
En février 2026, le musée du quai Branly – Jacques Chirac poursuit son cycle de « Cartes blanches » dédiées à de grandes figures de la danse contemporaine en invitant Héla Fattoumi et Éric Lamoureux pour deux week-ends exceptionnels placés sous le signe du métissage, de la relation et de la rencontre des imaginaires. Après Bintou Dembélé et Fouad Boussouf, le musée confie son plateau des collections et le théâtre Claude Lévi-Strauss à ces chorégraphes dont la démarche artistique explore, depuis plus de vingt ans, les notions d’altérité, de brassage culturel et d’« identité-relation ».
Directeurs de VIADANSE – Centre chorégraphique national de Bourgogne–Franche-Comté à Belfort, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux développent une œuvre profondément nourrie par la pensée du poète et philosophe Édouard Glissant. À la diversité, ils préfèrent la « puissance de la dissemblance », envisagée comme moteur de transformation et d’élargissement de l’imaginaire. Cette vision irrigue l’ensemble de la programmation proposée au musée du quai Branly – Jacques Chirac, lieu emblématique dédié à la préservation et à la valorisation des cultures du monde, où cette Poétique des Ailleurs trouve une résonance toute particulière.
Deux week-ends de danse et de musique live
Pensée comme un parcours artistique immersif, cette Carte blanche se déploie sur deux week-ends, les 7–8 février et 14–15 février 2026, mêlant pièces emblématiques du répertoire, création inédite in situ et performances de compagnies invitées, notamment issues des cultures caraïbéennes.
Le premier week-end s’ouvre avec Parades, solo chorégraphique de Clémence Baubant (Cie Empreintes), véritable constellation de figures féminines mythiques des Caraïbes. Dans une danse libre et contemporaine, l’interprète revisite les traditions guadeloupéennes et convoque des guerrières imaginaires, puissantes et insoumises. Cette performance est suivie de Gounouj in situ de Léo Lérus (Cie Zimarèl), une pièce inspirée du site naturel de Gros Morne en Guadeloupe, explorant l’équilibre fragile entre l’humain et son environnement, portée par les rythmes du gwoka.
À 17h, place à TOUT-MOUN, pièce chorégraphique majeure de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux. Le titre, qui signifie « tout le monde » en créole, fait écho à l’ouvrage Tout-Monde d’Édouard Glissant. Sur scène, dix danseurs aux cultures chorégraphiques multiples composent un espace de circulation des corps, des voix et des langues. La musique live du saxophoniste Raphaël Imbert insuffle un jazz inventif et puissant, tandis qu’une scénographie hybride mêlant projections et épure visuelle évoque des paysages luxuriants et mystérieux. TOUT-MOUN se déploie comme une ode vibrante à la relation, portée par l’énergie et la générosité d’une jeunesse en mouvement.
Création inédite et jeunesse reliée
Le second week-end est marqué par la présentation de Les Auras, création inédite conçue spécialement pour le musée et présentée au cœur du plateau des collections. Inspirée par l’architecture de Jean Nouvel et par les enveloppes translucides des vitrines — ces « auras » qui magnifient les œuvres — la pièce convoque cinq danseurs et la voix singulière du contre-ténor Serge Kakudji. Entre chant lyrique, chants swahili et gestes chorégraphiques imprégnés des présences sculpturales des masques et statuettes, Les Auras instaure un dialogue sensible entre corps vivants et œuvres patrimoniales.
À 17h, AKZAK – L’impatience d’une jeunesse reliée prolonge cette dynamique collective. Née d’une aventure humaine entre l’Afrique et l’Europe, la pièce rassemble neuf danseurs et un percussionniste issus de multiples horizons (Maroc, Tunisie, Égypte, Burkina Faso, Madagascar, France). Le terme « aksak », qui désigne un rythme à contretemps, devient ici métaphore d’une jeunesse en quête d’élan commun. La musique percussive de Xavier Desandre Navarre, les corps dansants et chantants, ainsi que les jeux de lumière créent un voyage intense, où la vitalité collective se confronte à des réalités plus âpres, sans jamais perdre sa force d’espérance.
Un espace de réflexion et de partage
La Carte blanche s’enrichit également de temps de rencontre et de réflexion. À l’issue des représentations de TOUT-MOUN et AKZAK, des bords plateau animés par le sociologue et spécialiste de la danse Patrick Germain-Thomas invitent le public à prolonger l’expérience artistique. Ces échanges seront suivis d’une signature de son ouvrage Poétique des Ailleurs. Enfin, la projection du documentaire Danser sur les frontières d’Élise Darblay et Antoine Depeyre viendra éclairer les enjeux contemporains de la danse comme espace de circulation et de dialogue.
À travers cette Carte blanche, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux offrent bien plus qu’une programmation chorégraphique : une invitation à penser le monde comme un espace de relations, de créolisation et de possibles partagés.
Cédric Chaory
© Laurent Philippe – TOUT MOUN d’Héla Fattoumi et Eric Lamoureux
