
Du parvis de l’Opéra de Lyon à la direction du Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape, Moncef Zebiri poursuit un même engagement : défendre un hip-hop fidèle à ses origines et à sa dimension sociale et politique. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, sa vision de la danse et son projet pour le « Block ».
Votre parcours commence dans la rue, notamment sur le parvis de l’Opéra de Lyon, avant de passer par le Pockemon Crew puis par vos propres créations. Qu’est-ce que ces différentes expériences ont construit de votre identité d’artiste et de chorégraphe ?
Forcément, quand j’ai pratiqué dans mon quartier puis ensuite sur le parvis de l’Opéra de Lyon, cela a fortement influencé mon parcours de chorégraphe, car nous sommes dans une énergie très brute, un matériau qui n’existe pas quand on a fait le conservatoire sans avoir de codes de la scène ou du plateau. Et cela, j’essaie de le cultiver, de rester dans l’underground ; cela crée mon identité, mes pièces sont à cette image.
C’est pourquoi, quand je crée des pièces, je m’entoure d’interprètes qui sortent du battle, car ils ne sont pas encore dans le moule de la création. Mais si cela comporte ses contraintes, c’est challengeant.
Comment appréhender la dramaturgie, la scénographie ?
Ce fut effectivement l’un de mes premiers défis lorsque j’ai commencé la création. En tant qu’autodidacte, j’ai dû m’inventer des processus, mes propres méthodologies, avec les fragilités que cela pouvait comporter. Puis, au gré des créations, je me suis entouré de professionnels. Je pense notamment à Cloé Le Notre dont les conseils me furent précieux et je collabore aujourd’hui avec Aude Vanhoutte sur la création à venir, The Get Down.
Elle est totalement en symbiose avec la culture hip-hop, dont elle connaît parfaitement les spécificités artistiques et techniques, donc c’est une collaboratrice de choix. Je déplore que les spécificités du hip-hop échappent encore à de nombreux créateurs, notamment dans sa dimension politique et sociale et dans ses formes. On a tendance à nous réduire au break, à de la technique pure, mais cela va bien plus loin.
Oui vous revendiquez un hip-hop qui reste profondément lié à son histoire, à ses origines et à sa dimension politique et sociale. Cette culture que représente-t-elle pour vous aujourd’hui ?
Le hip-hop est pour moi un espace de transformation sociale. Il m’a permis d’évoluer, de grandir, d’avoir une ouverture d’esprit, de partager. J’ai acquis tellement de codes que je n’aurais pas acquis dans un parcours classique. Le jeune de quartier que j’étais s’est émancipé à travers tous les imaginaires et les libertés que comporte la culture hip-hop.
Vous avez connu le passage du parvis de l’Opéra aux grandes institutions culturelles. Que vous enseigne ce parcours sur la place du hip-hop dans le monde de l’art et sur les rapports entre culture populaire et institution ?
Comme je vous le disais, il y a encore une méconnaissance de cette culture. Kader Attou et Mourad Merzouki ont fait un travail de précurseurs incroyable en ouvrant grand les portes et je leur en suis reconnaissant, mais je trouve que le hip-hop avait perdu sa force d’engagement politique et sociale ces dernières années.
Sans doute que les chorégraphes ont été un peu enjoints, du fait d’un contexte particulier ou d’un système pas nécessairement familier avec les codes du hip-hop, à hybrider leur culture avec de la danse contemporaine, classique ou autre, et nous avons perdu l’essence même du hip-hop.
Il s’agissait sans doute de déplacer des regards, de faire des frictions. Moi, mon envie aujourd’hui est de replacer le regard sur les origines mêmes du hip-hop. Cette culture a grandi hors de l’institution, elle a voyagé dans le monde entier, se métissant encore plus avant d’être accueillie par l’institution.
En prenant en juillet 2025 la direction du CCN de Rillieux-la-Pape, vous avez choisi de baptiser votre projet « Le Block ». Pourquoi était-il important pour vous de changer le regard porté sur ce lieu et de créer une identité plus familière pour les habitants ?
