau chapitre de ma vie artistique.

Pourquoi avoir créé ta propre compagnie ?

Je crois qu’à ce moment-là de ma vie, j’étais un peu perdu. Je revenais en France, je travaillais en freelance, je donnais des cours, je collaborais avec différentes compagnies… et c’est là que quelque chose a commencé à émerger.

En réalité, j’ai toujours eu beaucoup de mal avec la position de simple danseur interprète. J’en ai souffert. Pour moi, il est très difficile de travailler si la relation n’est pas fondée sur une véritable collaboration. Avec certaines personnes, comme Alice Vasseur pour TERRE 1 ou les chorégraphes avec qui je travaille aujourd’hui, il y a un échange, un dialogue. Mais dans beaucoup de compagnies où j’ai évolué auparavant, je me sentais davantage comme un soldat exécutant. Et ça, je ne pouvais plus l’accepter. C’était quelque chose de très difficile pour moi, parfois même très violent. Je me sentais invisibilisé, comme si ma voix, mon expérience et ma sensibilité n’avaient pas leur place.

La création de ma compagnie est née avant tout de ce besoin de m’exprimer et d’affronter ce vécu. Ma première pièce mettait en scène un mannequin de vitrine que j’avais peint à mon image. À travers ce personnage, je racontais ce que représentait pour moi le fait d’avoir été au service de tant de chorégraphes. J’avais l’impression que toutes ces personnes avaient laissé une empreinte dans mon corps. Chaque geste, chaque mouvement portait encore la trace de leurs demandes, de leurs visions, de leurs attentes.

J’avais besoin de faire sortir tout cela, d’expulser ces voix accumulées en moi et de raconter, enfin, ma propre version de l’histoire. À ce moment-là, je ne me suis jamais dit : « Je vais créer une compagnie » ou « Je vais devenir chorégraphe ». Ce n’était pas un projet de carrière. C’était presque une nécessité thérapeutique, un besoin profond de prendre la parole et de partager mon expérience.

Et c’est seulement après coup que je suis devenu chorégraphe. Je n’ai jamais vraiment choisi de le devenir ; c’est quelque chose qui s’est imposé naturellement à travers ce besoin de création et d’expression.

En tant que chorégraphe, quelle est ton impression sur ce premier Avignon ?

Je suis très admiratif des festivaliers. Vraiment. Je trouve impressionnant de voir des personnes qui aiment autant le spectacle vivant, qui enchaînent les représentations, participent aux événements, restent jusqu’au bout de la nuit et reviennent le lendemain pour découvrir de nouvelles propositions. C’est un véritable engagement.

Je ne suis pas certain qu’aux États-Unis on retrouve cette même dynamique avec une telle intensité. Il y a ici une énergie collective autour de la culture et du spectacle vivant que je trouve assez remarquable. Je suis très admiratif de cet élan et de la curiosité du public.

Et pour toi, en tant qu’artiste, est-ce un défi particulier de participer à un tel festival ?

Oui, bien sûr. Mais c’est aussi une formidable opportunité. Le fait d’avoir du temps, de pouvoir rencontrer le public, des temps d’échange, c’est extrêmement précieux.

J’apprécie aussi beaucoup les conditions de travail. Tout est réuni dans un même lieu : les espaces de répétition, la scène, les rencontres. Il y a une vraie cohérence dans l’accompagnement proposé aux artistes. En termes de visibilité, c’est également très important pour une compagnie.

Personnellement, cette expérience me permet aussi de redécouvrir ma pièce. Avec le temps, une création évolue. On la réajuste, on la rapproche davantage de ce que l’on souhaite vraiment transmettre. J’ai l’impression qu’aujourd’hui cette pièce est plus proche de moi, plus à ma mesure. Comme je joue également dedans, je ressens de manière très directe ces transformations. Grâce à ce format, je peux observer comment elle se construit et se modifie au fil des représentations. Je me sens aujourd’hui beaucoup plus en accord avec ce que je fais sur scène.

