Sylvain Dufour

Quatre danseurs et une comédienne donnent corps et voix à la pièce de Sylvain Dufour Catena à la Scène nationale d’Orléans en ce début novembre. Rencontre avec le jeune chorégraphe.

Quel est votre parcours ?

J’ai fait un bac scientifique option arts plastiques et latin. Un tout petit peu de droit mais j’ai arrêté très très vite. Après j’ai suivi une prépa beaux arts. Et parallèlement à tout ça, je faisais du théâtre en amateur, au théâtre universitaire de Châteauroux, qui était en lien avec la scène nationale. L’année suivante j’étais à Paris 3, La Sorbonne Nouvelle à Censier, en licence arts du spectacle option théâtre. C’est là où j’ai vraiment pu commencer la danse contemporaine par un biais universitaire. Après cette licence, je n’ai pas voulu faire de master ou de doctorat parce que c’était beaucoup trop théorique et je ne voulais pas devenir professeur, j’ai continué en faisant un CEC, un Certificat d’Etudes Corporelles. Ca n’est pas reconnu par l’état, mais ça me permettait de continuer d’aller à la fac et de ne faire que de la pratique. J’avais 6, 7 heures de danse par semaine, qui alternaient entre ateliers techniques, ateliers de création et ateliers d’improvisation. Après j’ai commencé à travailler dans le spectacle vivant. Je continue à me former auprès de personnes dont l’univers artistique m’intéresse : Mié Coquempot, Alban Richard, Fabienne Menjuck…

Quel est le point de départ de Catena ?

Catena vient d’une envie de parler d’aujourd’hui. L’origine même vient d’un texte que j’ai écrit il y a trois ans : Caténaire. Je l’ai écrit et adapté afin qu’il soit joué par des lycéens. Je donne des ateliers théâtre, enfin théâtre ça vire un petit peu au mouvement et à la danse. Catena, ça veut dire la chaîne, le lien en latin et je voulais parler de la vie, et de la vie de la ville, et de des intériorités de chacun. La ville qui nous rend tous un peu fous. J’ai pris des éléments de Caténaire, l’écrit, et j’ai relevé ce qui me parlait le plus dedans. Donc je voulais vraiment avec Catena aller plus loin dans le mouvement que je n’avais pu le faire avec les lycéens. J’ai voulu écrire une partition de mouvements en rapport avec le flux de mouvements dans la ville. Le flux des urbains dans la ville. Peter Sloterdijk, qui a écrit Sphère, Bulle et un troisième tome qui s’appelle Ecume, je crois, est un des auteurs de référence pour ce travail. Catena relève un peu de cette pensée. On va dire qu’il y a le monde, c’est la sphère dans laquelle y a des bulles des gens. Il se crée plusieurs couches de lecture. Je voulais partir donc du flux et arriver à un moment, comme on le fait au cinema, à des zooms sur une personne. Dans une foule, essayer d’accéder à l’intériorité de certaines personnes plus qu’à d’autres.

Parallèlement à Caténaire j’avais envie de travailler sur un auteur que j’apprécie tout particulièrement, Dominique Sampiero. Il a écrit un texte qui s’appelle Centre ville. Un texte à la fois poétique et très sensoriel. Je voulais à la base travailler avec ce texte pour en faire une partition chantée et une partition pour violoncelle.  Projet qui se fera sans doute plus tard.

L’autre référence artistique pour Catena fut le film de Wim Wenders, Les ailes du désir. A la manière des anges du film qui observent les gens et des parques qui tissent le fil de la vie et qui peuvent aussi le couper, Catena propose des personnages appelés distantes. Elles sont là, elles observent l’homme sans le juger. On ne sait pas trop quel est  leur rapport à l’homme, sont-ils leur enfant, leur amant… Elles sont toujours bienveillantes et regardent l’homme comme si ells étaient au-dessus de lui.