Je me suis longuement promené dans le quartier où est implanté le centre chorégraphique et j’ai sondé ses habitants, les passants, pour savoir s’ils savaient ce que signifiait l’acronyme CCNR. À 97 %, ils me répondaient ne pas savoir. On ne comprenait pas non plus ce qui s’y fabriquait, ce qu’était un label.
J’ai donc souhaité renommer le lieu pour qu’il soit plus lisible pour tout le monde. Le Block, pour « faire bloc ensemble », faire communauté, le block est aussi une entrée d’immeuble. Le mot parle à tout le monde. Je veux que ce soit une entrée accessible.
Je me rends compte que les jeunes sont plus familiers désormais avec le lieu. Mes prédécesseurs ont fait un beau travail de médiation avec le lieu, dans des contextes différents : ainsi, si CCNR ne parlait pas aux gens, tous me disaient « le bâtiment Maguy Marin » tant elle a marqué de sa personnalité le quartier. Concernant Yuval Pick, je pense qu’il a su travailler dans un contexte très compliqué du fait d’un incendie qui a amputé les espaces pendant 10 ans, durant tout son mandat au centre chorégraphique.
Dès votre arrivée, vous avez fait de la médiation et de la pratique amateur une priorité. Pourquoi était-il essentiel pour vous de commencer par reconquérir le lien avec les habitants du territoire ?
Effectivement, cette première année, mon premier axe du projet a été dévolu à développer la médiation et créer de la confiance avec les habitants.
Aujourd’hui nous proposons 5 créneaux d’ateliers de pratiques amateurs, tous complets, à raison de 20 personnes par créneau, et ce en jour de semaine. Nous sommes agréablement surpris par l’engouement.
Nous avons un artiste chorégraphique sur le terrain quasiment à plein temps ; il crée un sentiment d’appartenance, il représente le Block dans le quartier. Le 21 juin, pendant la canicule, nous avons également maintenu notre fête de lancement, baptisée BLOCK en Fête: les familles étaient présentes en nombre et heureuses d’être là.
Vous êtes notamment allé à la rencontre des femmes qui passaient quotidiennement devant le CCN et qui ont ensuite constitué le « Groupe des femmes du Block ». Que vous a appris cette expérience sur la manière dont une institution peut construire une relation avec son territoire ?
Je me suis rendu compte que l’école adjacente au CCN communiquait peu avec nous. Je voyais des mamans qui discutaient sur les bancs à côté et je suis allé à leur rencontre assez rapidement pour faire leur connaissance, à travers un goûter hip-hop puis à l’occasion d’un moment d’échange. Je les ai questionnées sur ce qu’elles connaissaient du CCN et surtout sur ce qu’elles aimeraient qu’il s’y passe. Elles m’ont spontanément répondu qu’elles souhaitaient venir y danser : je ne m’attendais pas à une telle réponse.
Une intervenante vient donc deux fois par mois leur proposer un atelier autour de la danse et du bien-être. Au-delà de la danse, elles souhaitaient s’impliquer encore plus. Je leur ai proposé de participer aux choix des artistes accueillis en résidence. Elles craignaient qu’elles ne soient pas légitimes pour cela, mais elles le sont autant que moi. Elles ont même donné leur avis sur la nouvelle charte graphique du lieu. Le sens de mon projet va dans le sens de la démocratisation culturelle et des droits culturels.
Ce fut donc une année très riche bien qu’elle ait été marquée par un nouvel incendie et à nouveau des travaux ?
En mars 2026, le quartier s’est embrasé à la suite de la blessure d’un jeune par un chien policier. La colère a pris le dessus et les centres sociaux, les voitures et les halls d’immeubles ont brûlé, et le CCN a été l’un des dommages collatéraux. Et merci aux tutelles, la DRAC et la mairie, qui ont été réactives dans leur accompagnement. Nous avons pu profiter rapidement d’espaces pour travailler, dans l’attente des travaux.
