
Corps engagés : résilience africaine
Pour son édition 2025, CORPS ENGAGES met à l’honneur deux chorégraphes camerounaises. Deux générations d’artistes, de femmes, engagées dans le mouvement et la pensée chorégraphiques. Samedi 29 mars, à l’Espace Bernard Giraudeau (La Rochelle), elles performeront leur solo et, nouveauté de cette édition, dévoileront leur duo créé dans le cadre du temps de travail Rencontre & Partage.
Dans le cadre de CORPS ENGAGÉS, vous voilà réunies : deux chorégraphes d’origine camerounaise. Pouvez-vous vous présenter mais aussi nous parler de votre rencontre ?
Georgette Kala-Lobé : Je suis originaire de Douala, donc je fais partie du groupe Sawa, des populations qui parlent une langue bantoue, le douala. Je descends d’une lignée assez spéciale, car je suis l’arrière-petite-nièce de Rudolf Duala Manga Bell.
Rudolf Duala Manga Bell, roi et leader de la résistance au Cameroun, a été exécuté par les autorités coloniales allemandes le 8 août 1914. Cet avocat, qui avait fait ses études en Allemagne, a été accusé de trahison pour avoir résisté aux politiques coloniales et dénoncé les abus. Il a été condamné à mort malgré les appels à la clémence. Sa pendaison, aux côtés de son collaborateur Adolf Ngosso Din, a marqué la fin d’une période de résistance et laissé une empreinte durable sur l’histoire du Cameroun. Aujourd’hui, Manga Bell est reconnu comme un martyr et un symbole de la lutte contre l’oppression coloniale. Au moment de mourir, il a dit aux Camerounais de ne jamais haïr les Allemands, que sa décision d’être pendu était sienne.
Quant à notre rencontre, elle est totalement fortuite. Je connaissais Agathe pour l’avoir côtoyée brièvement, et nous nous étions dit qu’un jour nous nous retrouverions. C’est au hasard d’une conversation avec Laurence Moinard de Café Blanc que nous avons évoqué CORPS ENGAGÉS, et l’opportunité pour moi de rejoindre cette soirée en y performant mon solo tout en travaillant avec une jeune artiste camerounaise… Agathe. J’ai tout de suite été emballée par l’idée de la retrouver et de créer avec elle.
Agthe Djokam : Moi, je suis de la région des montagnes, située à l’Ouest du Cameroun. Mon père est de Baham, ma mère est de Batoufam. Concernant notre rencontre, ce qui m’a le plus marquée, c’est que ce sont deux générations qui se croisent. Je suis une jeune danseuse-chorégraphe qui rencontre l’aînée, Madame Georgette. Notre rencontre est imprégnée du respect que je lui porte. J’ai encore un long chemin à parcourir pour m’accomplir en tant qu’artiste, et avoir l’opportunité de rencontrer le corps de Georgette Kala-Lobé, c’est bien au-delà d’un mouvement ou de ce qu’on peut voir sur scène.
Chez les Bamiléké, la notion de respect des aîné·es est centrale. Je ne sais pas si Georgette s’en souvient, mais au début de nos répétitions, je lui ai dit : « Aînée, je regarde en ce moment ton corps engagé et je me pose des questions sur mon propre corps pour les années à venir? » Car nous savons toutes, nous, femmes, que sur le plan physiologique, nos corps évoluent de manière involontaire. Arrivé à un certain moment, il y a des mouvements que tu engages, mais que ton corps, physiquement, ne peut plus exécuter comme autrefois.
C’est aussi énormément de respect pour le Cameroun. Parce qu’avant d’engager un mouvement, un geste, il faut être conscient de ce qui a été avant dans cet espace-là. Il y a celles et ceux qui ont bâti, qui se sont battus et qui se battent pour valoriser la danse parmi lesquelles l’ainée Georgette.
Agathe parle du corps vieillissant de la danseuse. Vous, Georgette, danseuse ultra-puissante, surentraînée, le temps ne semble pas avoir de prise sur votre corps ?
