TRAJECTOIRES : entre comète sensible et polyphonie en apesanteur

De la poésie cosmique de Laurent Cebe à la danse trop sage de Léa Vinette, la deuxième soirée du festival TRAJECTOIRES a dessiné un grand écart saisissant : d’un côté, Intervalles, expérience lunaire et chaleureuse qui réconcilie science et émotion ; de l’autre, Éclats, pièce ambitieuse mais décevante, restée prisonnière de son propre manifeste. Une soirée où le théâtre a montré, dans le même élan, sa capacité à nous ouvrir l’univers… et à nous laisser sur le pas de tir.

Sous la lune, la lave et le chat : Laurent Cebe, astronome du sensible

​​Avec Intervalles, Laurent Cebe signe une petite comète chorégraphique, douce et légèrement détraquée, qui traverse le plateau comme un astre inattendu dans notre ciel de spectateurs souvent trop sérieux. On pourrait dire que ce spectacle – co créé avec Roland Lehoucq, astrophysicien – est moins une démonstration qu’une invitation : invitation à regarder autrement, à écouter avec les yeux, à sentir avec le corps ce que la science dit avec des mots.

Avant même que la danse ne commence, Laurent Cebe installe son orbite. Accueil décontracté, sourire un peu lunaire, petit synthé timide et chanson pour son chat – « I can see my cat walking with my glasses on the moon ». On hésite : est-ce un préambule, un gag, un moment de flottement ? C’est déjà le spectacle. Cet artiste « doux-dingue », mélange de candeur et de précision, dit tout de son rapport au monde : un artiste qui ne sépare pas l’astronomie de l’affect, la recherche scientifique du frisson sensible, et qui fait de l’espace « entre les choses » un véritable terrain de jeu chorégraphique.

Intervalles raconte la rencontre de deux roches – l’une terrestre, l’autre extraterrestre – mais surtout la collision de deux régimes de pensée : la raison et l’émotion, la science et la danse, le savoir et l’émerveillement. Dans le cercle de pierres bleues, Laurent devient successivement volcan, lave, fumée, astéroïde, météorite, avec une gestuelle à la frontière du naïf et du sublime, du grotesque et du profondément juste. On rit parfois, on est touché souvent, et l’on se surprend à croire, l’espace d’un instant, que le mouvement peut vraiment raconter l’histoire de l’univers.

À la fin, quand chaque geste est expliqué, détaillé, presque « scientifiquement » commenté, la forme ne se referme pas : elle s’ouvre encore davantage. Car ce que Cebe met en jeu, ce n’est pas seulement une performance, mais une relation. « J’aime ce moment où la forme devient entière parce qu’elle est vue », dit-il. Et c’est précisément là que Intervalles trouve sa force : dans cette adresse fragile, dans ce dialogue discret mais intense entre ce qu’il fait et ce que nous recevons.

Si ce spectacle était un remède, il soignerait notre besoin de contrôle, notre peur du hasard, notre tendance à trop comprendre avant de ressentir. Il nous apprendrait à accepter l’inconnu, à nous laisser traverser par des émotions contradictoires, à vivre un peu plus dans l’instant. Certains y seront allergiques, sans doute ; d’autres en sortiront légèrement désorientés, mais plus libres.

À l’heure où le théâtre se cherche, Intervalles rappelle que la scène peut être un espace démocratique au sens le plus sensible du terme : un lieu où l’on expérimente ensemble, où l’on discute, où l’on construit un regard commun à partir de sensations partagées. Laurent Cebe ne nous donne pas une leçon d’astronomie, il nous offre une expérience d’humanité cosmique. Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, la plus belle raison d’aller au théâtre.

Polyphonie plate : quand Éclats reste au sol

On attendait une déflagration. On a eu un murmure obstiné. Avec Éclats, Léa Vinette promettait une danse « viscérale », « électrique », traversée par le chaos intérieur, la pulsion, l’imprévu et la polyphonie musicale. Le programme parlait de débordement, de vulnérabilité comme force créatrice, de tension fertile entre écoute et surgissement du désir. Autant de mots qui, sur le papier, font battre le cœur du critique et frémir le spectateur. Sur le plateau, pourtant, l’orage annoncé peine à éclater.

Trois interprètes entrent dans un espace presque nu. Plateau vide, lumière sage, et très vite cette impression de voir une expérience qui se regarde elle-même fonctionner. Ils dansent à contretemps de la musique, comme pris dans une polyphonie instable qui devrait créer du vertige mais qui finit par produire un effet monotone. La gestuelle est hypnotique, certes : bras qui tremblent, torses qui se contractent, chutes retenues, regards en alerte. Mais l’hypnose tourne court. Le motif se répète, s’étire, s’auto-contemple, et l’ennui pointe bien avant que l’on ait le temps de se sentir réellement traversé par ce fameux « chaos intérieur ».

Pièce-concept trop amoureuse d’elle-même, Éclats semble plus occupé à illustrer son manifeste qu’à produire une véritable expérience chorégraphique. Tout y est : la tension entre l’écoute et l’imprévu, l’adaptation à l’autre, la pulsion brute, la vulnérabilité mais rien ne se transforme en nécessité dramatique. Les interprètes, pourtant excellents, s’emparent de la partition avec un engagement irréprochable. Le problème n’est pas eux. Le problème, c’est que la pièce ne leur donne pas de véritable enjeu.

Cette danse qui se veut « incandescente » reste tiède. Le contretemps musical, au lieu de créer une friction productive, devient un procédé décoratif. On attend un accident, une faille, une vraie rupture – quelque chose qui fasse basculer la forme – et l’on ne récolte qu’une succession de micro-variations élégantes mais inoffensives. À force de vouloir lâcher le contrôle, Éclats finit par perdre ce qui fait la grandeur de la danse : une architecture du temps, un sens du risque réel, une trajectoire lisible.

Le paradoxe est cruel : Léa Vinette parle de chaos, d’élan, d’imagination, de pulsions intérieures, mais son trio reste prisonnier d’une écriture sage, presque trop bien élevée. On ressort avec l’impression d’avoir vu une belle étude de laboratoire sur la relation entre mouvement et musique, plutôt qu’une œuvre capable de nous bouleverser.

Éclats ne manque ni d’idées ni de sincérité. Il manque d’urgence. Et sans urgence, même la plus belle polyphonie reste au sol.

Cédric Chaory.