
Depuis 2023, Yacine Sif el Islam et Benjamin Yousfi dirigent Les Avant-Postes, un lieu culturel indépendant dédié à la création, à l’expérimentation et au dialogue entre les communautés. Entre engagement politique et succès public – non sans précarité économique, Yacine raconte la réalité quotidienne d’un espace devenu indispensable au paysage artistique bordelais.
Depuis 2023 vous êtes à la tête des Avants Postes avec votre compagnon Benjamin Yousfi. Comment se déroule la gestion d’un tel lieu ?
Nous avons effectivement repris ce lieu en 2023. C’est un travail colossal, d’autant plus que vous soulignez à juste titre que nous ne sommes que deux : Benjamin et moi. Cela signifie que nous assurons non seulement la gestion et la direction artistique, mais aussi le nettoyage du lieu — toilettes comprises —, la régie et une multitude d’autres tâches.
Cela dit, malgré l’énergie considérable que demande la gestion d’un tel espace, et avec une économie ridiculement infime, nous sommes toujours là et nous tenons bon.
À l’origine du projet, il y avait l’idée de créer un pont entre Le village de La Réole (Sud Gironde) et Bordeaux. Le projet a depuis évolué…
Effectivement, le projet des Avant-Postes a beaucoup évolué, et c’est plutôt un signe de dynamisme et de résilience. Pour la petite histoire, Benjamin et moi avons d’abord créé un lieu culturel dans le village de La Réole, à une heure de Bordeaux, dans un local commercial que nous louions personnellement.
Nous y avons organisé plusieurs expositions et performances, qui ont rencontré un public curieux et engagé.
La municipalité nous a ensuite proposé d’investir l’ancien espace de la prison des femmes. À travers notre association L’Avant-Poste, nous avons imaginé une « maison d’art et de convivialité », mêlant programmation culturelle, expositions et spectacles vivants, notamment dans d’anciennes geôles rénovées.
Cependant, le lieu n’était pas réellement adapté aux arts vivants : pas de plancher pour la danse, pas de gril technique, et une insonorisation digne d’une église. Nous avons rapidement identifié les limites de cet espace. C’est à ce moment-là qu’un appel à projets de la Ville de Bordeaux a été lancé pour la reprise du théâtre de La Lucarne. Avec Benjamin, nous avons alors imaginé créer un pont entre La Réole et Bordeaux. Sur le papier, le projet était séduisant, mais concrètement, il était impossible à assumer à deux. Il faut aussi savoir que nous n’avons pas le permis de conduire.
Nous avons donc pris la décision de revenir nous installer à Bordeaux – quitté après une agression homophobe – afin de nous investir pleinement dans Les Avant-Postes.
Là encore, le projet a continué d’évoluer…
Absolument, pour des raisons essentiellement budgétaires. Mais je dirais que c’est un mal pour un bien. À l’origine, Les Avant-Postes ambitionnaient une programmation de diffusion, mais la diffusion coûte cher. Très rapidement, nous avons dû recentrer le lieu sur la création et l’expérimentation : un espace de work in progress. Cela nous correspond parfaitement.
Parallèlement, nous développons des partenariats avec des théâtres bordelais qui nous permettent de programmer les œuvres. Début décembre, par exemple, Rebecca Chaillon a présenté La Gouineraie.
Le lieu se revendique inclusif, attentif aux personnes minorisées et au débat. Comment cela se traduit-il concrètement ?
Les Avant-Postes, c’est un peu le « viens comme tu es ». Benjamin et moi sommes en couple, d’origine marocaine, et nous vivons dans une relative précarité. Nous incarnons clairement une intersectionnalité et nous souhaitions que Les Avant-Postes soient un lieu qui représente toutes les personnes minorisées.
Il ne s’agit pas d’un communautarisme LGBTQIA+ replié sur lui-même, ni d’un universalisme qui, à mes yeux, a été pensé par de vieux hommes blancs européens. Les Avant-Postes se situent au carrefour des communautés, dans un espace d’échange et de dialogue autour de nos différences, afin de mieux les célébrer ensemble.
Nous travaillons bien sûr avec des associations qui défendent des causes spécifiques, mais nous veillons, dans l’accueil des artistes comme dans les expositions, à ce que les sujets restent fédérateurs et ouvrent largement les possibles du partage. Ma plus grande joie est de voir, dans le public, une bourgeoise bordelaise d’un certain âge assise à côté d’un·e étudiant·e aux cheveux bleus. Là, je me dis que nous avons réussi notre mission : rassembler.
Et le public est au rendez-vous ?
Nous disposons d’un petit espace de 70 places, et il est heureusement toujours complet lors de nos sorties de résidence. Les vernissages affichent également complet, et les expositions rencontrent un vrai succès de fréquentation.
Incontestablement, Bordeaux et les Bordelais·es ont besoin des Avant-Postes, tout comme Gentilly a besoin de son Générateur. Il nous faut des espaces de recherche. Comme le disait Samuel Beckett :
« Essayez encore. Rater encore. Rater mieux. ». C’est précieux, surtout dans cette safe place que sont Les Avant-Postes.
Ce succès public n’empêche pourtant pas une économie très fragile…
C’est peu de le dire. Nous avons lancé un appel au bénévolat pour nous venir en aide, et Benjamin et moi avons été profondément touchés par l’élan de solidarité de nombreuses personnes.
Ceci dit Les Avant-Postes bénéficient de quelques aides institutionnelles. Nous oeuvrons également à développer du mécénat, ce qui est loin d’être simple pour un projet artistique et culturel mais nous y parvenons. Les tutelles reconnaissent notre énergie et notre engagement, aussi Benjamin et moi-même tenons bon.
Et vous vous apprêtez à accueillir de nombreux artistes en 2026…
Oui. À l’heure où nous nous parlons, se termine l’exposition de Lola Poustis. Nous avons également accueilli Gorge Bataille dans le cadre d’une résidence autour de la performance Fatal.e.
Les premières semaines de 2026 verront l’accueil de nombreux artistes, tout en travaillant à la mise en place d’un temps fort. Il est encore un peu prématuré d’en parler, mais nous souhaitons réellement créer un rendez-vous dédié à la performance. Nous y travaillons activement et, j’en profite, pour lancer à nouveau un appel à toutes les bonnes volontés.
Je souligne que le projet a aujourd’hui trouvé un rythme de croisière : les institutions prennent progressivement conscience de la nécessité de notre lieu, Les Avant-postes sont devenus une véritable ressource pour de nombreuses personnes du quartier, et nous poursuivons cette aventure avec joie et détermination.
Propos recueillis par Cédric Chaory
© Volcan
