
Pendant plus de trois ans, Ivana Müller a été artiste associée au Pacifique CDCN, inscrivant son travail au cœur du territoire grenoblois et de ses habitant·es. À travers cet entretien croisé, Bénédick Picot et Ivana Müller reviennent sur le sens, les enjeux et les richesses du dispositif d’artiste associé·e : un engagement fondé sur le temps long, la réciprocité et la fabrication du commun. L’occasion également d’évoquer l’héritage de cette collaboration et d’ouvrir un nouveau chapitre avec l’arrivée de la chorégraphe Julie Nioche, dont la pratique interroge, elle aussi, nos manières d’habiter le monde.
En quelques phrases, pouvez-vous nous expliquer le dispositif d’artiste associé.e au sein d’un Centre de développement chorégraphique national ?
Bénédick Picot : Le dispositif d’artiste associé.e est directement lié au label national des CDCN et a été mis en place par la Délégation à la danse. Il s’agit d’un engagement qui s’inscrit dans la durée, pour une période de trois ans, assorti d’un apport financier annuel de 45 000 euros. Ce soutien est très concret par son économie financière mais également plus intangible, avec les perspectives et les dynamiques qu’il permet de développer.
Ce dispositif repose sur une logique de réciprocité, de partage et d’échange entre une structure et un·e artiste ou une compagnie. Du point de vue des artistes, il constitue un levier essentiel de visibilité et de projection à moyen terme : ils savent qu’ils bénéficient d’un soutien financier stable sur trois ans, ce qui sécurise leur parcours et leur permet peut-être de se projeter davantage artistiquement. Ce soutien s’illustre en trois actions : le soutien à la création, à travers un apport en numéraire et la mise à disposition d’un studio de répétitions; la diffusion, avec l’assurance d’un certain nombre de dates permettant aux œuvres d’exister et de rencontrer les publics ; et la médiation, dans le cadre de l’éducation artistique et culturelle.
Ce dernier point peut parfois être perçu comme une contrainte ou une « figure imposée ». Pourtant, dès lors que les compagnies disposent d’un véritable espace de liberté, elles se révèlent de précieuses forces de proposition. Elles inventent d’inestimables actions de sensibilisation et de rapprochement avec l’ensemble des populations.
Pour un CDCN, accueillir un.e artiste associé.e représente un apport considérable. C’est la possibilité de construire une relation complice dans la durée, une collaboration qui nourrit et ressource la structure artistiquement. Les lignes de force, les valeurs et l’univers de la compagnie viennent inspirer et soutenir l’ensemble des orientations du CDCN, en cohérence avec ses missions.
L’attribut essentiel de ce dispositif est… le temps ! Il permet au CDCN et à la compagnie de partager une connaissance fine et commune du territoire. C’est déterminant pour identifier les acteurs locaux, constituer des réseaux, renforcer des liens… Bref, tout cela demande du temps. Ce qui est particulièrement riche, c’est que les compagnies développent souvent leurs propres réseaux et génèrent de nouvelles interactions grâce à ce travail de rencontre. Cela a notamment été le cas avec Ivana Müller, qui a permis de mettre en relation le CDCN avec des acteur.ices culturel.le.s qui jusque-là nous étaient inconnu.e.s inconnus de la structure.
En résumé, c’est « gagnant-gagnant » pour tout le monde. L’apport financier annuel du ministère contribue à rendre possible ces actions — création, diffusion, médiation, ancrage territorial — et à faire vivre un partenariat structurant, durable et profondément enrichissant pour les parties prenantes.
Durant ces trois dernières années, Ivana Müller a été artiste associée au Pacifique. Pouvez-vous revenir sur les motivations qui ont conduit à ce choix ?
Bénédick Picot : Nous avons conclu l’association avec Ivana Müller le samedi 13 décembre, à l’occasion d’un événement suivi d’un moment convivial. Je réponds ici à la place de Marie Roche (ndlr : directrice du lieu) sans, j’espère trahir sa pensée…
Marie porte une attention constante à la parité femmes-hommes, à la dimension écologique des projets, et plus largement aux valeurs qui traversent les pratiques artistiques contemporaines. Ivana Müller s’inscrit pleinement dans ces préoccupations, tant dans ses productions que dans sa manière de concevoir le travail artistique. Elle est notamment reconnue pour sa capacité à imaginer des formes adaptées à des lieux non dédiés ou atypiques.