Le fait de jouer plusieurs jours d’affilée change-t-il quelque chose à ton rapport à la pièce ?

Oui, énormément. Dans une saison classique, les représentations sont souvent espacées de plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Ici, le fait de jouer tous les jours crée une continuité très particulière. Chaque représentation est différente. Le mouvement évolue, certaines sensations changent, certains détails apparaissent. On découvre constamment quelque chose de nouveau.

Mais en même temps, il n’y a pas de rupture entre la personne que je suis avant d’entrer en scène et celle que je suis pendant le spectacle. Plus je joue la pièce, plus cette frontière disparaît. Ce que je vis sur scène devient une extension naturelle de ce que je suis. C’est une expérience que je trouve particulièrement forte.

Tu as choisi le titre Terre 1. Qu’est-ce qu’il révèle de ton regard sur notre condition de Terriens ?

Alors, pour être honnête, l’idée du titre vient d’Alice Vasseur, avec qui je travaille. Terre 1 est un terme utilisé en astronomie pour désigner la lune. Ce qui m’a immédiatement intéressé, c’est l’idée de singularité : il n’y a qu’une seule Terre, il n’y en a pas deux.

Cette idée m’évoque aussi une forme de solitude. La Terre est notre unique planète habitable connue, tout comme la Lune est notre unique satellite naturel. Cela renvoie à notre condition d’êtres humains : nous ne savons pas s’il existe une autre vie ailleurs, ni si un autre monde pourrait nous accueillir. Nous sommes en quelque sorte seuls avec notre responsabilité.

Cette image de la Terre et de la Lune m’a amené à réfléchir à notre dépendance à notre environnement, à la gravité, aux lois physiques qui nous constituent. J’aimais aussi imaginer ce que serait une autre Terre, un autre rapport au poids, au mouvement, à la gravité. Toutes ces questions ont nourri la pièce.

Justement, la gravité est au cœur de Terre 1. Comment est née cette fascination pour la chute comme matière chorégraphique ?

La chute est un sujet très présent dans l’histoire de la danse. Beaucoup de chorégraphes ont travaillé autour des notions de fall and recovery, du déséquilibre ou de la perte d’appui. De mon côté, c’est aussi quelque chose que j’ai beaucoup exploré à travers le Gaga, que j’enseigne, mais également dans mon travail avec d’autres chorégraphes.

À force de rencontrer cette idée partout, j’ai commencé à me demander : qu’est-ce que c’est, ma propre chute ? Comment parler de la chute sans simplement répéter ce qui a déjà été fait ? Qu’est-ce qu’elle raconte de moi ?

Et quelle réponse as-tu trouvée à cette question ? En quoi ta manière d’aborder la chute est-elle différente ?

J’ai réalisé que la chute était profondément liée à ma façon de vivre. J’ai souvent l’impression d’être dans une forme de galère permanente, de courir après plusieurs projets à la fois, de perdre mes repères, puis de les retrouver ailleurs. J’ai le sentiment d’être constamment en mouvement.

Avec Alice, nous avons beaucoup parlé de la marche. Finalement, marcher, c’est déjà tomber. On passe son poids d’un pied à l’autre dans une succession de déséquilibres contrôlés. Et lorsqu’on court, on accepte encore davantage cette chute permanente vers l’avant.

Cette idée m’a beaucoup marqué parce qu’elle donne une vision positive de la chute. Tomber n’est plus forcément synonyme d’échec ou d’effondrement. C’est aussi ce qui nous permet d’avancer.

À l’époque où j’ai commencé à travailler sur la pièce, je traversais une période assez difficile. J’étais confronté aux refus de subventions, aux appels à projets qui n’aboutissaient pas, aux obstacles que rencontrent beaucoup d’artistes émergents. Malgré tout, j’avais envie de créer une deuxième pièce. À un moment, j’ai compris qu’il fallait que j’arrête de lutter contre cette situation et que je commence à en rire. Il fallait transformer cette matière faite de frustrations, d’échecs et d’incertitudes en quelque chose de créatif. Sinon, je restais bloqué.

