
Le cabaret entre enfin dans la lumière
Il aura fallu attendre longtemps pour que le cabaret entre pleinement dans le champ de vision de la politique culturelle française. Non qu’il ait attendu qu’on l’y invite. Depuis plus de cent cinquante ans, il chante, danse, transforme les corps, invente des personnages, bouscule les convenances et offre au public ce mélange singulier de spectacle, de fête et de liberté qui constitue sa signature.
Mais voici qu’en janvier 2025, au Moulin Rouge, le ministère de la Culture présentait le Plan Cabaret, premier dispositif public spécifiquement consacré à ce secteur. Une reconnaissance qui vient consacrer un art longtemps regardé davantage comme une industrie du divertissement que comme un véritable territoire de création. Or le cabaret est précisément l’un et l’autre.
Il est populaire sans être simpliste, spectaculaire sans renoncer à l’exigence, accessible sans abandonner l’invention. Il mêle musique, danse, théâtre, chanson, magie, humour, cirque, arts visuels, costume et métiers d’art. Il entretient avec son public une proximité qui constitue l’une de ses signatures. C’est cette réalité que le Plan Cabaret entreprend de reconnaître et d’accompagner.
475 000 euros pour un secteur qui pèse lourd
Le dispositif repose sur trois axes : soutenir la création, renforcer la visibilité et la connaissance du cabaret, et valoriser son patrimoine. Présenté le 21 janvier 2025, le Plan a été doté de 475 000 euros. Depuis son lancement, il a permis de soutenir notamment la création de personnages et de créatures de cabaret, des résidences, des rencontres professionnelles, des publications et des projets liés au patrimoine.
Ces sommes prennent tout leur relief lorsqu’on les rapporte à la réalité économique du secteur. La France compte aujourd’hui environ 200 cabarets et compagnies de cabaret, dont 20 à Paris. Ils accueillent 2,7 millions de spectateurs par an, représentent plus de 5 000 emplois, dont plus de 40 % en CDI, et comptent environ 1 600 artistes. Leur chiffre d’affaires annuel dépasse 255 millions d’euros.
Le cabaret n’est donc pas une survivance folklorique. C’est un secteur économique du spectacle vivant, mais aussi un monde de création dont la géographie dépasse largement la capitale.
Une France du cabaret
Des établissements existent aujourd’hui en Alsace, en Vendée, dans le Pas-de-Calais, en Bretagne, en Saône-et-Loire, en Normandie, dans le Charolais, à Marseille ou en Nouvelle-Aquitaine. Certains sont implantés au cœur de territoires ruraux et constituent parfois l’un des rares espaces culturels, avec le cinéma ou la bibliothèque.
Cette dimension territoriale est au cœur de la Saison Cabaret, qui se déroule du 18 septembre au 18 décembre 2026, en France métropolitaine, en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane. Pendant trois mois, spectacles, performances, expositions, rencontres, ateliers, projections et master classes vont raconter l’histoire du cabaret tout en montrant sa vitalité contemporaine.
54 projets sont directement financés par le ministère de la Culture, autour de trois fils rouges : le cancan, les créatures et personnages de cabaret, et les ambassadrices et ambassadeurs de la Saison.
Une dotation globale de 300 000 euros est consacrée à cette Saison Cabaret. Elle est confiée à l’association Cabaret en Scènes, présidée par Alexandre Duvollet, directeur de l’Ange Bleu, qui rassemble représentants du secteur privé et public. D’autres crédits issus du Plan Cabaret viennent compléter cet accompagnement.
La fête, mais avec de la rigueur
Il faut ici se débarrasser d’une vieille idée reçue : le cabaret serait l’endroit où l’on vient seulement se divertir. Sophie Josseaux, conseillère danse à la DRAC Hauts-de-France, rappelle ce que le spectacle dissimule parfois derrière ses plumes et ses lumières : « la haute technicité et une rigueur professionnelle » nécessaires à la danse de cabaret, qu’il s’agisse de revue traditionnelle, d’effeuillage burlesque ou de cabaret contemporain.
Cette technicité vaut pour les interprètes, mais aussi pour tous les métiers qui rendent possible l’illusion : costumes, plumasserie, maquillage, scénographie, lumière, son, écriture, chorégraphie. Le cabaret est un art de la légèreté qui exige beaucoup de travail pour donner l’impression que tout est facile. Et c’est peut-être précisément cette apparente facilité qui l’a longtemps desservi.
Réhabiliter un art populaire
Régine Montaya, directrice de la Scène nationale 61, résume l’enjeu avec une formule qui pourrait servir de manifeste : la Saison Cabaret représente pour elle « la mise en lumière urgente et la re-légitimation indispensable d’un art populaire, au sens le plus noble du terme ». Elle ajoute : « Un art de la liberté et de la fête, qui a choisi de résister par la joie. » Il y a dans cette phrase quelque chose qui dépasse largement la question du cabaret.