D’ailleurs au niveau musical, la création faite par Benoist Bouvot, s’est fait à partir de cela. Il a pris des sons dans le métro, qu’il va distendre pour en faire des nappes sonores et créer une musique spéciale pour ces personnages. Catena est construit en quatre parties, dans chacune d’elle, il y a ces histoires de focus. C’est aussi quatre partie pour évoquer les quatre parties de la vie : l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte, la vieillesse et l’au-delà. C’est aussi le printemps, l’été, l’automne, l’hiver. Catena c’est aussi le lien avec le caténaire, le fil électrique. Ainsi la rame de métro pourrait être une métaphore de la vie. Dans une rame il y a plein de gens d’origines diverses, de milieux sociaux différents qui se côtoient à un moment, en transport en commun ou non, mais qui finalement se croisent plus qu’ils ne se côtoient. On n’accède jamais vraiment à ce que pensent les gens.

Catena parle aussi du corps sportif. A partir du corps des danseurs et de la comédienne, je voulais travailler différents axes. Tout au long de la représentation, on va dire qu’ils changent leur curseur. Et je pense que ça n’est pas toujours très évident pour eux, mais il y a plein de moments de changements d’états de corps, et le corps sportif en fait partie. Sous différents moyens, parce que pour moi la vie de la ville, pourrait être assimilée à un sport avec la contrainte du temps. Une sorte de performance à faire chaque jour, répondre à des contraintes. C’est comme un jeu. Comme si l’on cherchait à avoir une médaille, qui serait le salaire que l’on a à la fin du mois. Ca parle des contraintes de la vie. La vie de la ville ce serait un peu réducteur. Ca parle des contraintes de la vie en général, des contraintes sociales, environnementales. Mon spectacle, n’est pas un jugement mais plutôt un constat sur la violence qu’exerce les grandes villes, leur dureté. Tout y parait plus accentué que dans des petites villes. C’est aussi parler de l’incommunicabilité. De tout ce que l’on ne dit pas, ce qu’on contient, ce que l’on cache. Une forme d’oubli en quelque sorte. S’oublier soi et oublier les autres. Tous les appareils téléphoniques, vidéos… utilisés par les gens sont autant de façon de rester dans sa bulle, dans son chez soi et de ne pas entrer en contact avec les autres.

On ne peut pourtant pas vivre en ignorant en permanence l’autre.

Pourquoi choisir la danse-théâtre comme mode d’expression ?

Parce que je me sers du texte comme partition de mouvements. Ce n’est pas forcément volontaire d’avoir choisi une comédienne et quatre danseurs. Je voulais surtout que les interprètes ne se ressemblent pas. J’ai surtout pris des personnes qui venaient d’origine très diverses. Edouard vient de la danse contemporaine et baroque, Christine Caradec vient de la danse contemporaine et de la notation Laban, Fanny Brancourt de la danse afro-contemporaine, Virginie Baudoin vient du théâtre, et  Camille Cau vient de la danse contemporaine et du modern-jazz. Peu importe qu’ils soient danseurs ou comédiens, finalement, ils sont les deux sur la création. D’ailleurs pour moi c’est un peu un problème de classer ce que je fais. Même au niveau des institutions. En France, on n’est pas encore très très ouvert, dans les institutions comme la DRAC, à aider des créations où plusieurs disciplines se mêlent. On a un conseiller DRAC danse, un conseiller DRAC théâtre, il n’y a pas de conseiller interdisciplinaire. Hors de nos jours ce parti pris prend une grande ampleur.

Comment s’est passé le travail avec les interprètes ?

Certaines parties sont vraiment écrites avec des choses qu’on a pu voir, ou des images que j’avais. Après, je leur ai laissé vraiment une part de travail à partir de ce qu’ils sont, de leurs propositions, parce que ça correspondait plus au projet. Puis on reprécisait des choses qui me paraissaient plus fortes que d’autres. Après ça dépend des séquences. Certaines sont écrites, d’autres laissent une part à l’improvisation, enfin comme une improvisation dirigée quoi. Je donne un cadre, dans lequel l’interprète improvise, propose quelque chose, qu’on écrit par la suite. Sur le corps c’est comme cela que je fonctionne.