Georgette Kala-Lobé : Vous croyez cela ? (rires) je suis passionnée et je travaille tous les jours. C’est ce qui me permet de garder cet équilibre mental et physique. Aujourd’hui, les corps changent, car nous avons différentes manières d’aborder le travail. La danse contemporaine m’a appris cela, elle m’a disciplinée dans le sens où, quand j’étais chez Régine Chopinot, nous avions des intervenants incroyables qui m’ont structurée. J’ai pu devenir autonome.
J’avais déjà une certaine discipline avant Régine, car j’ai toujours pris mes cours de classique le matin, tout comme à l’AID chez Nicole Cherpaz, où je passais d’une discipline à une autre, toutes complémentaires. J’ai toujours conservé cette rigueur. Chez Chopinot, j’ai fait du yoga avec Michel Alibert. Il nous a appris à organiser nos propres séances pour nous rendre autonomes.
La danse vous rend modeste, car vous devez toujours retourner à l’ouvrage. Rien n’est acquis. Il faut travailler sans cesse, sans jamais s’arrêter, et d’autant plus avec les années qui passent. Que tu sois au sommet ou non, tu travailles. Ce n’est pas facile tous les jours, mais c’est ce qui me permet de rester debout, de conserver cette créativité et cette folie dans la tête.
Pour cette soirée rochelaise Corps engagés vous allez proposer un duo. Qu’en est-il ?
Georgette Kala-Lobé : Nous sommes parties de mots que nous avons évoqués. Au pays, nous n’avons pas la même réalité qu’ici. Agathe m’a partagé ses mots, ses pensées, et je lui ai offert les miens. J’ai essayé de comprendre ses mots, de les incarner dans une gestuelle, et à partir de là, nous avons toutes deux tiré le fil chorégraphique de cette histoire qui se tissait.
Agathe Djokam : Chacune a fait une proposition. Nous avons deux langages corporels singuliers. Comment je parle, comment elle parle… Nous avons provoqué la rencontre de ces deux discours, comment tout cela vit et s’harmonise à travers un mouvement organique. Nos deux corps évoluent dans des environnements bien précis. Le bagage chorégraphique de Georgette est immense et riche, et je me devais de prendre le temps de bien comprendre son mouvement et plus précisément son mode d’expression. Au début, c’était fragile… jusqu’au point commun où j’ai pu saisir ce que j’ai nommé le « mot de passe » de son corps avec lequel je collaborais. De l’énergie en retrait et quelque peu rigide, durant la deuxième journée de travail, Georgette a, en quelque sorte, pu fluidifié le langage exploré en me donnant la source de ce fameux mot de passe : « fait moi confiance Agathe ».
C’est une proposition de liberté qu’elle a proposé, quelque chose que j’expérimente déjà dans mes propres recherches, mais qu’elle a amené avec ses propres mots, ses propres gestes. Je crois sincèrement que notre rencontre ne se résume pas à celle de deux femmes chorégraphes camerounaises d’âges différents, mais plutôt à celle d’une énergie qui se veut commune, d’un langage commun. Deux voix singulières, animée d’une visée et d’une philosophie qui se rejoignent.
Parlez-nous du statut de la femme-chorégraphe camerounaise ?
Agathe Djokam : C’est quoi faire sa place en tant que femme ? Par exemple, quand je m’entraîne, je ne m’entraîne pas en tant que femme. Quand j’engage le mouvement, je prends mon corps comme un corps humain.
Un passage qui m’a challengée et qui m’a permis de me construire, c’est d’avoir fréquenté le milieu hip-hop, particulièrement le breaking. Je me rendais compte qu’il y avait des steps où l’on me disait : « Ce n’est pas pour les femmes, c’est pour les hommes. » Je demandais pourquoi ?
