Passage – Cie Xuan Le

Entre ciel et sol, les corps en négociation

Il y a, dans certaines sorties de résidence, quelque chose d’indécent : on y surprend une œuvre encore en train de se faire, comme si l’on entrait sans prévenir dans l’atelier d’un illusionniste avant qu’il n’ait décidé ce qu’il veut bien nous laisser croire. Passage, présenté à Mille Plateaux CCN La Rochelle en amont du festival havrais Plein Phare, relève précisément de cette catégorie rare — celle des promesses déjà tenues.

Le dispositif d’abord : un plateau nu de dix mètres sur dix, huit mètres de hauteur, amputé ce jour-là d’un élément essentiel — le tripode en cours de construction — et de son troisième protagoniste, le compositeur (ce jour, il sera remplacé par la chargée de production) dont l’absence paradoxale souligne l’importance. Il ne reste donc que les corps, les fils, et cette étrange sensation que tout peut encore basculer.

La pièce s’ouvre avec une bande-son dans une langue qui n’en est pas une : une voix humaine malmenée, retournée, triturée jusqu’à devenir méconnaissable — comme si la parole elle-même refusait d’entrer dans le jeu. Au sol, une femme repliée sur elle-même (Francisca Alvarez), figure primitive, presque prénatale. À ses côtés, un homme figé sur des rollers, suspendu dans une immobilité qui n’est pas du repos mais de l’attente. Une troisième présence organise l’espace, tire des câbles, agence — non pas en technicienne invisible, mais en démiurge discret.

Puis viennent les battements. Pas une musique, non : quelque chose de plus organique, de plus indiscutable. Le cœur, peut-être. Et la femme s’éveille.

Ce qui suit appartient à une discipline encore marginale — la danse verticale — où le corps ne flotte jamais vraiment, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Suspendue à un fil, l’interprète ne s’abandonne pas à la gravité : elle la négocie. Chaque geste est une résistance, chaque ligne une lutte. Lorsqu’elle se fige là-haut, droite comme une planche, tandis qu’un parfum d’encens envahit l’espace, ce n’est pas une élévation mystique (en plein cœur d’une chapelle désacralisée) : c’est une tension maintenue jusqu’à l’extrême.

L’homme, lui, finit par céder au mouvement. Sur ses rollers, il explore une autre forme de contrainte — celle de la vitesse, de l’équilibre instable. Entre eux, un dialogue s’installe, d’une précision presque troublante : gestes en miroir, échos chorégraphiques, correspondances inattendues entre l’air et le sol. Elle lutte contre l’attraction ; lui contre la dérive. Et puis, comme toujours dans les expériences humaines, ce qui relie devient ce qui entrave.

Les fils disparaissent un à un. La suspension devient précarité. L’homme, désormais aux prises avec ces mêmes câbles, s’y empêtre, chute, recommence. La bande sonore a muté : aux pulsations organiques succèdent des bruits urbains, industriels, comme si le monde réel reprenait ses droits avec une certaine brutalité. Ce qui permettait de s’élever devient obstacle. Ce qui liait devient piège.

On pense alors à la marionnette — non pas celle qui amuse les enfants, mais celle qui révèle une vérité moins confortable : être mû par des forces que l’on ne maîtrise pas tout à fait.

A ce niveau de création work in progress, il serait tentant de réduire Passage à une prouesse technique. Ce serait une erreur. Certes, la maîtrise est indéniable : gérer les baudriers, anticiper les tensions, contrôler la vitesse, habiter l’espace vertical et horizontal avec une égale précision — tout cela exige une rigueur presque scientifique. Mais ce qui frappe, c’est la manière dont cette contrainte devient langage.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, comme l’explique le chorégraphe : « inventer un alphabet commun avec Francisca ». Avant même de raconter une histoire, il faut créer les mots. Ici, ces mots sont faits de glisse, de suspension, de déséquilibre maîtrisé. Ce n’est qu’ensuite qu’ils s’assemblent en récit — celui, simple et insondable, d’une rencontre.

Lors de la discussion publique qui suit cette restitution de résidence, on apprend que le troisième interprète — Mikaël Charry aka Modegeist — ne sera pas un accompagnateur mais un agent de transformation. Une sorte de savant fou qui provoquera la collision entre les deux corps, manipulera non seulement le son mais aussi le dispositif lui-même .Xuan, Francisca, et Modegeist deviennent alors des êtres « augmentés » : l’un par ses rollers, l’autre par son fil, le troisième par sa capacité à orchestrer le chaos.

Passage revendique aussi une ambition plus vaste encore : incarner les quatre éléments. L’air dans la suspension, la terre dans l’ancrage, l’eau dans la fluidité du mouvement, le feu dans l’intensité des interactions. On pourrait craindre une symbolique appuyée ; elle se révèle au contraire presque souterraine, affleurant sans jamais s’imposer.

Les références convoquées — des Ailes du désir de Wim Wenders aux figures aériennes de Marc Chagall — ne servent pas de caution culturelle mais de résonance. L’ange qui renonce au ciel, l’acrobate qui aspire à s’élever : entre les deux, une corde. Une simple corde, et tout ce qu’elle implique — lien, ascension, chute, dépendance. On évoque même le songe de Jacob, cette échelle entre ciel et terre où montent et descendent les anges. Ici, l’échelle est réduite à un fil. Peut-être est-ce plus honnête.

Il faut enfin mentionner un aspect moins spectaculaire mais tout aussi révélateur : l’autonomie du dispositif. La scénographie est pensée pour voyager, s’adapter, se reconfigurer selon les lieux. Une œuvre qui accepte l’imprévu n’est pas une œuvre inachevée ; c’est une œuvre qui a compris quelque chose du monde.

La forme finale durera cinquante-cinq minutes au plateau, quarante en extérieur. Mais ce que l’on a vu ici — fragmentaire, en devenir — possède déjà cette qualité rare : Passage ne cherche pas à convaincre, il s’impose. Et lorsque, à la toute fin, les corps retrouvent leurs positions initiales — la femme repliée, l’homme figé — on comprend que rien n’a été résolu. Ce n’était pas le but. Après tout, les œuvres les plus honnêtes ne proposent pas de sortie. Elles se contentent d’ouvrir un passage.

Cédric Chaory

 © Mai Duong

Sortie de résidence Passage vue le vendredi 10 avril à Mille Plateaux CCN La Rochelle