Pour moi, c’est là que se trouve la véritable genèse de Terre 1. La pièce est née de cette volonté de regarder la chute autrement : non pas comme une fin, mais comme un mouvement qui permet de continuer à avancer.

À travers cette idée de chute, tu sembles aussi parler de notre société. Nous vivons dans un monde où les injonctions à la réussite, à la performance et à l’ascension sont omniprésentes. On a parfois l’impression qu’on ne s’autorise plus à tomber. Toi, est-ce que tu te l’autorises malgré tout ?

Oui, je crois que cette pièce m’a justement aidé à changer mon regard sur cela. Depuis que je travaille sur Terre 1, j’essaie davantage d’en rire. Il y a eu des moments très hauts, mais aussi des périodes plus compliquées. Et finalement, la pièce me sert presque de rappel. Quand je traverse un échec, un refus ou une difficulté, je repense à ce qu’elle raconte. Je me dis : « Souviens-toi, c’est exactement de cela qu’il est question. »

Pour moi, l’enjeu n’est pas d’éviter la chute ou de prétendre qu’elle n’existe pas. C’est plutôt de ne pas se laisser définir par elle. Un retour négatif, une réaction inattendue, un projet qui n’aboutit pas, une mauvaise nouvelle, ou même des éléments complètement extérieurs comme la canicule : tout cela fait partie de la réalité.

On ne maîtrise pas tout. Le monde est rempli d’aléas, de changements et d’imprévus. À un moment donné, il faut accepter cette part d’incertitude et apprendre à avancer avec elle. C’est sans doute ce que la pièce m’a appris : la force ne consiste pas à ne jamais tomber, mais à continuer malgré les chutes, à les intégrer dans son parcours et parfois même à réussir à en rire.

Tu évoquais aussi les refus, les critiques ou les retours négatifs de journalistes et de programmateurs. Cela révèle un milieu qui, vu de l’extérieur, paraît parfois couvert de paillettes, très enthousiaste et bienveillant, mais qui peut aussi être particulièrement exigeant.

Oui, c’est vrai. Il existe beaucoup de paradoxes dans ce milieu. D’un côté, on nous demande d’être singuliers, de proposer quelque chose de nouveau, de prendre des risques. Mais de l’autre, dès qu’une proposition sort réellement des cadres habituels, elle peut être perçue comme étrange ou dérangeante.

Parfois, on a presque l’impression qu’on attend de nous quelque chose de différent, mais pas trop différent. Comme s’il fallait sans cesse recommencer, se réinventer, tout en restant dans des formes déjà identifiables. C’est une tension que je trouve assez présente dans le secteur artistique.

Et toi, comment te situes-tu face à cette contradiction ?

Mon objectif, justement, est de proposer quelque chose qui n’a pas encore été vu. J’essaie de créer des formes qui ne soient pas simplement du contenu supplémentaire, mais de véritables expériences, des objets artistiques qui déplacent le regard ou ouvrent de nouvelles questions.

Bien sûr, cela implique parfois de prendre le risque de ne pas être immédiatement compris ou de recevoir des réactions contrastées. Mais c’est aussi ce qui me motive dans la création. Pour moi, l’enjeu n’est pas de reproduire ce qui existe déjà. Il est d’essayer de trouver une voix singulière, même si cela signifie emprunter des chemins plus incertains.

Parlons maintenant de ta collaboration avec la plasticienne Alice Vasseur. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

On s’est rencontrés dans mes cours de Gaga. Alice était déjà très sensible à la danse, à cette manière de penser le corps et le mouvement. Elle était également très touchée par la question de la gravité, qui est un élément central dans ses propres œuvres.

