
Midi minuit et l’art de durer
Aller voir un ballet de Thierry Malandain est devenu au fil des vingt dernières années une habitude dont je ne me suis jamais vraiment expliqué la persistance. Dans le monde des arts vivants — un monde qui confond souvent nouveauté et précipitation — les fidélités durables sont rares. Les chorégraphes apparaissent, disparaissent, changent de style comme d’époque. Les spectateurs aussi. Pourtant, pour certains d’entre nous, le rendez-vous Malandain s’est imposé avec une régularité presque domestique : une halte familière dans le calendrier chorégraphique.
Si je devais retenir deux dates dans cette longue fréquentation, ce seraient celles-ci : la première remonte à 2011, aux Invalides. Le Roméo et Juliette de l’artiste biarrot, sur la musique de Hector Berlioz, ne ressemblait guère aux romances chorégraphiques habituelles. Pas de pathos inutile, pas d’adolescents tragiques transformés en statues sentimentales. Le chorégraphe avait préféré ici multiplier les couples sur scène, comme pour rappeler que Roméo et Juliette ne sont pas deux individus mais une situation humaine récurrente. Dans un décor presque nu avec des malles en aluminium pour tout horizon, les corps évoluaient avec une clarté classique, légèrement ironique. L’amour, semblait dire le chorégraphe, est une expérience que l’humanité répète avec une obstination admirable — et un résultat souvent fatal.
Deux ans plus tard, en 2013, à l’Opéra Royal de Versailles, sa Cendrillon sur la musique de Sergei Prokofiev proposait une transformation délicieuse du conte de fées. Chez Malandain, point de citrouilles gigantesques ni de magie tapageuse. La scène accueillait plutôt une petite comédie humaine où les corps s’agitaient, se séduisaient et se ridiculisaient avec une politesse toute classique. Cendrillon y devenait moins une héroïne maltraitée qu’une variation gracieuse sur l’ambition la plus ancienne de l’humanité : être choisi, admiré — et, si possible, bien marié.
Ces deux souvenirs pourraient suffire à expliquer une fidélité. Pourtant ils ne sont que deux moments dans une histoire plus longue car les rendez-vous furent nombreux ces vingt-cinq dernières années.
Avec le Malandain Ballet Biarritz, le chorégraphe a bâti un répertoire qui, sans révolutionner la danse, lui redonne du souffle. C’est exactement ce que je demande, en spectateur avide et avisé : respirer, plutôt que d’être sans cesse asphyxié par l’émergence tapageuse et le clinquant de la nouveauté qu’elle soit parisienne ou d’autres contrées. Noé, sur la musique de Gioachino Rossini, transformait l’arche biblique en un espace chorégraphique ample et collectif où les corps évoquaient à la fois le chaos et l’espoir ; Les Saisons, inspirées des partitions de Antonio Vivaldi et de Giovanni Antonio Guido, offraient une méditation lumineuse sur le temps et la nature tandis que Magifique – grand moment – sur la musique de Pyotr Ilyich Tchaikovsky, rendait hommage au ballet classique en le débarrassant de sa poussière académique.
Plus récemment, Estro révélait une construction presque architecturale nourrie du baroque vivaldien, tandis que l’inoubliable Une dernière danse semblait adopter un ton plus intime, presque méditatif — comme si le chorégraphe, après tant d’années à orchestrer des ensembles, s’autorisait enfin à écouter le silence entre les notes.
La fidélité au temps et au souffle
Découvrir ces œuvres au fil de leur apparition a fini par produire chez moi un phénomène curieux : l’attente. Dans un paysage chorégraphique où l’actualité privilégie volontiers les solos introspectifs, les concepts visuels ou les hybridations numériques, le travail de Malandain offre un espace rare : une respiration. La danse y reste un art du groupe. La musicalité n’y est pas un prétexte mais une structure. Et la composition chorégraphique — discipline aujourd’hui presque suspecte — y demeure une architecture.
J’ai eu l’occasion d’interviewer Monsieur Malandain à plusieurs reprises. Derrière la rigueur du chorégraphe apparaissait souvent une inquiétude très humaine : la peur de ne pas convaincre, de ne pas réussir. Toujours sur la ligne de crête — anxieux, parfois ombrageux mais aussi volontiers drôle — il ne semblait jamais totalement rassuré par sa propre œuvre.
Avec le recul, on mesure mieux ce que représente une telle trajectoire. Pendant des années, à la tête du Centre chorégraphique national de Biarritz, il a porté une certaine idée de la danse française bien au-delà de nos frontières. Dans un style très différent de celui de Angelin Preljocaj, il a contribué à maintenir vivante cette tradition néoclassique que certains observateurs pressés considèrent volontiers comme un vestige.
Et pourtant, le style de Malandain n’a jamais été un simple retour au passé. Ses ballets reposent sur le vocabulaire classique — ensembles, pas de deux — mais débarrassé de la pesanteur académique. Chaque geste respire. La musique devient partenaire : Tchaikovsky, Mozart, Beethoven, Ravel. Chez lui, la partition n’accompagne pas la danse : elle la génère.
L’esthétique est volontairement sobre. Décors minimalistes, costumes épurés, lumières discrètes. Tout est conçu pour une seule chose : que le spectateur voie le corps. Ce corps, chez lui, est à la fois virtuose et fragile. Puissant et vulnérable. Il raconte la mémoire, l’enfance, le cycle des saisons, le passage du temps.
