
Michel Schweizer lâche les chiens
Après Cheptel, Michel Schweizer propose DOGS [Nouvelles du parc humain avec un groupe de jeunes danseurs et danseuses. Occasion pour le « chorégraphe de la parole » de partir à la rencontre de la Gen Z. Entretien à La Manufacture CDCN Bordeaux, quelques heures avant la deuxième de cette création 25.
Avant d’aborder DOGS, votre nouvelle création, pouvez-vous revenir sur votre parcours de chorégraphe ?
Je suis arrivé dans la danse un peu par hasard. Initialement, je me destinais à une carrière dans le secteur éducatif, avant de me tourner vers des études d’architecture. En parallèle, je faisais du théâtre et pratiquais la peinture. C’est ainsi que j’ai voulu intégrer le Conservatoire de Bordeaux. Cependant, je n’y suis pas resté longtemps, car je ne comprenais pas vraiment l’enseignement qui y était dispensé. Mes collègues trouvaient également que cette formation était trop centrée sur elle-même et que la place du corps y était limitée.
C’est à cette époque que la nouvelle danse française a émergé. Ce courant m’a immédiatement interpellé, car il mêlait plusieurs disciplines. J’ai alors commencé à suivre de nombreux cours de danse. Puis, est venue la vague flamande, qui m’a profondément marqué, notamment par son approche plastique, son engagement physique et sa dimension transdisciplinaire. J’ai alors tenté les auditions de Wim Vandekeybus et Jan Fabre.
En 1989, j’ai cofondé une compagnie de danse contemporaine avec une artiste. Cette aventure a duré dix ans, avec une certaine reconnaissance régionale et même nationale. Nous bénéficiions de soutiens financiers, mais peu à peu, j’ai ressenti une déconnexion entre notre travail et le monde extérieur. La création semblait enfermée dans une niche hermétique, et ce cadre ne me convenait plus. J’ai alors pris la décision d’arrêter.
En 1999, je me suis retrouvé dans cette friche culturelle La Manufacture de Chaussures dirigée par Gilbert Tiberghien, Jean-Luc Terrade et Éric Chevance. Jean-Luc, après avoir vu le travail de notre compagnie, m’a encouragé à poursuivre seul. Cette même année, j’ai créé Assanies, une œuvre atypique où je me suis affranchi des conventions et ai rassemblé une communauté autour d’un sujet audacieux : le clonage humain. Un projet underground et radical. Suite à cela, on m’a incité à continuer, ce qui m’a conduit à créer Kings en 2000, avec huit interprètes aux profils hétéroclites, dont Hamid Ben Mahi ou encore Lee Black, danseur de chez Régine Chopinot.
Je monte alors un dossier pour les Rencontres de Bagnolet. Anita Mathieu, bien que ne pouvant pas programmer Kings, trouve cette proposition singulière et m’encourage à la développer. La pièce rencontre un succès immédiat et tourne pendant trois ans. Puis, on m’informe que Bernard Faivre d’Arcier et Vincent Baudriller viendront la voir. D’abord sceptique, je finis par réaliser qu’ils sont bien présents et qu’ils décident de me programmer dans le In du Festival d’Avignon.
À l’époque, j’étais associé à la Scène nationale de Chambéry. Cette annonce me déstabilise : comment gérer ces deux engagements simultanément ? J’hésite, puis me lance… sauf qu’en 2003, le festival est annulé. Finalement, je crée Scan à Chambéry. Ce moment marque un tournant : avant 2003, j’étais transparent ; après, je suis repéré. Kings a été une pièce décisive.
Depuis, le parcours ne s’est jamais arrêté. En 2008, j’ai créé Bleib, dont le titre fait référence à une injonction du dressage canin signifiant « pas bouger ». Dans cette pièce, j’ai invité les philosophes Jean-Pierre Lebrun et Dany-Robert Dufour à dialoguer et à penser en direct sur scène. Cela m’a poussé à interroger le sens de mon travail et le temps qu’il me prend. Socialement, qu’est-ce que cela m’apporte ?
Ce qui me rattache à La Manufacture CDCN, c’est cette dynamique d’expériences humaines et artistiques. Ce lieu est à la fois un espace de réflexion sur le monde et un cadre qui me confronte à un certain inconfort, ce qui renouvelle constamment mon intérêt.
Et c’est dans ce lieu que vous créez DOGS, pièce qui met à nouveau en scène une communauté et qui marque une nouvelle étape dans votre exploration du « vivant ». En quoi cette création renouvelle-t-elle votre travail précédent, notamment Cheptel ?
