Au Centre Richelieu, l’art entre en rééducation

Qui veille sur qui ? Au Centre Richelieu, l’art entre en rééducation

À La Rochelle, un centre de rééducation de la Croix-Rouge française expérimente une idée qui, sur le papier, pourrait sembler incongrue : faire de l’art avec ceux qui viennent y soigner leur corps. Depuis 2020, artistes, patients et soignants apprennent à travailler ensemble. De cette expérience est né le Centre d’Art et de Rééducation Sentimentale. Une histoire de gestes, de corps, de vulnérabilité — et d’un certain Abraham suspendu au-dessus des patients.

Il y a, dans les établissements de santé, des mots qui reviennent avec la régularité des machines : soin, autonomie, récupération, réadaptation. On y mesure les progrès, on y reconquiert des gestes, on y prépare le retour à la vie ordinaire. Et puis, il y a un homme suspendu dans les airs, comme en apesanteur.

Abraham Poincheval est là, au milieu du Centre Richelieu, face à la mer, dans sa vigie. Il ne soigne personne. Il ne donne aucune consigne. Il ne mesure rien. Pendant une semaine, il se contente d’être présent. Les patients viennent le voir. Ils lui parlent. Ils demandent comment il va. Certains lui apportent de l’eau.

La scène a quelque chose d’assez délicieusement absurde : dans un lieu consacré au soin, voilà que les patients se mettent à prendre soin d’une œuvre. C’est précisément à cet endroit que le projet commence à devenir intéressant. « Qui veille sur qui ? », demande Mohamed El Khatib. La question pourrait être celle de tout le Centre d’Art et de Rééducation Sentimentale.

Une idée presque incongrue

Tout commence en 2020, au moment où les hôpitaux et les établissements de soin deviennent, pour quelques mois, le centre du monde à cause, dit-on, d’un pangolin (mais on n’est pas sûr-sûr de cette information). La culture était alors décrétée non essentielle.

À La Rochelle, La Coursive, scène nationale, imagine alors une présence artistique au Centre Richelieu, établissement de la Croix-Rouge française spécialisé dans les soins médicaux et de réadaptation. Des artistes viennent en immersion. Ils découvrent les lieux, les patients, les soignants, les gestes quotidiens. Parmi les tous premiers le metteur en scène Mohamed El Khatib.

Sur le papier, l’idée peut sembler presque incongrue. Que vient faire un artiste dans un centre de rééducation ? La réponse, justement, n’est pas donnée d’avance. Il ne s’agit pas de venir « apporter de la culture » à des patients supposés en manquer. Encore moins d’accrocher quelques œuvres aux murs pour rendre les couloirs plus supportables. Il s’agit de faire avec.

La formule reviendra dans les discours de cette matinée d’inauguration du lieu, comme un refrain : « faire avec et non pas faire pour ».

En 2024, l’expérience prend une nouvelle dimension avec la création du Centre d’Art et de Rééducation Sentimentale, porté par la Compagnie Zirlib, dirigée par Mohamed El Khatib, et les équipes du Centre Richelieu, en partenariat avec Mille Plateaux – Centre chorégraphique national de La Rochelle, dirigé par Olivia Grandville, et La Coursive, représentée notamment par Franck Becker.

Le directeur du Centre Richelieu, Jean-Charles Erny, accompagne cette aventure avec une conviction simple : le temps du soin ne devrait pas être un temps mis entre parenthèses car une personne qui entre en rééducation n’a pas laissé son imaginaire, son humour ou sa curiosité à l’accueil.

« C’est un centre d’amour, ici »

Mohamed El Khatib, lui, choisit un mot plus embarrassant : « C’est un centre d’amour, ici. » Dans un établissement médical, le mot surprend. Il semble presque trop grand, trop sentimental, trop peu compatible avec la neutralité supposée du soin.

Mais il faut l’entendre autrement. L’amour, ici, c’est peut-être ce qui apparaît lorsque les corps cessent d’être anonymes. Lorsque les patients connaissent les prénoms des soignants. Lorsque les soignants connaissent les habitudes des patients. Lorsque des liens se créent dans cette étrange parenthèse qu’est la rééducation. Et lorsque les artistes arrivent avec leurs questions, quelque chose se déplace encore. Le patient n’est plus seulement celui qui reçoit. Le soignant n’est plus seulement celui qui donne. L’artiste n’est plus celui qui apporte une œuvre toute faite.

Tout le monde se retrouve, pour reprendre un autre fil rouge du projet, à faire un pas de côté. C’est peut-être cela qui explique la force de la performance d’Abraham Poincheval – La Girouette – qui l’a perché 5 nuits et 6 jours durant face à la mer. Au départ, l’œuvre est regardée puis elle devient quelqu’un dont on se préoccupe. Et soudain, la relation habituelle s’inverse. Celui qui semblait être là pour les patients a besoin des patients.