Au départ, ce n’était pas forcément pensé comme une pièce de spectacle. C’est elle qui m’a proposé de danser dans le cadre d’un événement. L’idée initiale était plutôt une proposition en galerie.

Puis nous avons eu la chance d’avoir une résidence de cinq mois à la Cité des Arts, avec l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Cloud à Paris, ce qui nous a permis de développer véritablement le projet. À ce moment-là, on s’est dit qu’on allait créer une version plus construite, une pièce pensée pour le plateau, une forme de « black box », tout en gardant aussi une dimension liée à l’espace de la galerie.

Finalement, le projet existe un peu entre ces deux univers : moi, j’entre dans son monde artistique, et elle vient aussi nourrir mon processus de création dans un contexte de résidence chorégraphique.

Les œuvres plastiques que l’on voit sur scène ont-elles été créées avant la pièce ou pendant cette période de résidence ?

Non, elles n’ont pas été simplement ajoutées au projet. Elles sont le résultat d’un long processus de réflexion et d’échange. Par exemple, cette couleur orange vient d’une réflexion autour des inquiétudes liées au monde actuel. Le volcan, lui aussi, est lié à des discussions que nous avons eues pendant ces cinq mois autour de thèmes comme la mort, l’enfance, la transformation, la gravité.

Tout cela est né d’un temps de recherche très long, d’un dialogue permanent. Et je pense que cette richesse vient justement du fait que je n’étais pas seul dans le processus.

Créer avec quelqu’un d’un autre milieu artistique, qui ne regarde pas la danse de la même manière que moi, ouvre énormément de possibilités. Alice apporte un regard extérieur, une autre façon de voir le mouvement. Elle ne cherche pas les mêmes choses que moi. Elle ne va pas forcément corriger un geste ou chercher une précision chorégraphique comme je pourrais le faire. Elle observe la danse avec un regard différent, et c’est cette différence qui crée de nouvelles questions.

Est-ce que cette collaboration a transformé ta manière de créer ?

Oui, énormément. Le fait de dialoguer avec quelqu’un qui ne vient pas du même univers m’a obligé à sortir de mes habitudes. Parfois, quand on travaille seul, on reste enfermé dans ses propres références, ses propres façons de résoudre les problèmes. Avec Alice, il y avait toujours un décalage, une autre lecture possible. Cela a enrichi la pièce et lui a donné une profondeur différente.

Je crois que cela se ressent sur scène : on voit qu’il y a une réflexion derrière les images, qu’il y a une pensée qui s’est construite à plusieurs voix.

Tu as parlé de l’enfance, notamment avec cette voix d’enfant que l’on entend dans la pièce. C’est celle de ton neveu ?

Oui, c’est mon neveu. C’est un enregistrement pris sur le vif. À ce moment-là, on était en train de travailler autour de la chute, et je lui ai demandé de participer. On était en train de tomber, et tout à coup je me suis dit : « Mais c’est ça ! » Il y avait quelque chose de très juste dans sa réaction. Il tombait, il riait, il y avait cette spontanéité de l’enfant face à la chute. Et finalement, c’était exactement ce que je cherchais avec la pièce : si je peux tomber et rire en même temps, alors j’ai tout gagné.

Je me suis donc imposé cette contrainte, même si ce n’est pas toujours facile. D’ailleurs, dans la pièce, j’en ressens parfois la difficulté parce que cette voix d’enfant peut avoir quelque chose d’un peu autoritaire : il me donne des consignes, il me pousse, il m’impose des choses. Mais j’essaie toujours de faire entrer la joie dans cette relation, de retrouver quelque chose de ludique.

Tu parles de difficulté et de souffrance. Sur scène, tu ne t’économises pas. Tes chutes sont très physiques. Est-ce que cette exigence corporelle est une caractéristique importante de ton travail ?

Oui, c’est quelque chose qui est très important pour moi. J’ai consacré énormément d’années au ballet classique, à cette exigence et à cette précision du corps. Je ne veux pas abandonner toute cette intelligence physique que j’ai construite.