J’ai réalisé trois créations autour de la jeunesse. D’abord Fauve (2010), avec des adolescents que j’interrogeais sur leur part instinctive, presque sauvage. Puis Cheptel (2017), avec des préadolescents, où la question de l’éducation – familiale, scolaire, sociétale – était au cœur du projet. Aujourd’hui, je m’intéresse aux jeunes adultes qui débutent leur carrière, en cherchant à comprendre comment ils trouvent leur place dans la société.
Cette démarche a guidé le processus de sélection : j’ai choisi des interprètes peu expérimentés afin d’éviter tout travail de « déconditionnement » sur leur vision du spectacle. J’ai aussi recherché des danseurs ayant d’autres pratiques et une lecture critique du monde. Il était essentiel de vérifier s’ils étaient prêts à collaborer avec un artiste de 66 ans, malgré les 40 ans qui nous séparent. Car, si nos expériences diffèrent, notre intelligence peut toujours s’accorder. Enfin, un dernier critère : s’assurer qu’ils sachent s’exprimer, car mon spectacle accorde une place importante à la parole.
Vous travaillez ici avec une « meute » de jeunes danseurs. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette dynamique de groupe et comment influence-t-elle la dramaturgie du spectacle ?
Ce qui me passionne avant tout, c’est le rapport à l’altérité. À chaque projet, je convoque des univers où la rencontre n’est jamais garantie. Je préviens toujours la production : si elle ne se produit pas naturellement, je ne la forcerai pas. Cette approche a souvent inquiété mes collaboratrices, mais jusqu’à présent, les rencontres ont toujours eu lieu. Pour moi, il est essentiel de ne rien instrumentaliser et de laisser les choses se construire d’elles-mêmes.
Sur scène, je sais organiser le vivant pour qu’il génère de la réflexion, par effet miroir et identification. Mon objectif est de rendre l’objet artistique utile et porteur de diversité. Avec DOGS, ces jeunes danseurs deviennent le prisme à travers lequel j’aborde le monde d’aujourd’hui et les inquiétudes sur celui de demain. Leur savoir-faire particulier m’intéresse : ils traduisent leurs perceptions et émotions par le corps et le mouvement, sans passer par le langage.
Je les regarde sous cet angle : à une époque où le corps tend à s’atrophier, eux restent porteurs d’une conscience aiguë du corps, de l’espace, du public. C’est une qualité rare, qui se perd peu à peu. Il a néanmoins fallu leur expliquer qu’ils ne seraient pas « pris en main » par un chorégraphe. Ils viennent d’une formation, mais commencent à s’en émanciper. Ce que je recherche, ce ne sont pas des techniciens, mais de jeunes danseurs engagés dans un questionnement sur leur pratique, en train de construire leur propre singularité chorégraphique.
Et ça a fait son chemin ?
Oh oui ! La production pour DOGS n’a pas été très longue, seulement 7 semaines. Mais entre le moment où je les ai auditionnés et là où ils en sont aujourd’hui, leur évolution est remarquable. Je les ai plongés dans un travail d’une complexité phénoménale, et ils y font face avec une incroyable maturité.
Vous posez aux interprètes la question de ce qui demeure « vital » dans leur parcours. Quelles réponses vous ont particulièrement marqué ?
Je leur ai effectivement posé cette question. Hier soir encore, je leur ai demandé : « Pourquoi êtes-vous ici ? Pensez-vous que c’est le bon endroit pour vous ? » Mon intention n’est pas de les piéger, bien au contraire. Ils ont déjà entrepris un travail introspectif sur leur parcours, mais je veux les pousser à aller encore plus loin. Les amener à réfléchir, à questionner leur pratique, leur place dans le monde et la manière dont ils perçoivent leur activité artistique.
Et ça vous en pose aussi des questions, leurs réponses ?
Tout à fait. Ce travail est assez troublant. Parallèlement à ce projet, je mène une autre création qui s’appelle VIVANT avec l’ARC (atelier de recherche chorégraphique) dirigé par Isabelle Lamothe à Poitiers, qui réunit 34 étudiants de l’Université. Ce projet sera présenté lors du festival A Corps au TAP le 14 avril prochain. Ces jeunes ont à peu près le même âge que les interprètes de DOGS, et en les côtoyant, tout comme mes propres filles, j’ai constaté quelque chose de marquant chez cette génération.