Il existe également une profonde continuité avec le projet artistique de Marie Roche, notamment autour de l’attention portée aux autres, aux notions de care et d’interdépendance. Ivana Müller place ces questions au cœur de son travail : toutes ses propositions sont fondamentalement « participatives » — même si elle n’apprécie pas particulièrement ce terme. Le public y est toujours pleinement partie prenante. Un exemple emblématique restera son projet Réparer l’invisible. Ivana y a conçu une grande carte de Grenoble, sur laquelle elle a invité toutes les personnes qui le souhaitaient à venir y broder du relief. Sur trois années, plus de cent personnes ont participé à cette action, brodant la carte et construisant, par ce geste, un récit de la ville. Ce projet a créé à la fois une mémoire sensible de Grenoble et une trace tangible de la collaboration entre Ivana et le Pacifique.
Ce travail correspond ce que Marie Roche souhaite développer dans le cadre d’une association artistique : participer pleinement à la vie de son territoire. Cette carte est tout autant une œuvre performative et un objet de transmission. Lors de la restitution, ce samedi 13 décembre, les quatre-vingts personnes présentes ont assisté à un moment remarquable : Ivana a revisité cette cartographie de la ville, sélectionné et réagencé les récits, donnant naissance à une œuvre poétique, et très intime dans les histoires racontées, tout en restant résolument collective. C’est précisément cette articulation entre l’intime et le collectif qui constitue la singularité du travail d’Ivana Müller.
L’équipe du Pacifique CDCN lui a exprimé une grande reconnaissance lors de cette soirée. La carte va peut-être rejoindre la collection du Musée de Grenoble, devenant ainsi un morceau de mémoire visible en permanence. Autre élément réjouissant : Ivana Müller a rencontré « Scènes Obliques », une association située à une quarantaine de kilomètres de Grenoble, en pleines montagnes, pour un compagnonnage à inventer…
Elle m’a raconté une anecdote révélatrice de « sa rencontre » avec Marie Roche. Elles se sont croisées à la gare de Lyon, chacune devant prendre un train. Elles ont discuté et la rencontre a été immédiate : une l’ évidence, un partage des mêmes préoccupations. La discussion fut si féconde que Marie a même failli rater son train.


Ivana, pouvez-vous revenir sur cette association au long cours avec Le Pacifique ?
Ivana Müller : J’ai commencé à venir régulièrement à Grenoble en juin 2022, dans le cadre de cette association qui a duré trois ans et demi. Ce qui est très particulier dans ce type de relation, c’est la temporalité longue : elle engage non seulement un lien au lieu, mais aussi à ses propres pratiques, et surtout à tout un ensemble de personnes constituant l’écosystème artistique, intellectuel et social de la ville. On ne s’associe pas seulement à une structure, on s’associe à une ville.
Marie Roche connaissait déjà mon travail et partageait un intérêt fort pour cette question centrale : comment la chorégraphie peut produire du collectif, du commun. Dans ma pratique, de nombreuses propositions allaient déjà dans ce sens, intégrant des formes de participation et d’implication directe des personnes.
Au Pacifique, cette relation s’est aussi incarnée très concrètement. Nous vivions sur place par périodes longues, grâce aux appartements-studios mis à disposition en moyenne huit à dix semaines par an, ce qui est considérable. Cela m’a permis de rencontrer et collaborer avec de nombreuses personnes : chercheurs, artistes d’autres disciplines, architectes, urbanistes, membres d’associations, et d’imaginer d’autres manières de pratiquer l’art. Pas uniquement dans une logique de production d’œuvres et de diffusion, mais dans un rapport plus organique, moins capitalistique, ancré dans le territoire grenoblois. J’avais envie de comprendre comment m’enraciner, comment faire pousser des choses, comment créer de la vivacité, dans ce lieu et dans ma pratique artistique également, à partir de ces rencontres et de ces ouvertures.
C’est dans ce contexte qu’a pris forme Réparer l’invisible, une pratique artistique collective, conçu avec philosophe, théoricienne et amie Bojana Kunst, inscrite dans une temporalité longue et toujours située. À Grenoble, cette recherche s’est développée entre 2024 et 2025, en collaboration étroite avec Jérémy Damien (anthropologue/ chercheur/performeur), Gabrielles Boulanger (artiste/ activiste/soigneuse) et Ramon Lima (chorégraphe/danseur) et en le lien avec Pacifique et avec de nombreux habitant·es et partenaires locaux. L’enjeu principal n’était pas tant l’objet final que le processus : penser et réactiver les communs d’un territoire, à travers des gestes partagés, des récits, des rencontres, des formes sensibles et participatives.
