
À La Rochelle, la danse tient encore debout. Jusqu’à quand ?
Il y avait quelque chose de presque paradoxal, cet après-midi de filage, dans la salle Verdière de La Coursive où se produisait l’ABC – Atlantique Ballet Contemporain du Conservatoire de La Rochelle.
Sur scène, quinze jeunes danseurs et danseuses alors qu’ils devraient être vingt-quatre. Les autres étaient absents pour une raison qui dit beaucoup du sérieux de cette formation : auditions en Suisse, en Autriche, ailleurs en Europe. Déjà happés par le métier avant même d’avoir terminé leur cursus. Dans la salle, des élèves des classes CHAM CHAD du collège Eugène Fromentin regardaient attentivement des œuvres plongeant dans une histoire de la danse qu’ils semblaient parfois déjà ne plus connaître. Et autour d’eux, une ville qui annonce en grande pompe un nouveau conservatoire à 18,5 millions d’euros tout en laissant disparaître certains de ses outils de création les plus précieux.
Trois pièces étaient présentées par les deuxièmes années de l’ABC. Trois propositions très différentes qui disent autant l’ambition pédagogique de la formation dirigée par Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours que les contradictions culturelles rochelaises du moment.
La première, Forever B d’Olivia Granville, rendait hommage à Dominique Bagouet. Un choix loin d’être anodin. Figure majeure de la danse contemporaine française, Bagouet est passé d’une écriture extrêmement détaillée, presque baroque, à une danse plus nue et plus brute, lassé que l’on réduise son travail à un simple raffinement formel. La pièce traversait plusieurs périodes de son œuvre, convoquant par fragments Le Saut de l’ange, Jours étranges ou encore So Schnell.
Ce qui frappait surtout, c’était le travail sur le silence et la musicalité interne des corps. Les danseurs n’avaient disposé que de quatre semaines pour s’approprier cette qualité si particulière propre à Bagouet : une énergie relâchée mais consciente, un geste jamais illustratif, toujours traversé d’intentions contradictoires. Rien d’évident pour de jeunes interprètes formés dans des pratiques souvent plus physiques ou démonstratives.
Christophe Béranger le rappelait après la représentation : connaître l’histoire de la danse, comme l’histoire de l’art, demeure indispensable lorsqu’on se destine à devenir créateur. Il faut « manger de la danse », voir les écritures, traverser les héritages, comprendre d’où viennent les gestes avant de prétendre inventer les siens. Et l’on mesurait effectivement combien ces jeunes interprètes avaient dû travailler pour s’emparer d’un style aussi singulier, déployé ici à travers des extraits très différents.
Le plus troublant était peut-être ailleurs : parmi les très jeunes élèves présents dans le public, beaucoup écoutaient avec attention sans pourtant savoir qui était Dominique Bagouet. Mais il n’est jamais trop tard : YouTube, et mieux encore Numéridanse, sauront combler cette lacune.
La seconde proposition emmenait le plateau vers tout autre chose. Une création de la chorégraphe palestinienne Samaa Wakim, découverte par le duo Béranger-Pranlas-Descours lors du festival poitevin À Corps. La pièce mêlait danse-théâtre, récit intime et transmission de gestes issus de la danse traditionnelle palestinienne.
Le travail, mené en une semaine seulement, reposait sur des fragments de confidences énoncés au fil du spectacle. Can I say something ? revenait comme un refrain fragile. On y parlait du corps, de la peur, du groupe, de monstruosité intime. Les interprètes, peu habitués à la déclamation, s’y engageaient pourtant avec sincérité. Tout n’était pas parfaitement maîtrisé, mais c’est justement ce qui faisait naître quelque chose d’organique dans cette parole maladroite : une tentative de déplacer la danse hors du seul mouvement pour l’amener vers l’espace du témoignage.
Le choix de faire travailler ces étudiants avec Samaa Wakim prenait d’autant plus de sens que La Coursive avait récemment accueilli Losing It. Une manière de relier formation et programmation, apprentissage et création contemporaine.
Enfin venait Plus chaud, pièce créée l’an passé pour cette même promotion. Tout y reposait sur l’endurance et l’intensité du collectif. Les jeunes artistes avaient d’ailleurs tellement aimé interpréter cette œuvre, présentée lors du festival À Corps en avril 2025, qu’ils avaient souhaité la reprendre. Créée pour les étudiants de l’Atlantique Ballet Contemporain à partir de la composition Weather de Michael Gordon, Plus chaud puise son inspiration dans l’urgence climatique et générationnelle qui pèse sur notre époque. La pièce se veut un appel à l’action autant qu’une invitation à repenser notre rapport au temps afin d’imaginer un avenir commun.
On y entend également les paroles de Greta Thunberg, devenue figure emblématique des luttes écologistes contemporaines. Fait plus surprenant, nombre de jeunes spectateurs semblaient ne pas la connaître, une méconnaissance sans doute plus étonnante encore que celle concernant Dominique Bagouet — lacune qu’il conviendra, là aussi, de combler.