La période du Covid a laissé des traces profondes, avec beaucoup de refoulement, une tendance à ne pas trop regarder les turbulences que nous traversons encore aujourd’hui. Je les sens préoccupés, mais souvent incapables de le verbaliser. Et en plus de cela, ils s’inquiètent énormément pour leur métier de danseur, car nous entrons dans une période très sombre.
L’écart d’âge entre eux et moi me renvoie à ma propre trajectoire. À mon époque, même avec rien, tout semblait possible. J’ai commencé sans moyens, simplement en allant voir des gens et en leur demandant de l’aide – et on m’aidait. Mais aujourd’hui, comment font-ils ?
Et puis, il y a cette autre question, soulevée par Elena dans la pièce : « J’ai l’impression que le dehors ne réussit pas à entrer dans le théâtre, dans les lieux de culture. » Je lui ai parfois répondu : « La lecture du monde est devenue tellement complexe… Qui pourrait aujourd’hui prétendre faire entrer une réalité extérieure dans un théâtre et dire : voilà, c’est ça, j’ai une pensée claire là-dessus, c’est ma vision ? » Ce temps-là me semble révolu. Quand j’ai débuté, l’artiste pouvait encore se positionner ainsi. Mais aujourd’hui, en tant que spectateur, je n’arrive plus à regarder des œuvres qui prétendent m’apprendre quelque chose. Il faudrait être bien courageux, en tant qu’artiste, pour réussir à y voir clair dans le chaos du monde actuel.
Votre mise en scène interroge le rôle du spectateur, qui devient presque un acteur du dispositif. Comment interagit-il dans DOGS ?
C’est très simple : le public a la possibilité de poser des questions s’il le souhaite. Mais attention, il ne s’agit pas d’un spectacle participatif. Chacun est libre d’intervenir ou non, et en tant que maître de cérémonie bienveillant, je suis là pour accompagner ces échanges. L’ambiance générale reste très détendue, notamment grâce à la présence de ces jeunes interprètes et du public installé en trifrontal.
C’est une sorte de laboratoire, un espace d’expérimentation. Ce n’est pas un hasard si cela s’intitule Nouvelles du parc humain… Dans ce périmètre de 7 mètres sur 7, j’ai réuni un échantillon de jeunes danseurs sur lesquels le public porte un regard critique, et inversement : eux aussi observent le public. Ce jeu de regards et de questionnements mutuels est au cœur du dispositif.
J’ai toujours pris en compte le public. Mes interprètes doivent en tenir compte. C’est un travail, il faut être en capacité de s’intéresser aux spectateurs, à comprendre pourquoi ce soir il y a des personnes qui ont décidé de venir dans une pièce voir danser et jouer d’autres personnes. Qu’est-ce que cet endroit ? Qu’est-ce que sont ces conventions ? Qu’attend ce type de personnes d’une performance ?
Pour moi, cela reste un endroit où l’on voit du vivant. Contrairement au dehors et surtout à cette époque où le tout virtuel règne, où tout se déréalise. Ici on peut se regarder pacifiquement, contrairement au dehors.
Vos jeunes interprètes ont toujours grandi dans une société où règnent les écrans et le virtuel. Ont-ils bien saisi tous les enjeux et les dangers de la virtualisation du monde ?
Au début des répétitions, c’était un peu comme une université d’été. Ils étaient intellectuellement épuisés, mais ils ont tenu bon et ont accueilli ces réflexions. Ils ont aussi perçu mon désarroi face à notre époque – un désarroi qu’ils partagent, d’ailleurs.
L’anthropologue Tim Ingold parle de leur génération comme celle du présentisme. Ils sont ancrés dans l’instant, sans véritable projection vers l’avenir ni réel attachement au passé. Le futur leur semble flou, et les générations précédentes ne leur apparaissent pas forcément comme des repères utiles – ils n’ont pas le temps de s’y attarder. Pris dans un flot ininterrompu d’informations et de stimuli, ils ont du mal à prendre du recul, à raconter leur propre histoire. Ils ne se perçoivent pas comme en mouvement, mais demain, ils seront les aînés à leur tour.
Ingold, tout comme Alain Badiou, insiste sur la nécessité de se reconnecter aux générations qui nous précèdent. Il utilise une image forte : chaque génération est un fil d’une même corde. Les aînés en sont un, les plus jeunes un autre, et c’est ensemble que l’on tisse une corde plus solide. Ce pourrait être une manière d’affronter cette époque troublée.
Propos recueillis par Cédric Chaory
©Frédéric Desmesure
Entretien réalisé à La Manufacture- CDCN Bordeaux, le vendredi 28 mars 2025.
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