Et pour ce qui est du texte ?

Sur le texte, je crois que j’ai été assez simple. Je n’ai pas voulu que les interprètes deviennent des personnages. J’ai plutôt voulu que ça se fasse sur des degrés de voix. Il y a du chuchotement, pas de cri mais l’idée de déploiement. On a travaillé un peu comme au théâtre mais je ne voulais pas qu’ils déforment leur voix. C’est une fragilité du spectacle parce que c’est à partir de leur voix qu’ils créent. Ils sont des sortes de personnages mais des personnages avec beaucoup d’eux-mêmes. Après, il y a des moments, surtout pour la comédienne, au texte très fragmenté et rythmique. Il raconte une histoire sans en raconteur vraiment une. Son texte devient musique. Il y a donc une manière de le dire, de mettre des silences, d’appuyer certains mots et une manière de l’adresser. A qui on le dit ? Est-ce que c’est une intériorité ou est-ce que c’est vraiment face public par exemple ? Voilà le genre de travaux qu’on a pu faire.

Est-ce quelque chose de récurrent l’adresse frontale au spectateur ?

Ca dépend. Mais dans ce travail cela me paraissait important parce que ça établit une forme de lien avec le spectateur qui est comme un miroir. Après ça dépend des projets, parfois il y a ce qu’on appelle le quatrième mur. Mais j’ai plutôt du mal avec ça, parce que c’est pareil, c’est un peu comme l’aspect technique, c’est la même chose pour la voix. C’est vraiment artificiel d’ignorer que des gens sont en train d’être regardés. C’est une chose qui m’interroge en tout cas. Là je trouvais important que les soli soient adressés au public comme des sortes de signatures d’identité, une façon de se dévoiler et de dévoiler son monde intérieur.

Qu’est-ce que l’axe danse-théâtre apporte au texte ?

Pour moi, le texte est plus comme une musique, y a une histoire de rythmique, comment on le dit, comment on ne le dit pas mais on le vit… La danse permet de dire des choses que le texte ne dit pas. Elle permet d’aller plus loin. Ce que j’écris n’est pas toujours très concret, du coup la danse, le corps permet d’aller au-delà, d’apporter quelque chose d’autre.

L’aspect du corps avec Catena, est enfin là où j’avais envie d’aller. Après j’aimerai encore aller plus loin. Dans mes créations, je fais de la mise en scène, de la scénographie, et souvent la scénographie influe énormément sur les déplacements, le jeu du comédien ou du danseur. Et d’ailleurs dans Catena, les danseurs ont de nombreuses choses à faire. Ils ne sont pas que comédiens ou danseurs, ils sont aussi les auteurs d’une scénographie en mouvement. C’est quelque chose que j’ai déjà fait dans un spectacle. Il y avait des panneaux de bois sur roulettes et une partie des interprètes devaient changer les panneaux à chaque séquence. 39 séquences, 39 changements. La memorisation de ces changements et son execution créent une sorte de chorégraphie.

C’est quelque chose qui me tient à cœur et qui vient de loin. L’espace est souvent fort dans ce que je propose. Ca me fait penser à deux metteurs en scène des années 30, Craig et Appia, où l’espace de la représentation prenait une place très forte. Il bougeait en même temps que les comédiens sur le plateau. Cela m’intéresse qu’il y ait à la fois le corps du comédien, du danseur, du performeur qui bouge mais aussi l’espace autour de lui.

Le travail de la lumière et du son sont aussi importants pour créer cet espace et le transformer ?

