Bouchra Ouizguen et Dançando com a Diferença

Avec l’humilité (légendaire ?) de l’inspirée (par Dieu ?…) chorégraphe marocaine (mais son origine compte-t-elle vraiment au regard de son génie ?), et sa rencontre avec le groupe de danse hors sentiers battus, on pouvait s’attendre à une pièce de qualité émotionnelle. Or – il y a plus. 

Ce plus, ce pli dans les replis de l’âme des cinq interprètes manifestés par leurs corps différents, nous emmène au firmament de l’onirisme le plus touchant de cette rentrée chorégraphique. D’abord, la lumière. Pénombre. Surgissement, à l’instar de ces petites notes dans les orchestrations de Fauré qui nous surprennent, d’un clair-obscur, avant la mise en scène d’un rayon de lune. Décor dépouillé afin de mieux donner à voir la texture du geste. Cinq êtres humains l’offrent, au départ agilement mais timidement, avant de nous élever  par leur élan vers une matière mystique de haut vol. 

 Ils s’enlacent, tout en délicatesse, se séparent pour des soli enivrants, se retrouvent, jouant entre terrestre du sol jonché de tissus et tours sur soi mais ensemble. Telle n’est pas la moindre saveur religieuse en un sens de cette réunion de danseurs qui n’ont rien, et pourtant tout en commun : le savoir danser avec Autrui. 

Entre sourires et larmes, on les suit, on les sent. Ces coeurs qui palpitent de manière diversifiée, mais sous l’unisson de la musique suave créée par Bouchra Ouizguen et Marcio Faria, nous redonnent espoir en un monde meilleur.

Oui, je sais, je m’expose ici à un discours de poncif. Mais non : car le propos de Este Mundo ne l’est point. Il s’agit au contraire d’une ode à l’amour de l’amitié, à travers les fêlures d’une époque nihiliste où tout phénomène érotique au sens noble est bienvenu.

Les chairs tournoient, mais aucune envie de faire référence aux derviches. Les danseurs se couchent, mais pourquoi évoquer la méthode Feldenkrais. Les embrassades se font pudiques et douces, mais nul besoin de parler du ballet classique.

Il y a ce plus. 

Cet engouement musical de tout le groupe, et peu importe, à la limite, qu’il soit d’un orientalisme réjouissant, car ce pourrait être l’univers Debussyen d’un glorieux prélude. Ce qui touche au plus près du coeur, n’est-ce pas, in fine, cet acte de Dé-Pose ?

Car déposer, en théologie universelle, c’est aussi bien se confesser, dans le christianisme, pardonner, pour le judaïsme, et ouvrir sa porte au démuni, dans le Coran.

Aussi, je dirais que Bouchra Ouizguen a les moyens de sa politique : faire de la paix une arme de guerre contre la médiocrité des choses trop attendues. Jamais, la chorégraphe ne sombre dans l’anecdotique, le courant, le banal, autrement dit l’attendu.

Et Dieu que c’est beau…

Bérengère Alfort 

©Paulo Pimenta