Ailleurs & Ici, pôle international de production et diffusion

Sandra Neuveut, directrice de la Briqueterie CDCN du Val-de-Marne, présente les ambitions et les spécificités d’AILLEURS & ICI, nouveau Pôle international de production et de diffusion dédié à la danse et à la performance. Initié par Points communs, Scène nationale de Cergy-Pontoise dirigée par Fériel Bakouri, en collaboration avec plusieurs partenaires, ce dispositif vise à accompagner les artistes basé.e.s en France dans leur développement à l’international, tout en soutenant la diffusion en France d’artistes internationaux.

Qu’est-ce que le Pôle international de production et de diffusion Ailleurs & Ici, et en quoi se distingue-t-il dans un contexte de baisse des subventions aux arts vivants ?

Le contexte actuel, marqué par des baisses de subventions et des incertitudes à différentes échelles, ne permet pas beaucoup d’affirmations. Nous commençons à ressentir les effets de ces baisses et sommes, pour tout dire, en plein cœur de la tempête. Or, dans ce type de situation, il est souvent compliqué d’avoir une visibilité claire.

Je vais donc répondre en partant de ce que ce pôle peut apporter au paysage artistique, de ce qui nous a réunis. Quand je dis « nous », je précise que ce pôle est piloté par la Scène nationale de Cergy-Pontoise ; la Briqueterie est un membre parmi d’autres, offrant une compétence singulière sur la danse et la coopération internationale.

Ce pôle a pour ambition de soutenir les artistes français à la fois en production et en diffusion sur le territoire national, tout en favorisant leur exposition à l’international. L’objectif est de leur offrir une véritable visibilité à l’étranger. Cela soulève de nombreuses questions, notamment : comment les artistes français se diffusent-ils aujourd’hui à l’international ? La création de ce dispositif est une intention forte du Ministère de la Culture, mais y répondre n’est pas simple. Nous avons donc beaucoup réfléchi à la notion de parcours d’artiste. Il ne s’agit pas de parier sur un « one shot », une œuvre isolée qui pourrait potentiellement circuler à l’international, mais plutôt de construire un accompagnement sur le long terme.

Concrètement, l’idée est de soutenir, sur cinq ans, au moins cinq artistes français en développant un parcours structuré : de la formation à des résidences chez nos partenaires européens, en passant par des temps de recherche et de création. Ces résidences permettent de tisser des liens entre les territoires, de créer des connexions, et, lorsque cela fonctionne avec certains lieux, d’aboutir à de la diffusion. L’enjeu est donc d’accompagner un véritable parcours artistique, en soutenant plusieurs créations d’un même artiste sur plusieurs années.

Ailleurs & Ici s’appuie sur un réseau structuré en plusieurs cercles. Un cercle francilien, composé notamment de Points communs – Scène nationale de Cergy-Pontoise (porteur du projet), de la Fondation Royaumont, de la Briqueterie, de l’ENSAPC, du Centre national de la danse. Mais aussi d’un cercle national avec des partenaires comme Le Maillon à Strasbourg et Passages Transfestival de Metz, et enfin un cercle européen, réunissant des structures telles que De Singel à Anvers, Les Halles de Schaerbeek à Bruxelles, Campo à Gand, Arsenic à Lausanne et le Teatro do Bairro Alto à Lisbonne.

Nous nous engageons collectivement à soutenir ces artistes en production et en diffusion. Ainsi, dès leur entrée dans le pôle, ils bénéficient déjà d’un accompagnement concret par l’ensemble de ces structures. Puis chaque partenaire contribue, à son échelle, à activer la diffusion en s’appuyant sur son propre réseau. Enfin, une chargée de diffusion attachée au pôle accompagnera les artistes dans leur diffusion internationale.

Parlez-nous de Mellina Boubetra, actuellement l’artiste associée à ce pôle ?

Mellina Boubetra (NDLR : photo ci-dessus) est danseuse et chorégraphe, formée au Hip-Hop dès son enfance à Colombes. Issue des battles et de la scène, elle a développé un langage ancré dans le geste, la musicalité et l’improvisation.  Son travail interroge la perception, le choix et l’intime, à la croisée du corps, du son et des mots. Elle poursuit cette recherche avec des projets pluridisciplinaires comme NYSTAGMUS et des formes hybrides entre performance, musique et parole. Je la connaissais bien car la Briqueterie l’avait déjà accueilli. En ce qui concerne Mackenzy Bergile, s’il n’avait pas été soutenu par le pôle, la Briqueterie se serait engagée à l’accompagner. Ce pôle m’a permis de découvrir de nouveaux artistes et de poursuivre un accompagnement avec des artistes déjà repérés par les dispositifs qu’offrent la briqueterie.