Je souhaitais rester dans le quartier afin de ne pas rompre le lien avec les habitants. Nous avons travaillé dans un sous-sol avant de réintégrer, trois mois plus tard, le Block, avec une réouverture du grand studio fermé depuis 10 ans. Tout n’est pas encore opérationnel, une partie du bâtiment n’est pas encore ouverte au public, mais artistes et équipe du lieu peuvent y évoluer. Accessible dès janvier 2027, le grand plateau, lui, sera inauguré en novembre 2027. Nous ferons alors une très grande fête !
Parlez-nous enfin de votre prochaine création, The Get Down ?
The Get Down, c’est un peu tout le sens de mon projet dont je viens de vous parler. Je me rends compte de cette hiérarchisation des arts encore tenace, des esthétiques qui prévalent, et il fallait que j’affirme la dimension politique et sociale du breaking.
Je trouvais qu’au plateau, il était bien trop policé. Mon envie est donc de réinvestir le politique et le social de cette technique au plateau. C’est une esthétique difficile à chorégraphier et trop souvent sous-employée dans les productions d’opéra par exemple ou dans les publicités. Il y aura 10 danseurs pour que la notion de collectif et de commun soit présente. Dans les studios, j’étais entouré de 6 interprètes, mais je ne ressentais pas ce collectif émerger, j’ai donc décidé d’ajouter 4 autres interprètes. Ils seront aussi accompagnés par 4 musiciens, dont Arthur Caget, batteur, compositeur, arrangeur et producteur de musique français qui collabore étroitement avec le célèbre trompettiste Ibrahim Maalouf. Il est plutôt jazz hip-hop alternatif et je suis admiratif de son talent.
14 au plateau, c’est ambitieux, j’en ai conscience, donc j’ai mis en place une stratégie de diffusion pour que The Get Down tourne, avec, bien évidemment, une scénographie souple. Mais je crois au grand format et je sais que le public en a envie.
Comme je vous le disais, notre milieu n’est pas très connu de l’institution et je souhaite que The Get Down fasse découvrir les deux écoles du breaking qui ont rarement travaillé ensemble : celle du jam et celle de la performance aérienne spectaculaire. Elles ne sont pas dans les mêmes trainings, les mêmes événements, les interprètes n’ont pas les mêmes visions de la danse. Je fus donc très surpris des échanges et des partages qu’ils ont eus sur leur pratique, leur musique lors de nos répétitions.
Nous travaillons sur la musique de James Brown, artiste le plus samplé dans la culture hip-hop. Pour certains, cet univers musical était parlant ; pour d’autres, ils ont dû apprivoiser cette musicalité et cette sonorité. Je veux affirmer au plateau que le break, c’est le partage.
Pendant les répétitions, justement, à quel moment intervenez-vous ? Comment créez-vous ?
Nous créons beaucoup en collectif, en crew. Louis Jésu sociologue, spécialiste de l’histoire du hip-hop, parle très bien de cette façon de mettre en commun pour créer. Je viens avec ma vision et ce que j’ai envie de défendre au plateau. Je viens avec des axes de travail. Pour cette pièce, il y a l’axe du footwork, qui consiste en des mouvements saccadés, précis et rapides.
Chaque danseur a sa morphologie et un style ; ils vont se nourrir de mes indications et s’approprier tout cela. C’est pour ça que, dès le départ, je partage les droits d’auteur avec tous les interprètes de la création.
De mon expérience de danseur, j’ai rarement vu un chorégraphe qui crée toute une pièce sans l’appui de ses danseurs. Il n’est pas rare qu’il s’échappe et, quand il revient de sa pause, nous force de propositions, lui proposons de très nombreuses phrases chorégraphiques. Interprète, je me suis beaucoup plaint donc cette notion de « co-création » et de partage des droits d’auteur m’est cher.
Propos recueillis par Cédric Chaory
© Tony Noël
Le BLOCK · Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape
