Danser l’exil : strates, mémoires et migrations

À La Couarde-sur-Mer, La Maline — paquebot culturel solidement amarré à l’île de Ré — accueille ce soir-là une foule disciplinée, curieuse, vaguement inquiète. La salle vibre déjà avant que quoi que ce soit ne commence, saturée d’une musique afro obstinée, répétitive, presque autoritaire. En ce soir de janvier, le public entre par grappes, hésitant entre l’abandon et la fuite à l’écoute de cette boucle musicale qui insiste, recommence, s’impose. Encore. Encore. Elle teste la patience autant que la disponibilité des corps. On ne sait pas encore si l’on est convié à un rituel ou à une épreuve.

Puis apparaît Willy Kazzama — ou, plus exactement, Mark-Wilfried Kouadio. Seul. La scène est nue, presque doctrinale dans son dépouillement : quelques fumigènes, deux douches de lumière, juste assez pour suggérer le mystère sans jamais l’expliquer. La musique revient, plus dense, plus sûre d’elle. Lui se tient là, mi-sapeur, mi-bouffon, jaugeant le public avec l’attention polie de celui qui sait déjà ce qu’il va faire. Il lisse son costume corail, chasse une miette imaginaire. Ayo,* semble-t-il dire. On peut commencer.

Le feu d’artifice, justement, commence par le corps. Mark-Wilfried exécute une danse qui paraît contenir toutes les danses traditionnelles d’Afrique à la fois — amalgame vertigineux, presque illisible, mais immédiatement reconnaissable par fragments, par éclats. Coupé-décalé, Egungun, Dongon : la virtuosité est indiscutable, la vélocité impressionnante. Mais très vite surgit un risque bien connu : celui de la démonstration. À mesure que l’énergie devient contagieuse, que le public claque des mains et s’émeut un peu trop bruyamment des ondulations suggestives de l’interprète, un malaise affleure. Le vieux piège de l’exotisme, celui qui transforma jadis Joséphine Baker en objet avant de la consacrer en icône.

Heureusement, Anne Nguyen n’est pas chorégraphe par accident. Trop intelligente pour tomber dans cette chausse-trappe, elle laisse la technique s’épuiser d’elle-même. Ce n’était qu’un préambule.

Car soudain, Mark-Wilfried s’effondre. Par Terre. Face contre terre. Il rampe. La musique change de nature : les nappes électroniques remplacent les tam-tams insistants du début. C’est ici que [Superstrat[ se déplace — au sens presque géologique du terme. La partition, signée Pierre Demange et Grégoire Letouvet, révèle alors son véritable dessein : un métissage savamment construit où percussions, piano préparé et électronique convoquent des rythmes africains — notamment ivoiriens — pour les faire dialoguer avec le gospel, le blues et les musiques urbaines afro-américaines. La tradition ne se répète plus : elle se transforme, sans s’excuser. L’héritage, subtilement déplacé, devient résolument contemporain.

À partir de là, le voyage devient fascinant, intrigant, presque inquiétant. Chaque chute, chaque glissement au sol agit comme un signe, un pont jeté entre racines africaines et héritage afro-américain. La danse cesse d’être une performance : elle devient mémoire incarnée. Initiation et migration se superposent. Le corps parle une langue ancienne, mais jamais figée, capable de se réinventer indéfiniment. On en vient à se poser des questions que l’on croyait réservées aux anthropologues : invente-t-on jamais vraiment une danse, une musique ? Pourquoi certaines influences nous traversent-elles quand d’autres nous laissent indifférents ? Et comment, dans un monde de migrations forcées ou consenties, les cultures continuent-elles de voyager — non dans les livres, mais dans les corps ?

[Superstrat[ évoque précisément ces mémoires créolisées de peuples déracinés, mises en résonance avec la globalisation contemporaine. Le terme même de « superstrat » parle de traces, de strates, de langues empilées les unes sur les autres. Afrique et Amérique s’y répondent, tradition et modernité s’y frottent, danses urbaines et pratiques ancestrales s’y contaminent. Willy Kazzama incarne cette circulation avec une aisance remarquable, passant du krump au sabar comme si ces territoires n’avaient jamais été séparés autrement que par des cartes.

Programmé dans le cadre du festival jeune public POUCE porté par La Manufacture CDCN Nouvelle-Aquitaine, le solo pose pourtant une question délicate : comment offrir une œuvre aussi exigeante à des enfants, une pièce sans décor, sans costume, sans parole, sans la moindre béquille didactique ? Et pourtant, à l’issue de la représentation, Mark-Wilfried le constate avec une simplicité désarmante : « les enfants ont été attentifs, silencieux, captifs. Mon voyage les a happés. » explique t-il et c’est peut-être là le paradoxe le plus réjouissant de [Superstrat[ : rappeler que la complexité n’exclut pas la transmission.

Portant à lui seul une pièce d’une extrême sobriété scénographique mais d’une richesse gestuelle remarquable, Mark-Wilfried déploie un corps électrique, nerveux, gracile et brutal tout à la fois. Krump, sabar, popping, modern’jazz s’y croisent comme les lignes d’une cartographie en mouvement.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit. [Superstrat[ rappelle que l’histoire de la danse ne s’écrit ni dans la pureté ni dans l’innocence. Elle s’écrit dans le voyage, l’exil, la circulation des corps — des cassettes d’hier aux vidéos youtube d’aujourd’hui. Colonisation, migration, déracinement : autant de forces peu chorégraphiques en apparence, mais qui façonnent pourtant les gestes avec une efficacité redoutable. [Superstrat[ ne cherche ni à les adoucir ni à les masquer. Il les expose, dans toute leur complexité — et dans cette beauté ambiguë, à la fois inquiétante et irrésistible, que l’on préfère trop souvent admirer plutôt que questionner.

*Ayo : bonjour en langue bété (Côte d’Ivoire)

Cédric Chaory

© Patrick Berger

POUCE ! le festival danse pour les jeunes 30 janvier > 10 février > à Bordeaux et dans la métropole, à La Rochelle et en Nouvelle-Aquitaine – La Manufacture CDCN