Le pôle propose donc également un soutien aux artistes étrangers …

Du côté international, nous avons fait le choix de soutenir en priorité des artistes issus de l’hémisphère sud, ou plus largement du « global sud ». L’idée est de favoriser l’accompagnement d’artistes provenant de territoires souvent moins visibles et moins soutenus, notamment en matière de repérage artistique, de production et de diffusion.

Pour la première année (2024–2025), nous avons accompagné le chorégraphe mozambicain Idio Chichava ainsi que le duo formé par Eisa Jocson et Venuri Perera (Sri Lanka / Philippine). Cette année, nous soutenons notamment les artistes palestiniennes Marah Haj Hussein et Nur Garabli. les enjeux diffèrent quelque peu selon que les artistes viennent d’ici ou d’ailleurs. Néanmoins, nous portons sur chacun d’eux le même regard attentif et bienveillant, avec une volonté constante de les accompagner à la fois en production et en diffusion.

Le temps long — cinq ans — est un élément central de notre démarche. Il permet un accompagnement durable, ce qui est aujourd’hui particulièrement précieux, voire essentiel, tant les conditions de survie des compagnies sont fragilisées.

Comment les 11 structures ont-elles procédé à la sélection des artistes ?

Chaque structure peut proposer des artistes. Les partenaires franciliens sont force de propositions pour les artistes français, tandis que les partenaires internationaux le sont principalement pour les artistes internationaux — même si, en réalité, la réflexion est collective.

Le repérage est naturellement plus complexe sur des géographies plus éloignées. Nous fonctionnons donc par un système de mise en commun des propositions, suivi de discussions et de votes autour des projets artistiques. Il n’y a pas d’appel à projets ni de candidatures ouvertes : nous travaillons exclusivement par repérage. Pour les artistes français, nous soutenons notamment des artistes issus de diasporas.

Par exemple, des structures comme la Briqueterie, qui reçoivent déjà plusieurs centaines de candidatures par an dans le cadre de leurs propres dispositifs, disposent d’un important vivier de repérage. À partir de ce terreau, nous proposons ensuite certains artistes au collectif, où les projets sont discutés et arbitrés selon un processus partagé. Chaque saison, nous accompagnons a minima un artiste français et un artiste international.

Concrètement, comment ce soutien s’opère-t-il ?

Le soutien prend plusieurs formes, adaptées à chaque projet : des aides à la production, notamment via des coproductions, définies en fonction de l’économie de chaque création ; des accueils en résidence au sein de nos structures, y compris à l’international ; des engagements en diffusion  ou des contributions financières, sans pour autant reposer sur des montants forfaitaires annuels. Il s’agit donc d’un accompagnement sur mesure, qui évolue selon les différentes étapes du projet artistique.

Au-delà de la production et de la diffusion, vous proposez des temps de rencontre, des événements. Je pense à celui qui a eut lieu fin janvier dans le cadre de CANAL du CN D ?

En effet, le pôle s’inscrit dans un écosystème plus large et ne se limite pas à la production et à la diffusion. Nous organisons également des temps de rencontre, de réflexion et de transmission. Vous faites référence à la rencontre avec Mellina Boubetra qui a été organisée dans le cadre de Canal du Centre national de la danse, accueilli à la Briqueterie, autour des enjeux de la diffusion internationale. Nous accompagnons ainsi les artistes dans la durée, en les intégrant à différents contextes : invitations sur des temps forts, participation à des formations — notamment à la Fondation Royaumont — ou encore mise en réseau avec des programmateurs et des professionnels.

Le pôle agit donc comme un espace de connexions, où artistes et structures se rencontrent, échangent et construisent ensemble. C’est un véritable écosystème, au sein duquel se développent des collaborations durables.

Propos recueillis par Cédric Chaory

Portrait Sandra Neuveut © Fernanda Tafner / Portrait Mellina Boubetra © Emmanuelle Tricoire