Concours de jeunes chorégraphes : À Biarritz, le ballet regarde son avenir

À Biarritz, le ballet regarde son avenir

Biarritz était en fête ce samedi 6 juin. À la Gare du Midi, devenue au fil des décennies l’un des sanctuaires européens du ballet néo-classique, les balletomanes se pressaient en nombre. La fidélité du public biarrot à l’art chorégraphique n’est plus à démontrer : depuis presque trente ans, sous l’impulsion de Thierry Malandain, la cité basque a noué avec la danse un compagnonnage rare, fait d’arabesques, de ports de bras et d’une curiosité jamais démentie pour les formes nouvelles.

À 18 heures précises, les six finalistes – 3 hommes et 3 femmes – de la cinquième édition du Concours International de Jeunes Chorégraphes s’apprêtaient à défendre chacun une dizaine de minutes de création. Ils étaient près de cent cinquante candidats à l’origine ; seuls vingt-cinq dossiers avaient été retenus avant que le processus de sélection n’aboutisse à cette ultime confrontation. Dans une salle comble, public, journalistes, professionnels et membres du jury avaient rendez-vous avec ce qui constitue aujourd’hui l’une des rares vitrines européennes dédiées à l’émergence chorégraphique dans le champ du ballet.

La singularité de ce concours réside précisément dans sa raison d’être. Né en 2016 à l’initiative du Ballet National de Bordeaux, du CCN Malandain Ballet Biarritz et du CCN Ballet de l’Opéra national du Rhin, avec le soutien du ministère de la Culture et de partenaires privés, il répond à un paradoxe français. Le ballet continue d’attirer un large public grâce à la vitalité de son répertoire et à la création contemporaine. Pourtant, moins de quatre cents danseurs bénéficient aujourd’hui d’un emploi permanent dans les compagnies françaises, tandis que les occasions offertes aux jeunes chorégraphes travaillant avec une technique classique ou néo-classique demeurent extrêmement rares.

L’ambition est donc claire : identifier de nouveaux talents, stimuler des vocations, renouveler le répertoire et rappeler que le ballet n’est pas un patrimoine figé mais un langage vivant. Car si les grandes compagnies demeurent les gardiennes indispensables d’un héritage chorégraphique séculaire, leur avenir dépend tout autant de leur capacité à accueillir des écritures nouvelles, capables d’hybrider la tradition académique avec les sensibilités du XXIe siècle.

Le concours est désormais devenu un passage obligé pour toute une génération. Son histoire récente en témoigne. Premier grand lauréat en 2016, Martin Harriague a depuis construit un parcours remarquable qui le conduira bientôt à succéder à Thierry Malandain à la tête du Centre chorégraphique national de Biarritz. De même, Xenia Wiest figure aujourd’hui parmi les signatures chorégraphiques les plus suivies de sa génération. Ces réussites donnent une crédibilité particulière à une manifestation dont la vocation n’est pas simplement de distribuer des prix, mais d’ouvrir des carrières.

Reste que la question de la visibilité demeure entière. Pour un jeune chorégraphe, la difficulté n’est pas seulement de créer ; elle est aussi de montrer son travail à ceux qui peuvent lui permettre de poursuivre son parcours. De ce point de vue, la présence relativement limitée des programmateurs dans la salle pouvait surprendre. Certes, produire un ballet coûte davantage qu’une forme légère de danse contemporaine. Dans un contexte de contraction budgétaire, nombre de théâtres privilégient les compagnies déjà établies afin de sécuriser leurs investissements. Mais cette prudence économique risque d’appauvrir le renouvellement artistique qu’ils prétendent pourtant appeler de leurs vœux.

Même constat du côté des médias. Philippe Verrièle était présent, comme il l’est depuis des décennies à presque tous les rendez-vous chorégraphiques importants. Amélie Bertrand, rédactrice en chef du site DANSES AVEC LA PLUME également, dont le travail critique accompagne avec rigueur l’actualité du ballet classique et néo-classique. Quelques autres journalistes avaient fait le déplacement. Pourtant, pour un événement d’une telle importance stratégique pour l’avenir du ballet, l’absence de nombreuses grandes signatures de la presse culturelle demeurait frappante.

Sur scène, les finalistes venus de France, d’Italie, des Pays-Bas et d’Arménie offraient un panorama contrasté des directions que peut emprunter aujourd’hui la danse académique.

