
Touché par la grâce
Premier concert. Premier set. Longue carrière en vue. Maturation de plus de six ans d’un travail souterrain, à composer en studio, si jeune, si réfléchi, des morceaux d’une poésie enchanteresse. Depuis la nostalgie élégiaque des amours perdues au ravissement pudique d’une émotion qui cache sa souffrance.
Mais il y a plus. En écho à son travail de réalisateur de fiction, mais aussi d’auteur d’essais philosophiques, Jay se nourrit de sa sensibilité acérée pour – ouvrir le champ des possibles au public. En les faisant – danser.
Morrison ? De son propre aveu, et malgré le fait que son prochain court-métrage, fruit de plusieurs années de réflexion, soit consacré à la dichotomie entre ivresse du pouvoir et recherche pugnace de dignité identitaire, en rémanence à Jim Morrison des Doors, la musique de Jay ne s’ancre pas tant dans la poursuite de ce groupe culte, que d’une création originalement de ses démons et exorcismes intimes.
Anciennement Mazane, salle de concert mythique lovée près de la rue Etienne Marcel, les spectateurs accueillent une donation d’énergie amoureuse à leur endroit. En solo, loin des dérives d’un certain ego de tant de compositeurs interprètes, des dérapages d’un amateurisme radicalement absent de sa prestation, Jay Morrison donne. Donne la force de surmonter les désillusions d’un siècle nihiliste où l’érotisme se voit confondu avec la pornographie, et l’amitié à un échange d’intérêts.
Éthique, donc ? Oui. Résolument. N’ayons pas peur du mot, galvaudé à si mal escient, si souvent. Notre artiste entend peaufiner sa voix qui, à l’instar de celle de Yma Sumac, est à même de passer du basse baryton au soprane. Et son rythme moderne emmène la salle dans une envolée gestuelle, crescendo, selon une évolution savamment construite des titres du set.
Vous avez dit set ? Je dirais plutôt, concert. Car même en solo, et sur le mode inédit d’une première prestation, ce chanteur de 26 ans nous embarque, nous enchante, nous fait passer du sourire aux larmes, en dansant ensemble. Geste fédérateur de personnes qui, à l’origine, n’avaient rien à voir entre elles. Donc, in fine, on peut parler franchement de rencontres amoureuses.
Les esprits d’échauffent, les corps se mêlent, les langues se délient. Tout pour dire que Jay Morrison possède, à l’instar de Diaghilev, le talent, mais aussi le « talent des autres ». En leur permettant d’accéder à l’espace érotique au sens étymologique de la grâce. La sienne.
Bérengère Alfort
© Bérengère Alfort
