
Gen Z autopsie
Un plateau blanc. Un écran plat dernier cri siglé DOGS [Nouvelles du parc humain]. Le public s’installe, tri-frontal, collé-serré, yeux grand ouverts. Dedans, dehors, où commence-t-on ? Michel Schweizer fait les cent pas. On attend. Il parle. Le dispositif est clair : les spectateurs ne seront pas juste spectateurs. Ceux qui lèveront le bras se verront distribuer un carton où est notée une question. Questions, interactions, regards. DOGS se construit sous nos yeux. Le dispositif joue avec nous, nous joue.
Schweizer, architecte d’un théâtre sans murs, convoque une jeunesse connectée-déconnectée. Des adolescents, mais pas tout à fait. 23-26 ans. Entre-deux, en suspension. Pas encore danseurs, plus tout à fait amateurs. Natifs numériques mais à l’épreuve du réel, projetés dans un espace d’interrogation où l’identité se tisse, se défait, se reconstruit.
On parle plus qu’on ne danse. La parole prend le pas. Des profils s’affichent, des confessions s’échappent. « Le vieux chêne », Michel Schweizer a tenté via un logiciel de dresser un portrait de ces 5 jeunes interprètes. Le résultat est aussi éloquent que comique. Certains d’entre eux l’ont trouvé trop intrusif, trop normatif car il faut savoir que la meute de DOGS refuse l’étiquette, la standardisation, la case.
Cette meute préfère les questions. Ouvertes si possible. Car DOGS c’est avant tout des questions, qu’on se pose à soi-même ou que le public adresse depuis son fauteuil. Comme des uppercuts. « Quand vous êtes-vous senti.e vivant·e ? Qu’est-ce qui manque à votre vie ? ». Des silences flottent, des mots heurtent, des visages s’éclairent. La scène devient laboratoire, lieu d’expérience pure, miroir grossissant d’une génération en quête d’altérité dans un monde où tout est connexion mais rien n’est rencontre. Rencontre, ce mot tabou. Trop usé, trop galvaudé. Pourtant, ici, il se vit. Le plateau devient l’endroit du possible. « Vos yeux sur nous, on ne nous regarde pas comme ça, on ne nous écoute pas comme ça dans la vraie vie. » La vraie vie ? La scène n’est-elle pas plus vraie ?
Et puis, parfois, on danse. Pas tant que ça. Juste assez. Juste comme il faut. Des gestes ténus, quelques sauts, un murmure, un twirling inattendu. Schweizer ne vend pas du mouvement, il vend du temps. Le temps de se dire, de se mouvoir, de s’arrêter. L’espace de la représentation est mouvant, instable, jamais figé. DOGS grandit, mutera, s’effilochera, renaîtra. La meute prendra de l’assurance, Michel continuera d’explorer.
Et nous, dans le public, que faisons-nous ? On observe, on se projette, on se questionne. Une femme aux cheveux gris se reconnaît dans ces questionnements, une jeune Gen Z pleure en nous confiant son ressenti sur la pièce. Il y a de la communion dans DOGS, qui en une heure et plus traverse le temps, les âges, les états.
Pas de chien ici, pas de troupeau. Une meute. Une expérience de l’humain, en tension, en vibrations, en chaos. On refuse l’uniformité, le flou des visages. On dit non à la dissolution. On dit oui à l’intelligence collective. À la friction. À la conscience éveillée. N’en déplaise aux censeurs de la pureté artistique (Pauline Garraud si d’aventure il t’arrive de lire de la presse culture), DOGS politise, DOGS perturbe. C’est un trouble-fête. Un poil hérissé sur la peau du spectacle vivant. Et ce poil-là, on espère qu’il restera dressé longtemps.
Cédric Chaory
©Frederic Desmesure
Vu à La Manufacture – CDCN Nouvelle Aquitaine Bordeaux le vendredi 29 mars 2025.
Tournée : Les 2 & 3 avril 2025 | Le ZEF, scène nationale de Marseille à 20h, le 10 avril 2025 | Scènes de territoire, Bressuire à 20h30, le 17 avril 2025 | Le Quai – TAP-SN de Grand Poitiers dans le cadre du Festival A Corps à 19h.