La grande gagnante de cette édition fut incontestablement la chorégraphe arménienne basée en Allemagne, Lilit Hakobyan. Son œuvre LUCK a remporté une impressionnante moisson de récompenses : les Prix de création du Ballet de l’Opéra National de Bordeaux et du Ballett Schwerin, le Prix de la Fondation pour la Danse Thierry Malandain – Académie des Beaux-Arts, attribué par les journalistes et les professionnels, ainsi que le Prix du Public.

Cette reconnaissance n’a rien d’un hasard. LUCK avait déjà été distingué lors du Concours international de chorégraphie de Hanovre en 2024. Ancienne danseuse du Ballet de l’Opéra de Hanovre, l’artiste développe un langage où la danse et l’image semblent procéder d’une même respiration. Son univers chorégraphique porte l’empreinte du cinéma : les corps y composent des tableaux mouvants, tantôt d’une grande précision plastique, tantôt traversés d’élans chaotiques et d’intensités émotionnelles soudaines.

Dans LUCK, les interprètes fonctionnent fréquemment comme un organisme collectif unique. Les flux énergétiques traversent le groupe en vagues successives ; les torsions du torse, les bras particulièrement expressifs et les brusques changements de dynamique dessinent une écriture dense mais lisible. La chorégraphe sait répartir avec intelligence les moments de groupe, les solos et les trios. Surtout, elle possède ce sens rare de l’image scénique qui permet à une chorégraphie de demeurer en mémoire bien après le tombé de rideau. Et c’est ce qui fit toute la différence au moment du vote !

À l’opposé de cette approche fortement contemporaine, Riccardo Zuddas, danseur du Ballet de l’Opéra National de Bordeaux, proposait avec Quattro Stagioni une œuvre davantage ancrée dans les fondements du vocabulaire classique. Sa maîtrise de l’espace et sa compréhension des structures académiques lui ont valu le Prix de Biarritz – Caisse des Dépôts, assorti d’une bourse de 15 000 euros.

Pourtant, la pièce laissait une impression plus mitigée. Les variations sur pointes, malgré leur maîtrise technique, manquaient souvent de relief chorégraphique. Ni les costumes, disons conventionnels, ni une conception lumière peu élaborée ne parvenaient à enrichir une proposition qui semblait davantage illustrer les ressources du vocabulaire classique que les réinventer. Dans un concours précisément conçu pour encourager le renouvellement du ballet, cette fidélité aux modèles existants apparaissait parfois comme une limite.

Mais c’est peut-être là que réside l’intérêt le plus profond de cette manifestation. Le Concours International de Jeunes Chorégraphes de Ballet ne cherche pas à imposer une esthétique unique. Il met en regard différentes conceptions de l’avenir du ballet : certains candidats choisissent de prolonger la tradition (Lorenzo Misuri et son délicat néo-classique Mizu aux portés particulièrement acrobatiques et inspirés)  ; d’autres tentent de la transformer de l’intérieur (Ignis de Zoë Greten où les danseuses osent une variation en talons aiguilles de haute volée) ; quelques-uns cherchent à la confronter à d’autres disciplines ou à d’autres imaginaires, tels Some Things No-One Expected de Noemi Andreotti Coin, une des belles surprises de cette édition.

Parmi les six œuvres présentées dans le cadre du concours, Le Prefiche de Nnamdi Nwagwu s’est imposée comme une conclusion particulièrement marquante. La pièce laisse une empreinte durable, tant par sa cohérence dramaturgique que par la maturité de son écriture chorégraphique.

Inspirée de la figure de la prefica, la pleureuse professionnelle présente dans les traditions funéraires méditerranéennes et nigérianes, l’œuvre déploie un univers singulier où le deuil devient à la fois rituel, performance sociale et expérience intime. Nwagwu ne se contente pas d’illustrer ce sujet : il construit un langage chorégraphique qui semble naître de cette tension entre douleur collective et vécu individuel.

Ce qui frappe avant tout est l’homogénéité remarquable de la pièce. Là où certaines œuvres du programme semblaient osciller entre plusieurs intentions ou registres, Le Prefiche maintient avec assurance son cap esthétique et émotionnel. La gestuelle, constamment nourrie par le thème sans jamais tomber dans la démonstration (si ce n’est un regrettable ert dispensable passage de pleurs appuyés…), développe un vocabulaire clair et reconnaissable. Les mouvements circulent d’un corps à l’autre avec fluidité, comme si le chagrin lui-même devenait une matière transmissible.

