
Gaïa : quand le cirque célèbre notre Terre mère
Avec Gaïa, la compagnie Bivouac explore les liens fragiles et poétiques qui unissent l’humain à son environnement. Avec leur scénographie en perpétuel mouvement et un arbre central qui semble prendre vie, Maryka Hassi et son équipe invitent umoove en banlieue rochelaise pour découvrir une création work in progress sensible et engagée, qui transformera chaque lieu de représentation en un dialogue vivant entre corps, matière et paysage.
Nous voilà face au décor de votre prochaine pièce, Gaïa. Pouvez-vous nous parler de cette création 2026 ?
Maryka Hassi :Gaïa, qui signifie « terre mère », explore les liens profonds qui nous unissent à notre environnement. À travers une scénographie originale, instable et en perpétuel mouvement, les interprètes cherchent sans cesse leur équilibre, laissant surgir la poésie à tout instant.
Avec cette création, nous invitons le public à porter un regard nouveau sur le monde, afin de mieux le comprendre et d’amener chacun à réfléchir à sa relation au vivant. L’œuvre met en lumière la force fragile d’une nature façonnée par l’humain et propose d’imaginer collectivement une manière plus sensible de la ressentir.
Ici vous êtes face à un dispositif que nous montons le jour même et que nous démontons aussitôt après la représentation. C’est l’une des spécificités de la compagnie : tout le décor tient dans un camion classique et une remorque. Cette contrainte est liée à notre engagement environnemental. Nous faisons le choix de ne pas utiliser de poids lourds, car nous jouons partout en Europe, et cela facilite à la fois la diffusion du spectacle et réduit notre impact.
Pour Gaïa en particulier, la scénographie répond aussi à cette réflexion écologique. Avec cet arbre comme élément central, nous avons voulu quelque chose de simple, capable de s’inscrire dans différents espaces — des lieux où la nature règne comme des parcs par exemple, ou plus urbanisés comme des places publiques, des parkings… — sans donner l’impression d’un décor plaqué. L’idée est que le spectacle s’intègre au lieu de représentation. Au début, l’arbre apparaît comme un élément affaissé, presque inerte. Puis, progressivement, il se lève, pousse et se déploie.
Gaïa est une création qui s’inspire d’un monde à la fois façonné par l’humain et marqué par son empreinte : le métal brut, les branches figées, comme suspendues après un événement. Le spectacle suit un cycle — sa fin rejoint son début. Il raconte un environnement précaire, instable, en perpétuelle transformation, dans lequel l’humain doit s’adapter.
Cela implique aussi une nécessité : communiquer, coopérer, faire ensemble. À travers différents tableaux, nous cherchons à montrer à la fois la singularité de la nature et sa capacité à entrer en symbiose avec l’humain. Le spectacle rappelle combien elle est précieuse et combien il est essentiel de la protéger… même si, dans le dernier tableau, la nature apparaît seule, sans l’humain.
Cette dimension environnementale est une constante dans vos œuvres ?
La question d’interroger l’homme dans son rapport à son environnement a toujours été centrale. C’est en quelque sorte notre ADN. Mais, dans nos précédentes créations, les structures proposées étaient davantage architecturales : elles représentaient l’homme bâtisseur. On était dans une logique plus verticale — construire, ériger, poursuivre des idéaux sans jamais vraiment les atteindre.
Aujourd’hui, avec Gaïa, nous nous orientons vers quelque chose de plus minimaliste. Nous cherchons davantage une forme de connexion, d’unité. Il ne s’agit plus seulement de l’homme qui agit sur son environnement, mais d’une relation plus équilibrée. Le décor et les agrès viennent à la rencontre de l’humain. Ce n’est plus uniquement l’homme qui entre en action : c’est la matière elle-même qui s’anime, qui dialogue avec lui. Il y a un échange permanent, une interaction vivante entre le corps et l’environnement. Comme tout le monde, nous sommes profondément touchés par ce que l’homme fait subir à la planète et par l’urgence d’agir. Cette préoccupation nous traverse forcément.