Le corps comme mesure du temps
Et c’est précisément ce thème du temps qui structure Midi Minuit, programme qui ressemble à ces soirées où l’on feuillette une vie entière en quelques heures.
Le spectacle débute à midi, à l’heure où le soleil tape dur et expose l’humain à la crudité de sa lumière. Midi pile ou le Concerto du Soleil, recréation d’une pièce de 1995 sur la musique pétillante de Francis Poulenc, célèbre la lumière avec une joie presque insolente. Douze danseurs surgissent derrière un rideau argenté, bras ouverts, comme si l’espace se dilatait sous leurs mouvements.
La danse est vive, solaire, presque enfantine. Pirouettes, glissements, balancements collectifs : chaque geste semble naître directement de la musique. On y retrouve ce que Malandain sait faire de mieux — transformer la musicalité en architecture visible. Trente ans après sa création, la pièce n’a pas pris une ride.
Puis vient l’inévitable Boléro de Maurice Ravel. On pourrait soupirer — la partition est l’une des plus jouées du répertoire occidental au point de devenir une scie musicale qu’on rechigne à entendre. Pourtant, le chorégraphe choisit de la traiter non comme un simple véhicule spectaculaire, mais comme un problème à affronter.
Douze corps sont enfermés dans une cage semi-transparente et affrontent la mécanique obstinée du thème. Chutes, redressements, oscillations : la chorégraphie devient un combat entre contrainte et liberté. Plutôt que de construire un effet théâtral flamboyant, Malandain installe une tension progressive, qui épouse la structure rythmique obsessionnelle de la partition.
La chorégraphie privilégie la clarté des lignes et l’élan collectif. L’énergie circule dans le groupe plutôt que de se concentrer sur un protagoniste unique. Les corps se rassemblent, se dispersent puis se recomposent, comme s’ils éprouvaient les limites imposées par l’inexorable pulsation de la musique. Peu à peu, la répétition se transforme en pression dramatique. Ce qui commence comme un minimalisme musical devient autre chose : une métaphore de la condition humaine, prise entre la répétition mécanique et le désir persistant de s’en libérer.
Au fond, ce Boléro ne cherche pas à réinventer la partition iconique de Ravel. Sa force réside ailleurs : dans la patience, la clarté et la confiance accordée à la puissance de l’accumulation, jusqu’à ce que le crescendo final advienne moins comme un spectacle que comme une issue inévitable.
Enfin vient Minuit et demi ou le Cœur mystérieux. Sur la musique de Camille Saint-Saëns — de la Danse macabre à plusieurs mélodies orchestrales rarement entendues — Malandain atteint une clarté presque implacable. Les danseurs apparaissent vêtus de manteaux noirs para-gothiques, avançant de dos comme des silhouettes sorties d’un rêve légèrement inquiétant.
La chorégraphie alterne ensembles puissants, duos souples et solos d’une intensité presque intime. On y retrouve la musicalité collective qui fait la force du Malandain Ballet Biarritz. Parmi les interprètes, certains attirent naturellement le regard : Hugo Layer, dont la fluidité transforme chaque geste en phrase musicale ; Raphael Canet, présence sculpturale et vibrante ; ou encore Claire Lonchampt, dont la pureté classique rappelle que la technique peut être une forme de poésie.
La pièce oscille entre sarcasme et rêverie. Squelettes ironiques de la Danse macabre, ronde amoureuse, nostalgie des amours perdues : tout semble appartenir à ce territoire ambigu où la danse rencontre la mémoire.
Le spectateur ressort avec une sensation étrange — celle d’avoir assisté non seulement à un spectacle, mais à un passage. À l’image de cette toile en fond de scène qui, au fil des heures — de midi à minuit — et au gré des aléas météorologiques, transforme le plateau tour à tour en un radieux jour d’été, un après-midi pluvieux aux teintes automnales, puis en une nuit sépulcrale. Comme un condensé de la situation actuelle de Monsieur Malandain : incontestablement au zénith de son talent, mais traversant ici quelques intempéries avant de disparaître dans l’ombre ensevelie ?
S’ensuivent, au moment de la standing ovation, une foule de question : Qui fera vivre cette œuvre ? Qui portera cette danse française néoclassique, musicale et collective dans les années qui viennent ? Le Ministère de la Culture a décidé que l’heure de la retraite avait sonné pour Thierry Malandain. L’administration aime les horloges. Les artistes, beaucoup moins. Il y a quelque chose d’ironique à voir un chorégraphe qui parle si bien du temps se voir rappelé à l’ordre par le calendrier bureaucratique. Le chorégraphe lui-même ne cachait pas son désir de continuer, de faire voyager encore sa compagnie et son répertoire. Les questions restent ouvertes.
En quittant la salle, on comprend soudain que Midi Minuit n’est pas seulement un programme de ballet. C’est peut-être, plus simplement, une manière élégante de rappeler qu’en art — comme dans la vie — l’heure officielle n’est pas toujours la bonne.
Cédric Chaory
Minuit et demi, ou le Coeur mystérieux © Olivier Houeix
Prochainement sur la chaîne Youtube Umoove: l'interview de Thierry Malandain : https://www.youtube.com/@Umoove.youtube
