
Dans les marges de la disparition
Dès les premières minutes de VIVARIUM, quelque chose résiste à la nomination. Non pas un personnage, ni même une présence, mais une forme de trouble perceptif. Dans l’obscurité traversée d’un bourdonnement sourd, une silhouette apparaît puis se dérobe avec une rapidité presque impossible. Elle est là, puis ailleurs ; de face, puis de dos ; assise, puis dissoute dans le noir. Ce n’est pas tant la virtuosité de l’illusion qui impressionne que la manière dont elle affecte notre regard. Nous ne regardons plus un corps danser : nous regardons notre propre faculté à saisir ce corps devenir incertaine.
VIVARIUM du duo Fournier-Faccioli construit d’abord son univers à partir de cette fragilité de la perception. Les lignes lumineuses qui barrent le fond de scène ne servent pas seulement à éclairer ; elles découpent l’espace en régimes de visibilité successifs. La lumière n’accompagne pas l’action : elle la produit. Chaque variation lumineuse recompose les coordonnées du réel et transforme la scène en chambre d’expérimentation visuelle. À cet égard, le solo réussit pleinement ce que tant de créations contemporaines revendiquent sans l’accomplir : faire de la scénographie une véritable dramaturgie.
Au centre de ce dispositif évolue une interprète dont le corps semble traversé par des forces contradictoires. Sa gestuelle oscille entre l’errance et l’alerte, entre une marche inquiète et des ruptures brusques de trajectoire. Les volte-face fulgurantes, les changements de direction presque électriques, les suspensions soudaines dessinent moins un parcours qu’un état intérieur. Le corps paraît chercher un lieu où habiter sans jamais parvenir à s’y fixer.
L’un des moments les plus saisissants survient lorsqu’une fumée semble s’échapper de son plexus solaire avant que la figure ne disparaisse, laissant derrière elle ce nuage suspendu dans l’espace. L’image pourrait paraître simplement spectaculaire ; elle est au contraire profondément juste. Pour la première fois, la scène matérialise cette dissociation qui traverse toute la pièce : le corps s’absente mais sa trace demeure. Ce qui disparaît n’est jamais totalement perdu.
La première moitié du spectacle est portée par cette économie de moyens et cette précision de composition. Même lorsque la danse se répète, même lorsque réapparaît le motif de l’apparition-disparition, quelque chose continue de se transformer. Après l’abandon du costume initial, la qualité du mouvement change subtilement. Les gestes deviennent plus ondulatoires, moins anguleux. Les éclairages rasants révèlent la chair là où la lumière frontale produisait auparavant une silhouette. Le spectacle ne raconte pas une métamorphose ; il la fait advenir sous nos yeux.
On comprend alors que la chorégraphie repose sur une tension féconde entre construction et dérive. La rigueur architecturale des premières séquences n’empêche jamais l’impression d’une recherche en cours. Le mouvement semble constamment négocier entre contrôle et abandon. Cette dialectique donne au spectacle sa profondeur : ce qui est en jeu n’est pas la disparition du corps mais sa capacité à se transformer sans jamais perdre totalement sa mémoire.
L’arrivée des stroboscopes intensifie encore cette sensation d’intranquillité. Le temps se fragmente, le mouvement se morcelle. L’interprète paraît prise dans une succession de présents discontinus. C’est sans doute là que VIVARIUM atteint son point le plus fort : lorsque la technologie ne vient pas illustrer un propos mais modifier concrètement notre expérience du temps et du regard.
C’est aussi à partir de là que le spectacle commence paradoxalement à perdre de sa force.
Une rupture intervient lorsqu’apparaît, au fond de scène, une image de jungle luxuriante. Une femme allongée sur une pierre, des bruissements d’insectes, des présences végétales, un paysage qui évoque à la fois le vivarium du titre et une forme d’Éden reconstitué. Visuellement, l’effet est remarquable. Mais cette nouvelle strate imaginaire modifie profondément le régime de la pièce.
Là où les premières séquences laissaient ouvertes d’innombrables hypothèses de sens, cette figuration plus explicite tend à refermer l’imaginaire. Le mystère de la disparition cède la place à une iconographie de la métamorphose beaucoup plus littérale. La femme devenue presque dryade, les souches déposées sur le plateau, les fumées qui réapparaissent, les voiles agités par le vent, les jeux d’ombres et les projections numériques composent un ensemble séduisant mais moins nécessaire.
Le problème n’est pas la beauté de ces images. Elle est réelle. Le problème est leur accumulation. À mesure que la pièce ajoute des couches de représentation — nature, technologie, vidéo, matière organique, effets atmosphériques — elle dilue ce qui faisait sa singularité première : cette capacité à produire de l’invisible avec presque rien.
Le grand voile blanc qui envahit la scène résume cette ambiguïté. Ses ondulations génèrent des images magnifiques ; les ombres qui s’y projettent ouvrent des perspectives fascinantes. Pourtant, il agit davantage comme un écran supplémentaire que comme une révélation. Là où la première partie travaillait à déstabiliser les frontières entre apparition et disparition, visible et invisible, la seconde semble parfois hésiter entre plusieurs spectacles possibles sans parvenir à les fondre totalement.
Cette hésitation est d’autant plus perceptible que le début de VIVARIUM avait posé une question passionnante : comment un corps peut-il devenir paysage sans cesser d’être humain ? Dans sa dernière partie, le spectacle semble davantage préoccupé par la fabrication du paysage lui-même.
Pour autant, il serait injuste de réduire l’œuvre de Bérangère Fournier et de Samuel Faccioli – dont FEU il y a 10 ans m’avait profondément marqué – à ce déséquilibre. Car même lorsqu’elle se disperse, elle demeure portée par une véritable ambition poétique. Rarement aujourd’hui une pièce contemporaine accorde une telle confiance à la lumière comme force narrative autonome. Rarement également un.e chorégraphe accepte de placer au cœur de son travail cette notion difficile de l’effacement, non comme disparition tragique mais comme condition de toute transformation.
VIVARIUM est sans doute plus convaincant lorsqu’il demeure sur son seuil que lorsqu’il cherche à nous conduire de l’autre côté. Mais ce seuil est d’une richesse remarquable. C’est là, dans cet espace instable où les corps deviennent traces, où les lumières deviennent matière et où le regard apprend à douter de lui-même, que la pièce trouve sa véritable nécessité.
Cédric Chaory
© Olivier Bonnet
Jusqu’au 19 juillet 2026, 11h30 – La Scierie / Avignon OFF
