Bang Bang – Manuel Roque

Bang Bang : jusqu’où faut-il sauter ?

Il y avait quelque chose d’amusant dans la file d’attente des Hivernales. Sous le soleil écrasant d’un après-midi avignonnais, les festivaliers parlaient de Bang Bang du chorégraphe québécois Manuel Roque avant même de l’avoir vu (de mon côté j’avais déjà vu sa version solo en 2017 aux Plateaux de La Briqueterie – CDCN Val-de-Marne). On le leur avait recommandé. On leur avait dit qu’il fallait absolument y aller. Le bouche-à-oreille fonctionnait à plein régime. Certains semblaient impatients. D’autres légèrement inquiets. Allions-nous vraiment regarder deux interprètes sauter pendant près d’une heure ? La question pouvait paraître naïve. Elle s’est pourtant imposée dès les premières secondes.

Le plateau est nu. Radicalement nu. Les pendrillons ont disparu. Les coulisses restent visibles. Derrière les danseurs apparaissent même les vestiges des autres spectacles du Festival Off. Manuel Roque et Raphaëlle Renucci entrent en scène. Un battement régulier s’impose. Bang. Bang. Bang. Bang.

Et ça commence. D’abord quelques rebonds. Puis des sauts. Puis des variations. Puis d’autres encore. Une mécanique minimale se met en place avant de se complexifier progressivement jusqu’à devenir une partition d’une redoutable sophistication. Les jambes frappent le sol, les trajectoires se multiplient, les bras dessinent des contrepoints inattendus. Ce qui semblait n’être qu’un exercice répétitif devient peu à peu une architecture chorégraphique extrêmement élaborée.

La performance des deux interprètes est sidérante. Il faut le dire sans détour. La précision de Raphaëlle Renucci et Manuel Roque relève de l’exploit. La chaleur, la fatigue et l’essoufflement ne semblent jamais altérer leur concentration. Quelques microscopiques hésitations apparaissent parfois, comme des failles dans la machine, mais elles ne font que rappeler l’exigence vertigineuse de la partition.

Pourtant, une question demeure. Pourquoi ? Pourquoi la danse contemporaine semble-t-elle depuis quinze ans fascinée par l’épuisement ? La question dépasse largement Bang Bang. Depuis le début des années 2010, les scènes européennes se peuplent de corps qui tournent jusqu’au vertige, courent jusqu’à l’effondrement ou sautent jusqu’à l’épuisement. Jan Martens demandait à huit interprètes de rebondir sans interruption dans The Dog Days Are Over. Alessandro Sciarroni transformait la rotation en expérience limite. Olivier Dubois faisait courir ses danseurs dans Auguri. Boris Charmatz multipliait les dispositifs d’endurance.

Comme si la danse contemporaine avait trouvé dans l’usure physique son grand motif.

Les raisons sont faciles à comprendre. Nous vivons dans une époque obsédée par la fatigue. Burn-out, surcharge mentale, accélération permanente, épuisement écologique : l’épuisement est devenu l’une des expériences fondamentales du XXIᵉ siècle. Le philosophe Florian Gaité a montré combien la danse pouvait alors apparaître comme un contre-modèle. Là où le capitalisme organise nos dépenses d’énergie pour les rendre productives, la danse produit une dépense souveraine, gratuite, inutile. Une fatigue choisie plutôt que subie.

Vue sous cet angle, l’endurance chorégraphique devient un geste politique. Mais Bang Bang résiste paradoxalement à cette lecture.

Chez Jan Martens, l’épuisement raconte quelque chose du groupe, de la discipline, de la communauté. Chez Charmatz, il devient une réflexion sur le désir, la contamination et la transmission. Chez Roque, il semble davantage constituer une fin en soi.

Les deux interprètes sautent. Encore. Puis encore. Ils traversent différents états. Ils se rapprochent, se répondent, se soutiennent parfois. Mais la pièce refuse obstinément toute clé de lecture explicite. Aucun récit. Aucun contexte. Aucun horizon autre que celui de l’effort lui-même.

C’est à la fois sa force et sa limite. Sa force, parce que cette radicalité produit une expérience hypnotique. Le regard finit par entrer dans le rythme. La répétition engendre une forme de transe. À mesure que les corps s’usent, le moindre déplacement devient un événement. Une variation minuscule prend soudain des proportions immenses.

Sa limite, parce qu’une fois passée la fascination pour la prouesse, il reste une interrogation persistante : que produit réellement cet épuisement ?

Le spectacle semble parfois croire que montrer la fatigue suffit à lui donner un sens. Or l’épuisement n’est plus aujourd’hui un geste radical. Il est devenu un lieu commun de la danse contemporaine. Un vocabulaire presque institutionnalisé. À force de voir des corps transpirer, haleter et repousser leurs limites, le spectateur finit par réclamer autre chose qu’une démonstration de résistance.

C’est peut-être là que Bang Bang révèle malgré lui quelque chose de notre époque. Non pas une célébration de l’endurance, mais une incapacité à sortir de son imaginaire. Comme si nous étions devenus collectivement prisonniers d’une même injonction : tenir. Continuer. Ne pas s’arrêter.

Sauter encore quand il n’y a plus de raison de sauter. Et peut-être est-ce précisément cela qui rend le spectacle fascinant autant qu’inconfortable.

Cédric Chaory

visuel : Julie Artacho

Jusqu’au 20 juillet – 13h20 (Les Hivernales CDCN Avignon / Avignon OFF)