Même si j’ai voulu m’éloigner de certains codes du ballet, je ne veux pas jeter cette connaissance à la poubelle. Pour moi, il est essentiel que cette intelligence du corps reste visible sur le plateau.

Il y a donc un paradoxe dans ton travail : une envie de sortir de certaines exigences classiques, tout en conservant cette virtuosité physique. Comment tu réconcilies ces deux aspects ?

Je crois que ce paradoxe se retrouve justement dans la notion d’épuisement. L’épuisement m’oblige parfois à lâcher un peu le contrôle, à aller ailleurs. La répétition, la fatigue, l’endurance font apparaître autre chose. J’essaie de maintenir une grande exigence et une grande rigueur, tout en laissant aussi de la place à quelque chose de plus humain, de plus fragile.

Je trouve que c’est très difficile de réunir les deux. Parfois, quand le corps devient extrêmement intelligent, extrêmement maîtrisé, on risque de perdre la personne derrière le mouvement. Et à l’inverse, quand on cherche uniquement l’expression ou l’émotion, on peut perdre cette puissance physique.

Ce qui m’intéresse, c’est de trouver cet équilibre : un corps d’athlète, avec une vraie présence théâtrale, un regard, une humanité. Quelqu’un qui peut être impressionnant physiquement tout en restant profondément vivant et surprenant.

Ta carrière d’interprète continue également, notamment avec Oona Doherty et Ayelen Parolin. Est-ce que cette expérience nourrit ton travail de chorégraphe ou arrives-tu à dissocier les deux ?

Je crois que ce n’est même pas une question de dissocier les deux. Bien sûr que ça nourrit mon travail de chorégraphe, mais je pense que cela se fait beaucoup de manière inconsciente.

Le fait d’être interprète me permet aussi de sortir de mon propre univers, de me nourrir d’autres langages, d’autres façons de travailler. Ça me permet parfois de me vider de certaines choses pour revenir ensuite vers ma propre création avec plus de clarté. Finalement, ces expériences précisent ce que j’ai envie de défendre en tant que chorégraphe.

Mais je ne réfléchis pas forcément à tout cela de manière intellectuelle. Ce qui ressort dans mes pièces vient davantage de sensations, de besoins physiques, de choses qui traversent mon corps. Ce n’est pas seulement le résultat d’une accumulation d’expériences ou d’idées : c’est quelque chose de plus instinctif.

Comment arrives-tu à gérer cette double carrière, entre les tournées comme interprète et tes propres projets de création ?

C’est quelque chose que je trouve très riche. J’aime observer comment ces deux dimensions se nourrissent mutuellement.

Avec Ayelen, par exemple, la manière de travailler est très collaborative. On me demande de participer à la réflexion, de proposer des idées de déplacements, de regarder la composition d’ensemble. Je ne suis pas seulement là pour exécuter une partition : je pense aussi au plateau, aux corps, à la structure globale. C’est une manière de penser qui appartient déjà au chorégraphe.

Je crois que cette « pensée chorégraphique » continue d’exister même quand je suis interprète. Je regarde toujours ce qui se passe autour de moi, pas uniquement mon propre mouvement.

Est-ce que le fait d’être interprète te permet aussi de rencontrer d’autres réseaux, d’autres personnes qui peuvent ensuite découvrir ton travail de chorégraphe ?

Oui, complètement. C’est aussi une manière de créer des ponts. Quand je suis certaines tournées ou certains environnements artistiques, je découvre parfois des milieux avec des fonctionnements différents. Il peut y avoir des hiérarchies, des distances, des personnes difficiles à atteindre lorsqu’on essaie de présenter son travail.

Mais une fois que je les rencontre après un spectacle, la relation change. Ils me connaissent d’abord comme interprète, ils découvrent mon univers autrement. Et je tiens beaucoup à défendre cette idée : être chorégraphe ne signifie pas forcément arrêter d’être danseur. Pour moi, les deux peuvent coexister. On peut continuer à interpréter le travail des autres tout en développant son propre langage de création.

