{"id":11161,"date":"2026-05-29T15:50:42","date_gmt":"2026-05-29T13:50:42","guid":{"rendered":"https:\/\/umoove.art\/?p=11161"},"modified":"2026-05-29T15:53:11","modified_gmt":"2026-05-29T13:53:11","slug":"bate-fado-jonas-lander","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/umoove.art\/index.php\/2026\/05\/29\/bate-fado-jonas-lander\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Bate fado\u00a0\u00bb : une m\u00e9moire qui danse encore"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"819\" src=\"https:\/\/umoove.art\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Umoove-site-internet-2-1-1024x819.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-11162\" srcset=\"https:\/\/umoove.art\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Umoove-site-internet-2-1-1024x819.jpg 1024w, https:\/\/umoove.art\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Umoove-site-internet-2-1-300x240.jpg 300w, https:\/\/umoove.art\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Umoove-site-internet-2-1-768x614.jpg 768w, https:\/\/umoove.art\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Umoove-site-internet-2-1-1536x1229.jpg 1536w, https:\/\/umoove.art\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Umoove-site-internet-2-1.jpg 2000w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une m\u00e9moire qui danse encore<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Il arrive que le th\u00e9\u00e2tre contemporain, lorsqu\u2019il sent vaciller ses propres certitudes, adopte les dehors de l\u2019\u00e9rudition pour mieux en desserrer l\u2019\u00e9tau. <em>Bate Fado<\/em>, de Jonas &amp; Lander, duo de chor\u00e9graphes portugais dont on avait ador\u00e9 <em><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=k3xTZJQN7wE\" title=\"\">Adorabilis<\/a><\/em>, appartient \u00e0 cette famille d\u2019objets sc\u00e9niques qui affichent le refus d\u2019illustrer une id\u00e9e \u2014 ce qui, bien entendu, constitue d\u00e9j\u00e0 une id\u00e9e en soi \u2014 afin de privil\u00e9gier l\u2019exp\u00e9rience sensible, comme si la sensation pouvait court-circuiter le d\u00e9tour de la pens\u00e9e.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le point de d\u00e9part est un territoire r\u00e9put\u00e9 satur\u00e9 : le fado portugais, trop souvent r\u00e9duit \u00e0 sa version canonique, \u00e9l\u00e9giaque et patrimoniale, envelopp\u00e9e dans le r\u00e9cit de la <em>saudade<\/em>. <strong>Jonas &amp; Lander<\/strong> s\u2019int\u00e9ressent cependant \u00e0 ses zones d\u2019ombre, \u00e0 une hypoth\u00e9tique forme ant\u00e9rieure ou parall\u00e8le, dite \u201cbatido\u201d, o\u00f9 la plainte ne se limite pas \u00e0 l\u2019intonation vocale mais s\u2019inscrit dans le corps, se frappe, se heurte, se d\u00e9place. L\u2019id\u00e9e d\u2019un fado qui danse \u2014 presque une contradiction terminologique pour les puristes, une \u00e9vidence fertile pour les artistes \u2014 sert ici de moteur dramaturgique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Neuf interpr\u00e8tes occupent un espace qui refuse de se laisser stabiliser en plateau de danse ou sc\u00e8ne musicale. Les cat\u00e9gories s\u2019y dissolvent avec une m\u00e9thode obstin\u00e9e : danseurs, musiciens, chanteurs cessent d\u2019\u00eatre assignables \u00e0 des fonctions distinctes. Le geste produit du son, le son g\u00e9n\u00e8re du mouvement, et l\u2019on observe, parfois avec une pr\u00e9cision presque clinique, la disparition progressive des hi\u00e9rarchies usuelles entre ex\u00e9cution et expression. Le spectateur ne sait plus s\u2019il \u00e9coute une danse ou s\u2019il regarde une musique. Cette confusion, loin d\u2019\u00eatre accidentelle, constitue le principe m\u00eame de l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On pense \u00e0 certains moments du th\u00e9\u00e2tre musical europ\u00e9en contemporain o\u00f9 les disciplines, au lieu de coexister, s\u2019observent dans une m\u00e9fiance r\u00e9ciproque. Ici, au contraire, aucune juxtaposition : une fusion continue, presque obstin\u00e9e, o\u00f9 la forme semble d\u00e9river d\u2019une \u00e9nergie collective plut\u00f4t que d\u2019une construction pr\u00e9alable. L\u2019\u00e9criture chor\u00e9graphique s\u2019y pr\u00e9sente comme une circulation plut\u00f4t qu\u2019une organisation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans cette \u00e9conomie flottante, la figure d\u2019<strong>Am\u00e1lia Rodrigues<\/strong> appara\u00eet moins comme personnage que comme point de gravit\u00e9 lointain. Elle n\u2019est pas incarn\u00e9e \u2014 ce qui serait imm\u00e9diatement r\u00e9ducteur \u2014 mais invoqu\u00e9e comme m\u00e9moire culturelle stabilis\u00e9e, d\u00e9j\u00e0 suffisamment mythifi\u00e9e pour n\u2019avoir besoin d\u2019aucune actualisation spectaculaire. Elle rappelle implicitement ce que le fado a perdu en se codifiant : une densit\u00e9 rythmique, corporelle, moins docile \u00e0 la monumentalisation patrimoniale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La sc\u00e9nographie, volontairement ouverte, \u00e9vite toute fermeture iconographique. Elle \u00e9voque un espace interm\u00e9diaire \u2014 place publique, plateau de concert, zone de transit acoustique \u2014 o\u00f9 les sons semblent circuler autant que les corps. Les cloches d\u2019\u00e9glise et les r\u00e9sonances urbaines s\u2019y superposent sans hi\u00e9rarchie nette. Rien