L’arc narratif est tout aussi maîtrisé. Sans recourir à une narration explicite, la pièce construit progressivement son intensité, faisant émerger des images puissantes qui convoquent autant le rituel que la mémoire, autant la communauté que la solitude. Les différents univers traversés demeurent reliés par une même nécessité intérieure, ce qui confère à l’ensemble une rare unité.

Les trois interprètes servent admirablement cette vision. Leur technique solide ne se manifeste jamais comme une fin en soi ; elle demeure au service de la densité émotionnelle de l’œuvre. La précision des dynamiques, la qualité des présences et l’écoute collective permettent à la chorégraphie de déployer toute sa richesse sans perdre sa lisibilité.

Dans un contexte de concours où l’on récompense souvent l’audace ou l’originalité immédiate, Le Prefiche impressionne davantage par la justesse de sa construction et la profondeur de son engagement artistique. Une œuvre qui ne cherche pas à séduire à tout prix, mais qui parvient, avec une remarquable maîtrise, à faire résonner longtemps ses images et ses émotions.

À Biarritz, le véritable vainqueur n’est peut-être pas un chorégraphe particulier – tous repartiront avec un prix ou plusieurs à la manière de L’école de fans comme l’a souligné avec causticité un journaliste, mais cette conviction que le ballet demeure un art en devenir. À l’heure où les institutions culturelles sont sommées de justifier leur utilité et où les modèles économiques se fragilisent, voir une salle pleine se passionner pour les créations de jeunes artistes constitue déjà un signal encourageant. La question n’est plus de savoir si le ballet a un avenir ; elle est de déterminer qui aura les moyens de l’inventer.

Cédric Chaory

 © Stephane Bellocq

Le jury était composé des trois directeurs des  Ballets organisateurs du Concours : Thierry Malandain, directeur et chorégraphe du CCN  Malandain Ballet Biarritz, président du jury, Eric Quilleré, directeur de la danse de l’Opéra National de Bordeaux et Bruno Bouché, directeur artistique du CCN • Ballet de l’Opéra national du Rhin. Ils étaient accompagnés d4 Iratxe Ansa, directrice de Metamorphosis Dance  ; d’Isabelle Bischof, directrice artistique du Bern Ballett (Suisse) ; d’Ana Isabel Casquilho, Prix du jury 2024 – Concours de Jeunes Chorégraphes de Ballet, chorégraphe résidente Ballett Schwerin (Allemagne), de Martin Harriague, directeur du Ballet de l’Opéra Grand Avignon, de Sabrina Sadowska, directrice du Chemnitz Ballet (Allemagne) et de Beate Vollack, directrice de la danse de l’Opéra national du Capitole de Toulouse.

PALMARÈSLilit Hakobyan, LUCK Prix de création Ballet de l’Opéra National de Bordeaux Décerné par le Jury Prix de création Ballett Schwerin Décerné par le Jury Prix Fondation pour la Danse Thierry Malandain – Académie des beaux-arts (Bourse de 5 000€) Décerné par les journalistes et les professionnels Prix du public (Bourse de 3 000€) Décerné par les votes des spectateurs • Zoë Greten, IGNIS Prix de création CCN • Ballet de l’Opéra national du Rhin Centre Chorégraphique National de Nouvelle-Aquitaine en Pyrénées Atlantiques – Malandain Ballet Biarritz • Riccardo Zuddas, Le Quattro Stagioni Prix de Biarritz / Caisse des Dépôts (Bourse de 15 000€) • Noemi Andreotti Coin, Some Things No-One Expected Prix de création Ballet de l’Opéra national du Capitole Décerné par le Jury Prix de création Ballet du Théâtre de Chemnitz Décerné par le Jury • Nnamdi Nwagwu, Le Prefiche Prix de résidence Ballet de l’Opéra Grand Avignon Décerné par le Jury Prix Pass Culture Décerné par un jury de 8 jeunes de 18-20 ans, en partenariat avec le Pass Culture • Lorenzo Misuri, Mizu Prix de résidence Conservatoire Supérieur de Danse de Madrid María de Ávila Décerné par le Jury.