J’ai eu la chance d’avoir un mentor, Bang Ngole Patrick, qui m’a fait travailler, si je peux dire, comme un homme, sans distinction : autant d’abdos, autant de pompes que les garçons. Il m’a poussée au-delà de mes limites. Donc je ne me limite pas au terme « corps de femme ». Je n’ai pas à revendiquer ce corps de femme : je le suis.
Au sujet des danseuses-chorégraphes au Cameroun, elles sont bien moins nombreuses que les hommes. Mais je pense que la vraie question, en lâchant prise l’évaluation quantifiée, c’est : qu’est-ce qui nous pousse à créer ? Pourquoi décide-t-on de créer au Cameroun ? Cette question va au-delà de la simple condition de la femme chorégraphe dans le pays.
Georgette Kala-Lobé : Il faut savoir aussi que la danse est profondément culturelle chez nous. Alors, quand je disais que je vivais de la danse en France, que c’était mon métier, on ne me comprenait pas. Comment peut-on vivre de la danse, qui structure pourtant notre quotidien ? Comment vivre de cet art ? Aujourd’hui, les jeunes générations commencent à en vivre, ce qui, dans les années 80, était loin d’être envisageable. Ce fut une bataille de faire comprendre cette réalité aux gens du pays. La structuration est en cours. L’Institut Français aide beaucoup en ce sens, notamment pour permettre aux artistes de s’exporter.
Quand j’ai travaillé en 2006 avec Adamou Ndam Njoya, ancien maire de Foumban et ancien ministre de l’Éducation, j’ai monté des projets avec lui. Il était visionnaire et a su rassurer les Camerounais qui ne comprenaient pas encore la démarche artistique de la danse de création. Très rapidement, les spectateurs ont apprécié. À partir de ce moment, nous avons commencé à structurer le milieu chorégraphique, à organiser cet écosystème, mais le chemin reste long.
Agathe Djokam : À l’origine, mon parcours académique me destinait à une carrière dans le domaine médical, mais j’ai décidé de me tourner vers une médecine artistique. Ma mère n’était pas d’accord au début, car à cette époque précise, elle savait que rien n’était structuré dans ce domaine, que ce serait difficile d’en vivre. Elle avait aussi en tête tous les clichés sociaux autour de la danse et les danseuses.
Puis, je me suis formée professionnellement en danse à l’École des Sables chez Maman Germaine (ndlr : Germaine Acogny), et j’ai pu ainsi partager avec elle le métier de danseuse autrement dans son sérieux et sous ses diverses formes. « Regarde, maman, ton aînée Germaine, le parcours de femme et de danseuse qu’elle a. » L’Ecole Des Sables est une école en Afrique où de nombreux corps de plusieurs pays d’Afrique et même d’Europe se retrouvent, se rencontrent pour se former et recevoir des notions poussées sur la danse…
Agathe, pouvez-vous nous parler de ton solo À qui le tour ? que vous jouerez ce week-end ?
Agathe Djokam : Il s’agit de mon deuxième solo après Énergie. J’y questionne la perte d’être cher, parmi lesquelles celle de mon père, parti quand j’étais très jeune. Vingt ans après son départ, je me suis rendu compte que beaucoup de choses continuaient de résonner en moi, influencées par le refus de mon être de son départ, par la frustration derrière son absence physique. Je cherchais mon père chez ma mère, chez mes sœurs, chez mes ami.e.s… Même en tant dans mes gestes, à certains moments on me faisait la remarque que j’étais trop sur moi. Je ressentais que ce repli sur soi était le résultat d’un traumatisme refoulé, bien au-delà des mouvements.
J’ai trouvé le courage nécessaire pour interroger cette perte particulière de papa, ainsi que le décès de ma sœur ainée qui a suivi plusieurs années après. Ce fut douloureux au début, mais ce solo a été une forme de thérapie, car j’y transcende ces douleurs. J’ai perdu mon père, ma mère, une sœur, une tante… mais je garde des liens avec eux et célèbre sur scène leur existence sur mon chemin de vie. L’intensité de la douleur se transmute en énergie chorégraphique. Transcender, renaître, préparer son propre départ… mon solo parle de cela. Parce que même si c’est un sujet fragile, amer, que décides-tu de ton vivant ? Que vas-tu laisser après ton départ ?