J’ai également été marqué par la lecture de Par-delà nature et culture Philippe Descola qui propose de repenser notre rapport au vivant en le considérant dans un sens élargi. L’auteur invite à sortir de cette vision où l’homme se place au-dessus de tout, comme un être dominant et tout-puissant. Cette réflexion m’a particulièrement touché.
Par ailleurs, je me suis intéressé au travail de la designeuse Neri Oxman qui développe des scénographies à partir de matériaux vivants, notamment avec des vers à soie. Elle parle d’une architecture qui pousse, qui se développe de manière organique. Cette idée a fortement résonné avec nos propres questionnements, à la fois artistiques et très concrets au sein de la compagnie. Finalement, cela nous est apparu comme une évidence, presque une nécessité, d’explorer cette thématique à travers Gaïa.
Justement, comment fonctionne votre compagnie à deux têtes ?
Sur la thématique, nous sommes d’abord deux à réfléchir : Benjamin (NDLR : Lissardy) et moi-même, fondateurs de Bivouac. Nous développons le projet sur plusieurs années — souvent trois ans — avant d’ouvrir la création à d’autres regards, notamment celui d’un·e scénographe ou designer.
Pour Gaïa, Alice Bleton nous a rejoints. Son travail nous parlait déjà : elle avait exploré des formes d’architecture en lien avec l’environnement, et partage une sensibilité proche de la nôtre. Cela résonne particulièrement avec notre démarche, notamment parce que nos musiciens enregistrent les sons de la structure. C’est assez fascinant : en posant l’oreille contre l’arbre en métal, on entend une forme de vie. Nous aimons donner au spectateur accès à cette dimension intime — non seulement celle du jeu, mais aussi celle de la matière elle-même. Alice est très réceptive à cela.
Cela fait aussi près de quinze ans que nous travaillons avec Sud Side – Les Ateliers Spectaculaires, qui sont les ingénieurs de nos scénographies. Ensuite, il faut constituer l’équipe artistique. Pour Gaïa, nous avons la chance d’être accompagnés par Kitsou Dubois en regard extérieur.
C’est ce que j’expliquais récemment à des collégiens : le public voit un décor, puis une œuvre aboutie sur scène, mais il n’imagine pas toute l’aventure humaine qui précède. Les échanges, les recherches, les rencontres… Ce sont de nombreux corps de métiers, parfois très éloignés les uns des autres, qui collaborent pour rendre possible un projet comme celui-ci — des équipes administratives aux ingénieurs. Et cette aventure s’inscrit dans la durée : certaines de nos pièces tournent encore dans le monde entier plus de dix ans après leur création.

Une aventure qui a commencé il y a quinze ans ?
Oui, tout à fait. Ce qui fonde notre identité est le croisement des arts appliqués, du cirque et de la musique — notamment avec Yanier Hechavarria, compositeur et interprète formé à Cuba, au Mexique et en France, lui aussi attiré par le croisement des arts et des esthétiques. Ce sont ces trois dimensions que nous cherchons à faire dialoguer dans chacune de nos créations.
Il a été aisé d’intégrer le milieu du cirque avec vos parcours de « théâtreux » ?
Je pense que cela pose en effet certaines difficultés. En France, l’espace public et les arts de rue offrent une véritable opportunité : lorsqu’un spectacle est vu, la confiance s’installe progressivement. Cela commence souvent par un premier partenariat, puis un second… Il y a aussi les rencontres avec les artistes : une quarantaine ont déjà collaboré avec nous, notamment des circassiens qui ont ensuite parlé de notre travail. Certains viennent de conservatoires, d’écoles supérieures ou sont autodidactes. Au départ, cela demande plus de temps, car nous n’arrivons pas avec une carte de visite déjà établie : tout est à construire pour affirmer ce qui nous anime artistiquement.
Benjamin, par exemple, vient à l’origine du sport — du skate, du surf, pratique l’escalade— et n’avait jamais fait de cirque. Il s’est emparé de cette discipline sur le tard, vers vingt ans, parce qu’il en ressentait la nécessité. De mon côté, je suis comédienne, mais je ne pratique pas le cirque, ce qui constitue aussi une singularité dans notre approche.