Qui veille sur qui ?

La question de Mohamed El Khatib cesse alors d’être une jolie formule pour devenir une expérience. Elle touche à quelque chose de très concret : dans le soin, la vulnérabilité n’est jamais parfaitement à sens unique. Celui qui soigne peut être fatigué. Celui qui est soigné peut consoler. Celui qui vient apporter quelque chose peut repartir avec davantage de questions qu’à son arrivée.

L’art a cette curieuse propriété : il ne résout pas toujours les problèmes, mais il sait rendre visibles les relations que l’habitude finit par dissimuler.

Sortir de la mécanique

Lors de l’inauguration officielle du lieu ce samedi 19 septembre 2026 qui condensera de nombreux évènements artistique un jour durant, Claude Girardi, vice-président de la Croix-Rouge française, venu représenter la présidente Dr Caroline Cros, insiste sur cette nécessité de faire évoluer les manières de prendre soin. Prendre soin, ce n’est pas seulement traiter une pathologie. C’est une phrase qui paraît évidente. Et comme toutes les phrases évidentes, elle mérite d’être répétée.

Car le soin est aussi une mécanique. Il faut organiser, planifier, prescrire, évaluer. Le corps devient parfois une succession d’objectifs : retrouver la marche, récupérer un mouvement, gagner en autonomie. L’art introduit une autre temporalité. Il ne demande pas nécessairement de progresser. Il demande de regarder. De raconter. De se souvenir. De jouer. De ne rien faire, parfois. Et dans un univers où chaque minute peut avoir une fonction, cette inutilité apparente devient presque une forme de luxe.

« Sortir des routines du soin. »

Voilà peut-être ce que le projet propose réellement. Pas de remplacer la médecine par l’art. Pas de prétendre que la danse guérit une fracture ou qu’une sculpture répare un corps mais de rappeler qu’un être humain ne se résume jamais à ce que la médecine doit réparer.

C’est là que la présence d’Olivia Grandville et de son CCN Mille Plateaux prend tout son sens. La danse, après tout, commence par une chose très simple : un corps. Un corps qui tombe, qui se relève, qui hésite, qui avance, qui recommence. Dans un centre de rééducation, cette matière première est partout.

Mais la rééducation regarde généralement le corps depuis la nécessité : que peut-il encore faire ? Que doit-il retrouver ? Comment récupérer ce qui a été perdu ? L’art pose une autre question : que peut encore ce corps, autrement ? La nuance est considérable. Elle permet de regarder le patient autrement que depuis son accident, sa maladie ou son handicap. Elle permet aussi aux soignants de regarder leur propre pratique autrement. Et peut-être aux artistes de comprendre qu’ils ne sont pas simplement ceux qui viennent « apporter » quelque chose. Ils viennent aussi apprendre.

Une culture qui ne s’arrête pas à la porte

Le Centre d’Art et de Rééducation Sentimentale repose sur une idée finalement assez simple : la culture ne doit pas s’arrêter aux portes du soin. Pourquoi le ferait-elle ?

Une hospitalisation ou une période de rééducation ne suspend pas le besoin d’émotion, de beauté, de curiosité, de conversation ou d’ouverture sur le monde. Le corps peut être immobilisé. Pas nécessairement l’imagination. C’est pourquoi les œuvres produites dans le cadre du projet ne sont pas seulement destinées à être vues. Elles habitent les espaces du Centre Richelieu. Elles s’inscrivent dans les lieux de passage, dans les espaces de vie, au milieu des professionnels et des patients.

Elles deviennent presque des colocataires. Et c’est sans doute là que le projet échappe à l’art « en milieu médical » comme on pourrait le concevoir habituellement. Il ne s’agit plus d’ajouter de l’art au soin.Il s’agit de voir ce qui arrive lorsque les deux acceptent de se contaminer un peu.

Vivre, puis vivre pleinement

À écouter Jean-Charles Erny, Claude Girardi, Mohamed El Khatib, Olivia Grandville et Franck Becker, une même idée finit par apparaître derrière les discours, les partenariats et les institutions : le soin ne peut pas se réduire à remettre un corps en état de fonctionnement. Il doit aussi rendre possible le retour au monde. « La santé ne doit pas seulement permettre de vivre, elle doit permettre de vivre pleinement. »

La phrase pourrait être la conclusion du projet. Mais à Richelieu, elle ressemble plutôt à un début. Car le Centre d’Art et de Rééducation Sentimentale ne promet pas de réponse définitive. Il ouvre un espace de recherche. On y cherche ce que l’art peut faire au soin. Ce que le soin peut faire à l’art.

Cédric Chaory