
Résister, exalter, émerveiller : Último helecho au festival A CORPS
Dans le cadre du festival poitevin A CORPS, Último helecho a été accueilli par une standing ovation nourrie à la fois par la ferveur du public local venu applaudir François l’enfant du pays et par l’admiration pour la troupe qui l’accompagne. Entre musique, chant et danse, la pièce de Nina Laisné, François Chaignaud et Nadia Larcher déploie un univers où le temps se dilate, les corps se transforment, et le spectateur est irrésistiblement happé.
On croit connaître François Chaignaud. On se trompe. Une fois encore, il surgit là où personne ne l’attend, déjouant les catégories qu’il a lui-même contribué à inventer. Danseur, chanteur, créature rituelle : il est tout cela à la fois, avec une aisance insolente qui défie la gravité et les conventions. Sa voix — souple, dense, presque tactile — ne se contente pas de doubler ses mouvements : elle en devient l’écho secret, l’ombre portée d’un corps en perpétuel dialogue avec le temps et l’espace. Et ce corps… quelle merveille : prodige d’articulation entre virtuosité savante et abandon archaïque, il s’offre à la scène comme un aimant qui attire et retient chaque regard.
Aux côtés de Nadia Larcher, dont la voix charnelle et hypnotique embrase immédiatement l’espace, et sous la direction plastique de Nina Laisné, le plateau devient un champ de forces mouvantes, où l’intensité des corps répond aux tensions du décor. Ce dernier, excroissance minérale suspendue aux allures de champignon, entre baroque exubérant et bricolage volontairement grotesque, semble à première vue trop lourd, trop massif, presque maladroit. Mais c’est dans cette lourdeur que se joue le spectacle : elle résiste aux corps, les contraint, les exalte, et finit par révéler un équilibre secret entre chaos et harmonie.
La pièce s’ouvre sur un grondement profond. Une sacqueboute, instrument ancêtre du trombone, émerge de l’obscurité. Puis la voix de Larcher, à la fois viscérale et sensuelle, se déploie et envahit la salle. François Chaignaud s’éveille alors, ramassé au sol, s’étirant lentement comme une petite plante — la « dernière fougère » que l’on devine dans le titre. Il se déploie avec une lenteur hypnotique, chaque mouvement mesuré mais vibrant d’une énergie latente, prêt à se transformer en éclats fulgurants.
Le duo qui se met en place, Chaignaud et Larcher, est d’une intensité rare : chant et danse se mêlent, baroque espagnol et folklore sud-américain se répondent, dans un langage scénique qui ne ressemble à rien de connu. Les gestes suspendus côtoient les frappes rapides du malambo ou les pas de zapateado. Chaignaud passe avec un vertige confondant de la lenteur méditative à l’explosion rythmique, cuissardé comme un gaucho et martelant le sol avec une virtuosité quasi marionnettique. Chaque mouvement semble une narration, un conte mythologique où le temps se dilate et se replie sur lui-même. François, avec son corps-monde, peut donc tout danser !
Nadia, dans sa combinaison aux tons minéraux, enveloppe la danse de sa voix et de ses respirations. Ensemble, ils composent une fresque où désir, mémoire, mythe et intimité se répondent. Les six musiciens, instruments anciens et instruments folkloriques, dialoguent avec les corps et deviennent eux-mêmes acteurs de la scène, transformant chaque note en matière vivante, dense et sensuelle.
Le spectacle refuse toute catégorisation. Danse, opéra, rituel : rien ne suffit pour cerner Último helecho. Il avance par couches — historiques, sensorielles, mythiques — et ne cherche jamais à se résoudre. Il est indiscipliné, parfois déroutant, souvent sublime, et toujours fascinant.
Lorsque la pièce s’achève, le public de A CORPS se lève spontanément. L’émotion est palpable : ce que l’on vient de voir dépasse la simple performance. C’est un spectacle total, un objet artistique qui résiste et persiste. Une œuvre qu’on recommande non pour sa facilité, mais pour sa puissance, sa singularité et la manière dont elle continue à vibrer longtemps après que les lumières se sont éteintes.
Cédric Chaory
Photo Nina Laisné