Est-ce que tu imagines déjà une tournée pour Terre 1 après Avignon ?

J’espère, j’espère, j’espère ! C’est évidemment ce que je souhaite pour la pièce. Le format de Terre 1 est particulier puisqu’elle dure 30 minutes. Mais c’est un choix que j’ai fait volontairement. Je voulais créer une pièce qui puisse s’inscrire facilement dans des plateaux partagés, avec d’autres artistes, pour augmenter les possibilités de programmation.

Je sais que certains professionnels peuvent considérer qu’une pièce courte est plus difficile à programmer, mais pour moi c’était justement une manière de penser la diffusion autrement, d’être plus accessible, plus adaptable. Je l’ai aussi pensée dans un esprit de solidarité avec d’autres artistes émergents qui rencontrent les mêmes difficultés que moi. L’idée est de partager des espaces, de créer des soirées communes et de donner davantage de visibilité à plusieurs projets en même temps.

Cela a déjà fonctionné, notamment à l’Étoile du Nord, où nous étions programmés dans un plateau partagé. Je vais également présenter la pièce au Festival de danse de Cannes, dans une soirée partagée avec Leïla Ka, proposée par Didier Deschamps. Là encore, l’idée est de créer des rencontres et de faciliter la visibilité des artistes.

C’est aussi une façon de profiter d’une forme d’émulation collective ?

Oui, complètement. Le fait d’être associé à d’autres artistes permet aussi de créer une dynamique. Parfois, un projet peut bénéficier de la force d’un autre, d’une programmation qui attire déjà un public ou des professionnels. Je crois beaucoup à ces formats collectifs, surtout aujourd’hui où les conditions de diffusion sont parfois complexes pour les jeunes compagnies.

Après Terre 1, est-ce que tu as envie d’aller vers une nouvelle création, peut-être une forme plus grande ?

Oui, j’ai envie de continuer à créer, même si, évidemment, le contexte actuel et les restrictions budgétaires rendent les grandes formes plus difficiles à envisager. Mais finalement, le prochain projet ne sera pas une grande pièce avec cinq ou six personnes au plateau. Ce sera plutôt un duo. Je vais travailler avec une personne que j’ai rencontrée récemment, un thérapeute d’une soixantaine d’années. Il sera un peu une figure de référence masculine, une sorte de « père de la danse », quelqu’un qui porte une histoire, une expérience, un rapport au corps différent du mien.

Ce qui m’intéresse, c’est de sortir d’une vision où l’on serait constamment tourné vers la nouveauté ou la recherche de ce qui vient ensuite. J’ai envie de m’intéresser aux corps comme des archives vivantes, à tout ce qu’ils portent, traversent et transforment au fil des années. Cette rencontre avec lui ouvre un espace de dialogue entre deux expériences, deux trajectoires, deux manières d’habiter le mouvement.

Ce qui me touche, c’est la possibilité de faire coexister ces temporalités sur scène. Non pas dans une logique d’opposition, mais dans celle d’une écoute mutuelle, d’une circulation. J’aimerais danser avec lui pour parler du temps, de ce qui se transmet, de ce qui se transforme et de ce qui demeure.

L’idée n’est pas de mettre en avant une différence d’âge, mais de révéler comment deux parcours se rencontrent à un moment donné. Comment les corps gardent des traces, accumulent des expériences, et continuent malgré tout à inventer de nouvelles façons d’être en mouvement. La question qui m’accompagne est finalement celle-ci : comment le temps s’inscrit-il dans les corps, et comment la danse peut-elle rendre visible cette continuité, cette capacité à rester en lien, à créer et à se transformer tout au long de la vie ?

Propos recueillis par Cédric Chaory

© Jörg Koopmann

Jusqu’au 20 juillet 2026 – L’Atelier à 17h20. Avignon OFF