Et cela se voyait. L’énergie semblait plus maîtrisée que dans les deux premières propositions. Les courses et les contrepoids trouvaient une véritable densité physique. La technique du partnering – qui cherche la fluidité, le dialogue et parfois une certaine prise de risque physique – demeurait parfois hésitante dans certains élans ou réceptions, mais l’ensemble témoignait d’une troupe, en alerte et cheveux lachés, qui commence à comprendre ce qu’est réellement un engagement de plateau.
Ce filage rappelait surtout ce qu’est devenu l’ABC en une dizaine d’années : l’un des outils les plus stimulants de formation pré-professionnelle en danse contemporaine de la région. Intégrée au Conservatoire de La Rochelle et financée par l’Agglomération, la formation a acquis, sous la direction des responsables de la compagnie locale SINE QUA NON ART, une solide réputation. Chaque année, plusieurs élèves rejoignent des écoles supérieures ou des compagnies en France comme à l’étranger.
Et pourtant, au moment même où cette réussite est célébrée, le paysage culturel rochelais vacille.
Certes, la ville disposera bientôt d’un nouveau conservatoire. Depuis octobre 2025, les travaux de réhabilitation de l’ancienne caserne Chasseloup-Laubat sont lancés. Le futur équipement réunira enfin musique et danse sur un même site, avec studios, auditorium de 200 places et espaces adaptés à ses 1 100 élèves. Sous la direction de Myriam Sibaï, arrivée en septembre dernier après une longue période d’instabilité, le projet semble promettre un nouvel élan. Mais dans le même temps, son DU, unique en France et conçu comme tremplin vers les écoles supérieures françaises et européennes, ainsi que vers les compagnies professionnelles, disparaît. Et cette suppression résonne étrangement avec d’autres secousses locales.
Le CDCN Nouvelle-Aquitaine La Manufacture ferme ses portes, victime, selon sa direction basée à Bordeaux, des restrictions budgétaires qui frappent le spectacle vivant. À La Coursive, Franck Becker doit désormais solliciter directement le public et les abonnés pour équilibrer son financement. Plus loin, dans le quartier portuaire de La Pallice, le théâtre de L’Horizon a lui aussi baissé le rideau, dans un contexte mêlant difficultés économiques et en parallèle de graves accusations visant son directeur pour des faits à caractère sexuel.
La Rochelle construit donc des murs pendant que certaines structures artistiques disparaissent.
C’est tout le paradoxe de cette proposition plurielle de l’ABC. Voir ces jeunes danseurs et danseuses se confronter à Bagouet, à Samaa Wakim ou à Michael Gordon rappelait ce que peut produire une politique culturelle ambitieuse lorsqu’elle mise réellement sur la transmission et la création. Mais la question demeure entière : que deviendront ces artistes dans une ville où les lieux ferment, où les budgets se contractent et où l’écosystème du spectacle vivant semble chaque année un peu plus fragile ?
Pour l’instant, la danse à La Rochelle tient encore debout, à l’image de la tour Saint-Nicolas qui penche mais résiste. En Nouvelle-Aquitaine, l’art chorégraphique rochelais a longtemps rayonné grâce à des figures comme Brigitte Lefèvre, Régine Chopinot ou Kader Attou, qui ont dirigé le Centre chorégraphique national (CCN). Celui-ci a toutefois dû annuler cette année son « KM de danse », manifestation foisonnante déployée dans toute la ville, faute de financements suffisants de la part des tutelles.
La Rochelle, ce furent aussi des rendez-vous aujourd’hui disparus, comme Les Éclats chorégraphiques, successivement portés par Marion Bati puis Charlotte Audigier. La danse y survit encore grâce à quelques enseignants obstinés, à des élèves déjà tournés vers l’Europe et à cette conviction qu’une ville ne se mesure pas seulement à ses bâtiments flambant neufs, mais à sa capacité à faire vivre les œuvres, les artistes et la mémoire de ceux qui les ont précédés.
Car à l’échelle nationale, la Charente-Maritime, et plus encore la Nouvelle-Aquitaine, demeurent des territoires encore secondaires pour la danse contemporaine. La région compte certes 124 compagnies chorégraphiques, 521 lieux de diffusion et 19 festivals dédiés à la danse, mais seules 35 compagnies et 44 structures de diffusion bénéficient aujourd’hui d’un soutien de la DRAC ou de la Région. Un tissu bien réel, donc, mais plus fragile et moins structuré que dans les grands territoires historiquement moteurs du secteur.
Et c’est peut-être cela que rappelait, en creux, ce filage des jeunes danseurs de l’ABC : malgré les fragilités du paysage culturel local, il existe encore à La Rochelle des corps qui cherchent, des artistes qui se forment et une jeunesse prête à porter plus loin l’histoire de la danse contemporaine.
Cédric Chaory
©JF Quai – Plus Chaud de Sine Qua Art pour l’ABC Atlantique Ballet Contemporain