n\u2019y est fix\u00e9 ; tout y est perm\u00e9able. Cette porosit\u00e9 n\u2019est pas seulement esth\u00e9tique : elle engage aussi une conception du spectateur comme \u00e9l\u00e9ment inclus dans le dispositif perceptif, sans qu\u2019il soit n\u00e9cessaire d\u2019en souligner la port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u0153uvre laisse affleurer des strates d\u2019influences que rien ne distingue explicitement : Ib\u00e9rie, matrices afro-br\u00e9siliennes, pulsations contemporaines urbaines. Rien n\u2019est cit\u00e9, tout est absorb\u00e9. Le proc\u00e9d\u00e9 rel\u00e8ve moins de l\u2019hybridation d\u00e9clar\u00e9e que d\u2019une circulation continue des formes, o\u00f9 l\u2019identit\u00e9 musicale se d\u00e9finit par perm\u00e9abilit\u00e9 plut\u00f4t que par filiation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En signe de \u00ab\u00a0rappel\u00a0\u00bb, bord proscenium rideau baiss\u00e9, une apparition d\u2019une de nos icones hexagonales \u2013 <strong>\u00c9dith Piaf<\/strong>, <em>la plus fadiste des vocalistes fran\u00e7aises<\/em> d\u2019apr\u00e8s Jonas, introduit un changement de registre. Le geste peut para\u00eetre simple, voire volontairement appuy\u00e9 : rappeler que l\u2019\u00e9motion, en Europe, se d\u00e9cline en plusieurs idiomes mais conserve une lisibilit\u00e9 commune. L\u2019effet est ambigu, entre clin d\u2019\u0153il culturel et raccourci universalisant, comme si la pi\u00e8ce \u00e9prouvait, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9affirmer une communaut\u00e9 sensible du chagrin. Il n\u2019en reste pas moins que le magn\u00e9tique Jonas et son <em>Padam <\/em>retournent le public rochelais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son principe, <em>Bate Fado<\/em> ne reconstruit rien. Il ne proc\u00e8de ni par reconstitution historique ni par d\u00e9monstration. Il propose plut\u00f4t l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une m\u00e9moire corporelle du fado, r\u00e9activable \u00e0 condition d\u2019\u00eatre expos\u00e9e aux conditions du pr\u00e9sent, assur\u00e9ment queer. Autrement dit : une arch\u00e9ologie sans archive, fond\u00e9e sur la persistance des gestes plut\u00f4t que sur celle des documents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Reste la dur\u00e9e \u2014 environ une heure quarante-cinq \u2014 qui impose sa propre \u00e9conomie. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un temps sc\u00e9nique consid\u00e9rable dans les conditions contemporaines de r\u00e9ception, et qui suppose une confiance affirm\u00e9e dans la capacit\u00e9 d\u2019endurance du spectateur. Le d\u00e9but de la pi\u00e8ce installe une \u00e9vidence rythmique et musicale d\u2019une pr\u00e9cision r\u00e9elle, presque insolente, qui tient longtemps sans se d\u00e9faire. Pendant une large part de son d\u00e9roulement, l\u2019\u0153uvre avance sur une ligne de cr\u00eate : entre folklore reconduit et modernit\u00e9 assum\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019abstraction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans cette tension que r\u00e9side sa qualit\u00e9 la plus stable. Mais il arrive que les constructions les plus rigoureusement tenues c\u00e8dent, en fin de parcours, \u00e0 une tentation d\u2019ajout. La derni\u00e8re section introduit des figures de carnaval, dont la fonction semble d\u2019abord ouvrir une variation, puis rapidement d\u00e9river vers une forme de surcharge gestuelle. Ce qui promettait un contrepoint devient une insistance moins n\u00e9cessaire, o\u00f9 la pr\u00e9cision initiale se dilue dans une expressivit\u00e9 plus d\u00e9monstrative.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il en r\u00e9sulte non pas une rupture franche, mais un l\u00e9ger affaissement de la tension d\u2019ensemble : une fissure de concentration, perceptible davantage comme variation de r\u00e9gime que comme d\u00e9gradation r\u00e9elle. Le spectateur per\u00e7oit alors ce que certaines \u0153uvres refusent d\u2019admettre : qu\u2019une rigueur tenue jusqu\u2019\u00e0 son terme peut suffire, sans recours \u00e0 une coda ornementale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il serait cependant excessif de faire de cet infl\u00e9chissement final un grief d\u00e9terminant. <em>Bate Fado<\/em> demeure une construction solide, tenue par une logique interne qui accepte ses propres contradictions. Son int\u00e9r\u00eat r\u00e9side moins dans une hypoth\u00e9tique r\u00e9solution que dans la persistance d\u2019un \u00e9tat interm\u00e9diaire : entre danse et musique, m\u00e9moire et invention, citation et absorption.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0, au fond, son pari le plus net \u2014 et le plus difficile \u00e0 maintenir : faire de l\u2019ind\u00e9cision non pas une h\u00e9sitation, mais une m\u00e9thode.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>C\u00e9dric Chaory<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00a9De-Da Productions<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vu \u00e0 La Coursive le 27 mai 2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une m\u00e9moire qui danse encore Il arrive que le th\u00e9\u00e2tre contemporain, lorsqu\u2019il sent vaciller ses propres certitudes, adopte les dehors de l\u2019\u00e9rudition pour mieux en desserrer l\u2019\u00e9tau. 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