Le son, j’y pense mais pas tant que ça. Pour moi la lumière est plus forte prégnante. Maintenant c’est en train d’évoluer. On travaille en binôme avec le créateur lumière, Niko Lamatière. Quand j’imagine la scénographie, je sais à peu près, quel environnement lumineux j’ai envie d’avoir. Donc on discute beaucoup, après je lui laisse une part de création. La lumière est pour moi très importante parce qu’il y a encore cette histoire de zoom, de focus dont je parlais tout à l’heure, de flou, de foule floue. C’est un peu compliqué de constituer cela au théâtre alors qu’au cinéma c’est beaucoup plus simple, on arrive à faire des flous et après à mettre quelqu’un en avant. Ca m’intéresse vraiment de le faire avec la lumière du plateau.

Eclairer l’espace sans forcément éclairer l’interprète, mais le sentir malgré tout bouger. J’aime beaucoup l’aspect technique de la lumière et ai un peu du mal avec ce qui est caché. C’est-à-dire avec l’idée de cacher tout ce qui est technique. Le grill technique est présent dans mon travail, on le voit, on voit les projecteurs. Le spectateur voit toute la machinerie théâtrale. C’est un peu la recréation d’un monde donc on voit tout.

J’aime beaucoup utiliser des cyclos, des cycloramas, des fonds blancs comme des écrans de cinéma. On peut s’en servir comme supports de projection mais aussi de rétroprojection. Ca crée très très vite des silhouettes. On ne voit pas forcément le visage, mais on voit des corps se dessiner. Dessiner un corps, des lignes, un espace géométrique sont des choses que j’apprécie. C’est en lien avec un courant que j’aime beaucoup : le constructivisme. Meyerhold qui était plutôt metteur en scène de théâtre, avait tout un travail pour les comédiens, un travail de corps, de lignes. Travail pouvant faire penser aux phrases gestuelles de Jacques Lecoq. Forcément bien en amont de lui. Plein d’entrainement, comment on fait pour tirer à l’arc sur scène alors qu’on n’a pas d’arc… enfin plein de choses comme ça. C’est intéressant de voir comment le corps influence le texte

Comment s’est passée la production de Catena ?

Le coproducteur, c’est Equinoxe, la scène nationale de Châteauroux. Ils nous fournissent à peu près un cinquième du budget de production. La région Centre qui m’a aidé, à hauteur d’un peu moins d’un cinquième du budget. Ensuite, il y a eu différents lieux qui nous ont accueilli. L’eco-quartier de la ville d’Uzerches. On a pu travailler dans une ancienne papeterie qui est en train d’être réhabilitée. Cela m’a permis de dessiner l’espace dans les bonnes dimensions pour me rendre compte de ce que ça allait donner, d’écrire et d’essayer des choses corporellement. Après nous avons eu une mise à disposition de studios au Centre national de la Danse à Pantin.

Nous avons eu ensuite une première residence de travail au Domaine de Sédières en Corrèze (lieu qui appartient au conseil régional de Corrèze et à l’ADIAM). C’était la première phase de résidence . La deuxième phase a eut lieu elle, à la Briqueterie, le Centre de Développement du Val de Marne. Enfin nous avons été accueilli à la Ménagerie de Verre, dans le cadre du studio Lab. A partir du 28 octobre nous serons à la Scène Nationale d’Orléans et terminerons les 6 et 7 novembre par deux représentations. Sur la saison 2015/2016, il y aura la scène nationale de Châteauroux. Nous espérons que d’autres dates suivront.

Quels sont les prochains projets de la Lust Compagnie ?

A côté de Catena, y a plusieurs créations, surtout avec des amateurs. Mais certaines, comme Caténaire, m’ont influencé pour créer des choses avec des professionnels. La scène nationale d’Orléans m’a demandé de faire des ateliers avec des amateurs, des lycéens en option danse, et donc pour eux je suis en train d’imaginer une création qui s’appelle Caliginary Nitescent Memory sur la brume, la fumée, le souvenir, la mémoire. Et parallèlement, à cela j’ai écrit un texte qui s’appelle Fugue Lychen. C’est un texte qui parle de la campagne, de nos campagnes. Qu’est-ce que c’est ? Les souvenirs qu’on en a ? D’où l’on vient ?

Propos recueillis par Fanny Brancourt

©Bruno Perroud