Durant le processus de cette création Ά qui le tour ?, mes gestes se sont plus ouverts. J’ai pu accepter ces nombreux départs en gardant l’amour qui a été comme présent éternel. J’ai pu sortir de la cage de mes propres peines en faisant face au choc inévitable : j’ai pu renaitre des cendres en saisissant la souffle et les valeurs encore vivantes.
Georgette, votre pièce Ndoti parle également de deuil…
Georgette Kala-Lobé : Tout à fait, je suis en pleine création de Ndoti, qui signifie rêve. Ce sera une première ici à La Rochelle… Enfin, il ne sera pas complètement terminé, car je sais que je veux encore y travailler. C’est un chantier en cours, mais un joli chantier. Le montrer au public rochelais est un défi, car je suis extrêmement pudique. Il va me falloir beaucoup de courage, car même si la pièce est quasiment finie, elle reste un work in progress. Pourtant, je souhaite la dévoiler. C’est aussi une manière d’exposer aux spectateurs les différentes étapes d’une création. Il y a quelque temps, je n’aurais jamais osé montrer quelque chose que j’estime encore fragile. Aujourd’hui, je me dis que j’ai grandi, que je me fais un peu plus confiance.
Ndoti parle de la perte de ma sœur, survenue de manière brutale. J’ai déjà perdu une autre sœur en 1991, après une longue maladie. Ce fut très douloureux, mais la famille s’était « préparée » à son départ. Cette fois, ce fut totalement inattendu.
Ma sœur, Suzanne Bema Kala Lobé, était l’une des plus grandes journalistes du Cameroun. Elle a énormément œuvré pour son pays. Elle était une figure publique, et sa disparition a été relayée par tous les médias du pays. Je l’ai apprise ainsi, par les notifications qui s’accumulaient sur mon téléphone, par les nombreux messages que je recevais du Cameroun, d’amis, de proches. C’était irréel d’apprendre une telle tragédie de cette manière, avant même que ma famille ne me l’annonce par téléphone.
Avec ce solo, je voulais lui rendre hommage. Elle m’a fait comprendre que le lien qui nous unit est éternel. Rien ne pourra jamais le briser. À travers cette pièce, j’essaie de faire passer ce message : la mort d’un être cher n’est pas la fin d’une histoire. Jamais. L’histoire continue. Différemment, mais elle se poursuit.
Elle me ramène aussi à mes racines. On m’a souvent dit que moi, Georgette, j’étais comme une Française en raison de ma carrière. Mais avec ce solo, j’ai le sentiment profond qu’elle me ramène au pays. C’est une sensation incroyable.
John Bateman est mon regard extérieur sur cette pièce. Nous nous connaissons depuis 35 ans, notamment grâce à notre travail commun avec Régine Chopinot. Nous étions tous les deux les hyperactifs, un duo inséparable, toujours débordant d’énergie. J’avais besoin de son regard précieux. John m’a soutenue tout au long de cette épreuve. Il a été d’un immense soutien ces huit derniers mois. Je travaille aussi avec la metteuse en scène Laure Josnin. Ce sont mes piliers, car je suis encore très fragile.
Propos recueillis par Cédric Chaory
©Marie Morantin_utopia photographie).
Co-organisé par l’Idaf, la Cie Auguste Bienvenue et Café blanc, Corps Engagés met à l’honneur une danseuse du continent africain et une danseuse de Nouvelle-Aquitaine dans la continuité d’Engagement Féminin, programme de professionalisation des danseuses contemporaines africaines.Corps Engagés met ce programme en résonance avec nos enjeux, sur les territoires rocherais et bordelais, en matière d’accès des femmes à la danse contemporaine professionnelle.
Plus d’infos : https://institutdesafriques.org/blog/corps-engages-2025/