BOOST 26 : la danse comme champ de bataille politique et artistique

On pourrait croire que BOOST 26, imaginé par les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis et l’Établissement Public Territorial Est Ensemble, se contente d’aligner des spectacles. Ce serait mal comprendre sa stratégie. Non, BOOST ne programme pas : il compose un paysage humain où chaque chorégraphe vient contester, déplacer, réécrire ce que danser veut dire aujourd’hui. Du 2 au 11 avril 2026, la Seine-Saint-Denis devient moins un territoire qu’un récit en cours d’écriture. Et ce récit porte des noms.

Il y a d’abord Mounia Nassangar, qui avec STUCK transforme le waacking en archive vivante de la contrainte et de l’émancipation. Chez elle, le geste n’est jamais décoratif : il insiste, il résiste, il refuse de se laisser réduire à une esthétique.

En regard, les danseur·euses de Sons of Wind rappellent que le hip-hop freestyle n’a pas besoin d’auteur unique pour exister — une idée presque subversive dans un monde obsédé par la signature.

Puis surgissent d’autres écritures, tout aussi indociles : Dafne Bianchi, qui, avec Anaïs Mauri, creuse les liens entre héritage et contemporanéité dans un langage traversé par le krump et le freestyle ; Chris Fargeot et Natasha Kiliachikhina, qui interrogent le break comme un espace où les identités se dissolvent pour laisser place à des présences pures, presque abstraites.

Dans un autre registre, Anaïs Mauri réapparaît aux côtés de Germain Zambi avec Sonance, duo tendu vers une écoute radicale, où le mouvement devient langage avant même de devenir forme.

BOOST a aussi l’intelligence d’ouvrir ses frontières : Marites Carino, Caroline Monnet ou encore Barbara Diabo Kaneratonni traversent la programmation avec des œuvres filmiques qui déplacent la danse vers d’autres régimes d’image, d’autres mémoires, d’autres territoires.

Et puis il y a les collectifs, ces entités que l’histoire de l’art peine encore à cataloguer : Boxcrew, le Collectif Adelphes. Ils rappellent que la création peut être une affaire de groupe, de circulation, de contamination — un refus net de l’individualisme chorégraphique.

Dans cette constellation, Carmel Loanga fait dialoguer les danses gabonaises et hip-hop dans un diptyque où le bassin devient centre politique autant que corporel. Josépha Madoki, elle, détourne les codes de la mode pour faire du podium un espace de revendication et d’empouvoirement, transformant le vêtement en partenaire de lutte. Laura Maillard propose, elle, avec Un Phare dans la Nuit une fiction chorégraphique où l’amitié devient architecture, refuge et contre-modèle aux récits dominants.

Et puis, comme toute dramaturgie bien construite, BOOST ménage son point de gravité. Avec Witch Hunting, Anne Nguyen —figure la plus reconnue de cette programmation — orchestre une démonstration d’une précision presque inquiétante. Six interprètes, réparti·es en binômes de styles (krump, hip-hop, danses africaines urbaines et traditionnelles), s’affrontent selon une logique de battle où la virtuosité devient outil de domination. Mais Nguyen ne s’arrête pas au spectaculaire : elle dissèque. Le plateau devient laboratoire social, où s’observent la fabrication du bouc émissaire, les stratégies d’influence, la tentation de l’empire et l’étrange capacité humaine à consentir à sa propre disparition dans le groupe. Sous ses allures de confrontation chorégraphique, Witch Hunting révèle une mécanique plus vaste : comment les communautés se forment, se fissurent et se recomposent, toujours au bord de la violence — toujours au bord de la danse.

Ce que BOOST 26 expose, au fond, ce n’est pas une série de spectacles mais une accumulation de visions incompatibles — et donc précieuses. Chaque chorégraphe y défend une hypothèse du corps : politique, sensible, collectif, dissident.

On pourrait chercher une unité. Il n’y en a pas. Et c’est précisément pour cela qu’il faut y aller.

Cédric Chaory © Wounded/Nasser Paris/MPP