Au-delà de cette œuvre, le fait de vivre et travailler au quotidien au sein d’un CDCN m’a profondément marquée. Les échanges de fond avec Marie Roche et avec l’équipe ont nourri et approfondi ma réflexion sur mes propres pratiques, notamment autour de l’éditorial Faire merveille publié par le Pacifique,
Cette dynamique se prolonge aujourd’hui autrement. Je vais revenir en Isère, pour poursuivre ma pratique dans le massif de Belledonne, aux Scènes Obliques — Espace culturel international de la montagne — qui ont mis en place un projet artistique dans le cadre d’un réseau Européen, et m’ont proposé une association sur deux ans. Dans ce nouveau contexte, nous développerons une nouvelle forme de Réparer l’invisible, cette fois ancrée en milieu montagnard.
Et passé Le Pacifique, quelle va être votre actualité en 2026 ?
Ivana Müller : Ma compagnie étant basée à Paris, je vais naturellement y être plus présente dans les mois à venir. Ma dernière création, mirages et tendresses, a été créée au Pacifique CDCN en octobre 2025, puis présentée au Festival d’Automne à Paris en décembre. Là encore, il s’agit d’une pièce qui invite à retrouver le goût du faire ensemble, à construire un espace de soin, d’attention et de relation.
La pièce poursuivra sa diffusion en 2026, avec plusieurs dates déjà confirmées : 26 mars 2026 — Scène nationale Carré-Colonnes, 29 et 30 avril 2026 — Le Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne et en juin 2026 — Les SUBS, Lyon. Sans oublier la diffusion d’autres pièces du répertoire.
Bénédick, Le Pacifique va désormais accueillir Julie Nioche. Pouvez-nous en dire plus sur le choix de cette chorégraphe ?
Bénédick Picot : Julie Nioche s’inscrit au cœur d’un écosystème artistique, social et politique particulièrement riche. À travers A.I.M.E., un collectif pluridisciplinaire qu’elle a fondé, elle réunit des universitaires, des professionnel·les issus des champs thérapeutiques et sociaux, ainsi que de nombreuses forces vives du territoire. Cette diversité de compétences permet au collectif de s’inscrire dans de multiples cercles de l’environnement sociopolitique grenoblois. À mon sens, c’est précisément cette capacité d’inscription large et transversale qui a conduit Marie Roche à choisir Julie Nioche.
Cela fait plus de vingt ans que Julie Nioche a créé sa compagnie. Son parcours est marqué par une grande reconnaissance artistique, avec de nombreuses créations présentées dans des lieux et festivals majeurs, tels que le Festival d’Automne à Paris ou le Festival d’Avignon. Son travail s’inscrit de manière affirmée dans le champ de la santé, un domaine qui l’anime profondément. Chez elle, les enjeux sociétaux sont centraux. Par ailleurs ostéopathe de formation, Julie Nioche investit le corps comme un véritable espace de résistance.
Ses œuvres en témoignent avec force. A titre d’exemple, dans une pièce que j’aime beaucoup « Nos solitudes », une danseuse est suspendue à l’horizontale, lestée par des poids et des contrepoids : c’est une traversée spatiale et temporelle qui emporte le spectateur dans une poésie incroyable. D’autres projets prennent la forme d’expériences collectives, à l’image des Sysiphe performance participative réactivée lors de la fermeture du Centre Pompidou en octobre dernier : une centaine de personnes dansant pendant une trentaine de minutes, sur « The End » des Doors, une performance d’une grande intensité, où le corps de chacun.e est pleinement sollicité.
Ce sont des expériences puissantes, qui révèlent une capacité de résistance à la fois fragile et collective. C’est aussi pour cette raison que Marie Roche a choisi Julie : parce qu’elle est une artiste capable de répondre aux préoccupations majeures du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.
À leur manière, Ivana et Julie contribuent à nourrir notre capacité à continuer d’habiter le monde, à en préserver l’habitabilité. Et je trouve cela profondément beau et indispensable.
Propos recueillis par Cédric Chaory
© Pascale Cholette
