La programmation danse de La Coursive

La Coursive : la danse en sourdine, mais le plaisir intact

Il faut commencer par les chiffres, car les chiffres ont cette vertu assez rare dans le spectacle vivant : ils permettent de parler d’argent sans avoir immédiatement l’air de parler d’argent. Soixante-cinq spectacles cette saison à La Coursive, quatre de moins que l’an passé. Contraintes budgétaires oblige. La Scène nationale de La Rochelle, qui accueille le plus de public en France mais se trouve seulement au dix-septième rang pour ses financements, doit composer avec un budget annuel de 5,5 millions d’euros. On comprend donc que, par les temps qui courent, l’audace ait cessé d’être une vertu budgétaire.

Il reste pourtant dix-huit spectacles internationaux et vingt-quatre créations. Ce qui n’est pas rien. Et le théâtre, comme chaque année, a la part belle, avec une programmation d’une qualité incontestable, attentive à ce que notre époque produit de plus inquiétant, de plus grotesque parfois, et surtout à la manière dont l’art peut encore prétendre la regarder en face — ou, plus raisonnablement, la réenchanter. Après tout, réenchanter le monde est peut-être la forme la plus élégante de résistance dont nous disposions encore.

La danse, en revanche, traîne un peu la jambe.

C’est regrettable, surtout dans une ville qui n’a jamais été exactement étrangère à l’histoire chorégraphique française. Depuis les années 1970 et l’installation de Brigitte Lefèvre et Jacques Garnier, La Rochelle a vu passer quelques-uns des chorégraphes les plus aventureux de leur génération : Régine Chopinot, Kader Attou et tant d’autres locaux qui ont contribué à faire de ce coin de l’Atlantique une terre de danse. Mais la terre, cette année, paraît un peu moins fertile.

La disparition de l’antenne rochelaise de la Manufacture CDCN, qui permettait notamment d’accueillir des sorties de résidence, et celle de L’Horizon, qui diffusait encore performances et pièces de danse contemporaine, ont laissé un vide que La Coursive ne peut évidemment combler à elle seule. L’amateur de danse devra donc compter largement sur le CCN Mille Plateaux, dirigé par Olivia Grandville, et sur une programmation de La Coursive réduite à huit pièces, dont quatre issues de centres chorégraphiques.

Huit pièces : ce n’est pas l’abondance, mais il y a de quoi sauver la saison — et même s’en réjouir.

Il y aura donc la rochelaise Olivia Grandville avec En même temps, salué par la critique lors de sa création au printemps. Puis viendra Soulèvement, d’Angelin Preljocaj, spectacle dont on peut raisonnablement prévoir qu’il remplira à ras bord le Grand Théâtre pendant trois jours. En mai la même semaine, deux chorégraphes du quatuor qui dirige désormais le paquebot montpelliérain de l’Agora de la danse seront également de la partie : l’international Hofesh Shechter avec In the Brain, et la jeune Jann Gallois avec Imminente (programmée en partenariat avec le Moulin du Roc de Niort.)

Il y aura aussi le bien-aimé Philippe Découflé, avec Entre-temps, une pièce participative. Ayelen Parolin, artiste associée à La Coursive, proposera, elle aussi, une œuvre participative : Irrésistible révolution. Le collectif néo-aquitain Bilaka présentera Bezperan. Et puis enfin Grupo Corpo, figure majeure de la danse brésilienne, qui célèbre cinquante ans de création avec deux pièces emblématiques de son répertoire.

Tout cela est de qualité. Incontestablement. Et c’est précisément le problème : ce n’est pas vraiment risqué. On peut difficilement le reprocher à La Coursive. Lorsqu’un établissement doit faire davantage avec moins, la prise de risque devient une élégance que les comptables apprécient modérément. Il faut remplir les salles, rassurer les tutelles, satisfaire le public, maintenir l’exigence artistique et, si possible, ne pas perdre d’argent en chemin. Dans ces conditions, les valeurs sûres ont un avantage assez peu poétique : elles sont sûres.

La danse, plus encore que le théâtre, paie peut-être cette prudence. Elle demeure un art plus difficile à vendre, plus difficile à expliquer et, pour une partie du public, plus difficile à désirer avant de l’avoir vue. Le théâtre dispose de ses textes, de ses acteurs, de ses noms. La danse doit souvent convaincre avant même d’avoir commencé. Elle exige du spectateur qu’il accepte de ne pas toujours savoir ce qu’il va regarder.

Or nous vivons précisément dans une époque où l’on demande aux institutions culturelles de savoir à l’avance ce que le public voudra. C’est une contradiction assez savoureuse, si l’on considère que la fonction même de l’art consiste généralement à nous faire désirer ce que nous ignorions désirer. Il ne faudrait pourtant pas bouder son plaisir.

On ira à La Coursive. On ira voir Preljo, Shechter, Gallois, Découflé, Parolin, Bilaka et Grupo Corpo. On ira parce que la qualité n’est pas une faute et que, même lorsque l’audace se fait plus discrète, il demeure quelque chose de précieux dans le fait de réunir des artistes, des corps et des spectateurs dans une même salle.

Et l’on poussera même jusqu’à Rochefort, à La Coupe d’Or, qui, elle, continue de faire circuler les artistes du territoire, avec les rochefortais Pyramid (Macéra) ainsi que le Bordelais Hamid Ben Mahi et son I-Fu-Mi.

Il serait donc excessif de parler d’une saison de danse sinistrée. Disons plutôt qu’elle est à l’image de son époque : moins opulente, plus prudente, mais suffisamment vivante pour qu’on ait envie de la fréquenter. Après tout, dans une saison où l’argent manque, le luxe véritable reste peut-être celui-ci : avoir encore quelque chose à applaudir.

Cédric Chaory

En même temps d’Olivia Grandville © Marc Domage