Car la culture populaire a parfois été placée dans une catégorie à part, comme si le rassemblement du public devait nécessairement se payer d’un moindre degré d’exigence. Le cabaret refuse cette alternative.
Il peut présenter un French Cancan et, dans la même soirée, accueillir une artiste drag, un chanteur, un circassien ou une performance qui interroge les normes sociales. Les formes contemporaines du cabaret sont nombreuses et souvent indisciplinaires ; elles revendiquent une grande liberté de ton et, pour certaines, un engagement en faveur des communautés LGBTQIA+.
Nicolas Bellenchombre, directeur de La Sirène à Barbe, parle ainsi d’un « vent frais de liberté, d’audace, de joie, d’inclusivité et d’esprit festif et irrévérencieux ». Il voit dans la Saison l’occasion de « faire se reparler les Français », de recréer du lien et de rappeler que la fête, l’art et la culture peuvent encore rassembler.
Le patrimoine vivant
L’autre ambition du Plan est de considérer le cabaret comme un patrimoine vivant. Le travail engagé autour du cancan en est l’un des symboles. Une étude menée en 2026 indique que 70 % des cabarets référencés présentent un cancan et que 72 % d’entre eux considèrent qu’il porte un message sur la liberté des femmes. Le numéro dure en moyenne six minutes et réunit huit artistes. Sa transmission se fait principalement dans les cabarets, auprès des chorégraphes, mais aussi selon une logique de compagnonnage.
L’objectif est d’aboutir, à l’automne 2027, à un dossier d’inscription du cancan à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Le patrimoine n’est donc pas ici une affaire de vitrines et de souvenirs. Il s’agit de préserver ce qui se transmet parce que cela continue d’être pratiqué, transformé et réinventé.
Laurent Vinauger, l’homme-orchestre
Derrière cette reconnaissance progressive, un homme joue un rôle central : Laurent Vinauger, délégué à la danse et référent cabaret au ministère de la Culture.
Son histoire avec le secteur commence avant même le Plan. Dès octobre 2021, il se voit confier la mission de référent cabaret, en parallèle de ses fonctions de délégué à la danse. Pendant plusieurs années, il va rencontrer les professionnels, visiter les lieux, écouter les artistes et chercher à comprendre un secteur dont les réalités sont extrêmement diverses.
« De 2021 à 2024, je me suis consacré à mieux connaître le secteur cabaret à Paris et en région », explique-t-il, afin de comprendre les attentes des directeurs et directrices, des artistes et des porteurs de projets. Le Plan Cabaret est ensuite élaboré au premier semestre 2024, à la demande de la ministre de la Culture Rachida Dati, avant d’être présenté en janvier 2025 au Moulin Rouge.
Laurent Vinauger devient alors, d’une certaine manière, l’homme-orchestre de cette nouvelle relation entre le cabaret et les institutions culturelles. Dès l’annonce du Plan, il réunit un groupe de travail d’une dizaine de personnes issues du secteur privé et public. Celui-ci devient en 2025 un Comité national d’organisation de 19 membres, rassemblant directeurs de cabarets, responsables de scènes publiques, spécialistes du secteur, DRAC et représentants professionnels. Neuf comités régionaux viennent compléter cette organisation.
Son ambition est claire : faire circuler les projets et les publics, favoriser les rencontres entre cabarets privés et institutions publiques et présenter, dans toutes les régions, « toute la richesse et la diversité du cabaret ».
Alexandre Duvollet souligne d’ailleurs les effets de cette mise en réseau : « des liens qui n’existaient pas avec les scènes publiques », mais aussi des collaborations entre cabarets d’une même région et une organisation nationale désormais mieux structurée. C’est peut-être là que réside la portée la plus intéressante du Plan Cabaret.
Il ne s’agit pas seulement de donner au cabaret une visibilité nouvelle. Il s’agit de lui permettre de dialoguer avec les autres composantes du spectacle vivant, de transmettre ses savoir-faire, de rencontrer de nouveaux publics et de faire reconnaître ses artistes. Le cabaret n’a jamais demandé à devenir autre chose que lui-même.
Il est un art populaire parce qu’il rassemble. Il est exigeant parce que ses artistes travaillent avec une précision que le spectateur ne voit pas toujours. Il est patrimonial parce qu’il transmet des gestes, des savoir-faire et des imaginaires. Il est contemporain parce qu’il n’a cessé de se réinventer. Et il demeure vivant parce qu’il ose encore. Pendant trois mois, de septembre à décembre 2026, la Saison Cabaret va donc faire circuler les artistes, les publics et les imaginaires à travers la France et les territoires ultramarins.
Avec ses plumes, ses chansons, ses créatures, ses insolences et ses éclats de rire, le cabaret n’a finalement pas tant besoin d’être réhabilité que d’être regardé autrement. Le Plan Cabaret lui offre précisément cette lumière. À lui maintenant d’en faire ce qu’il sait faire depuis toujours : un spectacle.
Cédric Chaory, ancien danseur de cabaret !