Aujourd’hui (et depuis toujours), Benjamin est à mes côtés comme assistant à la mise en scène. Il veille à la sécurité et s’assure que toute la dimension corporelle et circassienne est maîtrisée. Pour ma part, ce qui m’importe particulièrement, c’est la question de la sensation en jeu et du sens du mouvement : lorsque je travaille avec les circassiens, il y a toujours une intention de jeu.
Paradoxalement, je ne construis pas nos spectacles selon une dramaturgie classique, avec un début et une fin. Il s’agit plutôt d’une succession de tableaux, proches d’un travail chorégraphique. Mais dans chacun de ces tableaux, il y a toujours une intention, une adresse, une présence au jeu. D’ailleurs, nous écrivons d’abord un scénario, qui évolue ensuite au fil du processus. La réalité de la structure, les corps des artistes, leurs propositions, leurs univers, leurs envies viennent transformer le projet initial. C’est un travail profondément collectif.
Une chorégraphe en regard extérieur, donc ?
Oui, nous nous sommes rapprochés de Kitou Dubois à l’occasion d’une convention de mât chinois. À cette période, Perceptions aborde le sujet de la physique quantique, axant une recherche corporelle en suspension grâce (entre autres) à un mât circulaire et un travail sur la corporalité en suspension. Dans ce cadre, nous avons organisé une convention d’arts autour de cette thématique et avons sollicité Kitsou pour travailler sur la scénographie. Dans le cadre de cet évènement où notre structure était à disposition des artistes présents, nous avons sollicité Kitsou pour travailler sur la scénographie.
Nous sommes restés en contact par la suite, notamment lorsque nous avons envisagé Gaïa comme un projet moins axé sur l’acrobatie et le geste virtuose — même si cela fait partie de notre ADN —, avec l’envie d’explorer davantage l’intériorité et une autre forme de prise de risque, plus tournée vers le “dedans”. Elle a suivi les auditions. Prochainement, elle sera pleinement présente à nos côtés lors de prochaines résidences de création, sur la structure comme avec les artistes.
Perceptions, que vous avez présenté le samedi 21 mars à La Rochelle, fait d’ailleurs écho à Gaïa ?
La scénographie est le lien principal qui unit ces deux créations. Il y a aussi cette manière particulière de répéter : dans chacune de nos pièces, il est toujours question de l’humain et de son environnement. Cela se retrouve dans les corps, dans leur engagement. Perceptions porte pleinement l’ADN de la compagnie et de nos recherches.
Nous travaillons également dans une logique de réemploi : par exemple, le sol que vous voyez dans la structure de Gaïa provient d’un précédent spectacle, À Corps Perdus. L’idée est de ne pas laisser “dormir” nos scénographies. Quand elles ne sont pas réutilisées dans une création, nous les prêtons à l’école de cirque de Bordeaux pour les étudiants, les masterclasses ou encore la convention annuelle de mât chinois. Nos décors vivent aussi à travers des temps forts et événements que nous organisons ou auxquelles nous participons en tant que complices, où danseurs et circassiens se rencontrent et les investissent autrement.
Il y a ce goût pour la transmission ?
Tout à fait. C’est extrêmement enrichissant. À l’école de cirque de Bordeaux, nous pouvons apporter une visionartistique couplée à une expérience professionnelle qui vient compléter un projet pédagogique. Et puis, ce sont les artistes de demain : beaucoup d’élèves participent ensuite aux projets de la compagnie, c’est un cercle vertueux.
Je pense que notre univers constitue pour eux un véritable terrain de jeu. Nos structures, avec des agrès spécifiques, viennent complètement réinterroger leur manière de bouger, d’habiter leur corps. C’est presque une redécouverte du mouvement et de l’être.
Propos recueillis par Cédric Chaory
© Pierre Planchenault (photo de Une) / Gaïa © Régis Bertrand
Gaïa : création le 26 Juin 2026 – Festival Regarde ! Arès, 33
