Festival A CORPS : LOGE 22 & Youngsters, Sine Qua Non Art

Maison des étudiants, vendredi 27 mars. Comme chaque année, la structure – sous la houlette du festival A CORPS jadis modeste tribune pour danseurs amateurs étudiants, se métamorphose en scène chorégraphique. En cette fin d’après-midi on y joue Questions de genre et ce sont les jeunes du Lycée Victor Hugo de Poitiers, dirigés par Eliakim Sénégas-Lajus, qui se prêtent à l’exercice. Ils questionnent le genre, ce vaste sujet, tellement prisé par cette jeunesse qui semble vouloir pulvériser tous les stéréotypes comme on brise des verres.

Sur scène, la vitalité est totale : corps bondissants, gestes précis de pantomime, chant et musique se mêlent avec une aisance déconcertante. Tous et toutes vêtus de rose, couleur officielle de cette édition — un signal discret qui relie PINK MATTERS au dess-code de la soirée de clôture. Questions de genre est une manière élégante, presque subversive, d’interroger non seulement le genre, mais aussi les pratiques artistiques elles-mêmes. Peut-on, à travers l’art, éclairer et renouveler nos constructions sociales ?

Après cette performance, A CORPS offre une tribune à un projet plus ambitieux : Au bord de l’image : danse(s) en cours pensé par l’Université du Québec à Montréal (Canada) et Yolande Lejus. Quatre groupes d’étudiants ont été invités à s’immerger dans deux sources photographiques (photo de danse) et à incarner l’image dans leurs corps. Ce jour-là, le public découvre le fruit de ce travail à travers des vidéos — mais l’interrogation véritable, celle de la danse et de sa position entre l’image et le geste, culminera prochainement dans une performance live. Le regard, l’instant du corps, la relation entre les interprètes et le spectateur deviennent alors des pistes à explorer, une réactivation du présent pour ce qui échappe toujours à la photo. Un work in progress à suivre avec intérêt.

Partager le vide et le droit de ne pas combler

On pourrait croire, à première vue — et Dieu sait que notre époque ne consent souvent qu’aux premières vues — qu’il ne se passe rien. Un plateau presque nu, vaguement structuré par l’armature bois du Méta Up, deux silhouettes (Marie Goudot & Sophia Dinkel) hésitant à devenir corps, et dans un coin, une bougie qui se consume. Le reste n’est que pénombre, semi-existence chère à la scène contemporaine : assez visible pour intriguer, trop indistinct pour rassurer.

Elles sont deux, bien sûr. Toujours deux, comme une vieille idée dramatique que personne n’ose abandonner. Deux femmes, deux générations — deux manières d’avoir été jugées, observées, usées. Elles viennent d’un même lieu, ou d’une même discipline du corps et du regard, qu’elles trahissent ici avec une élégance presque insolente. Une défection, une sortie polie d’un système où le geste doit signifier quelque chose de plus grand que lui-même.

Ici, le geste échoue — et c’est précisément ce qui le rend fascinant. Les guitares électriques, tenues comme objets à la fois étrangers et familiers, ne produisent rien de ce que l’on attend. On gratte, on frotte, on insiste maladroitement, avec une ironie contenue. Ce n’est pas du rock, encore moins un concert. C’est un punk expérimental, débarrassé d’urgence sociale, mais pas de violence : intime, presque administrative, celle d’habiter un corps qui a trop appris.

Le son revient en nappes, boucle, s’effiloche. À l’image du mouvement — ou de ce qu’il en reste. Elles dansent peu, ou contre l’idée même de danse. Chaque rencontre — entre elles, entre corps et son, entre regard et présence — semble sincère et sabotée. Et dans cet échec surgit parfois quelque chose. Un instant rare où leurs corps se rapprochent enfin sans médiation. Le chant, surtout, dernier refuge de la présence, répare ce que le geste déconstruit. Quelques secondes où le spectacle cesse de chercher. Il trouve. Mais ne s’y attarde pas.

Car ce qui les intéresse n’est pas la rencontre, mais son impossibilité fertile. Elles explorent le vide comme d’autres cultivent la virtuosité, le remplissent pour mieux le creuser, le saturent de sons pour en révéler l’absence. Le plateau devient espace mental plus que physique, où gestes, mémoires, résistances s’accumulent sans former de récit stable.

On pourrait y voir un manifeste, ou pas. Leur projet est plus discret, subversif : elles refusent de conclure. Elles négocient — entre elles, avec l’espace, avec un passé insistant — et construisent un langage fait d’interstices, de suspensions, de rapprochements avortés et de solitudes assumées. Une sororité sans slogan, une communauté sans déclaration.

Dans ce refus obstiné de produire du sens immédiat, il y a quelque chose d’irritant, parfois d’ennuyeux — devenu en soi une forme de courage. Au fond, elles partagent plus que le vide. Elles partagent le droit de ne pas le combler.

Is it a pink revolution ?

Le plateau, trifrontal et de petite jauge, installe d’emblée une intimité fragile. Au sol, un tapis rose vif ceinturé de cinq micros, et dans un coin, une console DJ, préfigurent une expérience où le son et le corps sont indissociables. Les artistes entrent, s’allongent lentement sur le tapis et, dans un murmure à la fois confessionnel et performatif, approchent leurs lèvres des micros pour partager des fragments de leurs vies de femmes. Ce début, d’une douceur presque tactile, se transforme rapidement : elles quittent le tapis coloré pour une danse étonnamment expressionniste, comme si elles défilaient et (se) posaient simultanément, dans un rapport direct avec le public que leur présence cherche à provoquer et tester.

La pièce se déploie ensuite en une série de saynètes dont les transitions restent volontairement floues. Une litanie de mots en -tion — revendication, émancipation, manipulation — se heurte à l’insertion ponctuelle de termes inattendus, comme pour souligner la tension entre ordre et chaos. Le tapis lui-même se transforme, se gonfle en un char d’assaut gonflable du plus bel effet, rose et velu (A Shy Girl, œuvre de Xinhan Yú), manipulé par les interprètes ou simplement utilisé comme support de frottements suggestifs et twerks d’un goût discutable. Entre chant lyrique et vente aux enchères d’une voix saturée, PINK MATTERS atteint une transe que l’on imagine cathartique.

Finalement, le char se dégonfle et la scène s’apaise, laissant une installation mi-neon, mi-fourrure rose, dont la beauté visuelle compense les nombreuses et nébuleuses ruptures narratives de ce quintet.

PINK MATTERS s’inscrit dans la continuité du travail du duo rochelais Sine Qua Non Art, qui interroge le genre et navigue entre performance arty, déambulation et propositions collectives. Ici, le projet prend la forme d’un oratorio punk et queer pour cinq voix féminines — un casting parfait à l’énergie déflagrante. Pourtant, cette force se trouve partiellement diluée par les manipulations visibles — micros et costumes à vue — qui interrompent le flux et donnent l’impression d’une série de séquences légèrement disjointes. On sent que l’énergie pourrait culminer, mais qu’elle est retenue, fragmentée par ces moments techniques, laissant le spectateur partagé entre admiration et circonspection.

Cédric Chaory

© Lucie Gagneux PINK MATTERS – Sine Qua Non Art

Festival À Corps – le corps et ses représentations contemporaines