
Yuval Pick : to be wild
Yuval Pick lance sa compagnie indépendante Lignes Sauvages,inspiré par son expérience au CCN. Implantée en Auvergne-Rhône-Alpes, Lignes Sauvages s’engage à offrir des moments de connexion sensible. Avec des projets comme FutureNow et des collaborations locales, la compagnie investit la cité d’Oullins. Yuval Pick y défendra l’art chorégraphique comme une boussole essentielle, invitant chacun à se reconnecter à soi-même et aux autres. Rencontre.
Après 13 ans à la tête du CCN de Rillieux-la-Pape, vous êtes à nouveau chorégraphe indépendant à la tête de votre nouvelle compagnie. Pouvez-vous revenir sur cette transition ?
Je peux affirmer que mon passage à la direction du CCN a indéniablement inspiré mon projet actuel de compagnie indépendante. Mon objectif pour le CCN de Rillieux-la-Pape était de constituer une troupe pérenne de danseurs et danseuses. Nous avions donc toujours cinq danseur.ses permanent.es au sein du centre. Cette notion de permanence est également au cœur de ma compagnie Lignes Sauvages, avec une douzaine de danseurs et danseuses qui ont traversé la compagnie du CCNR et qui continuent aujourd’hui de collaborer avec moi dans les projets de la nouvelle compagnie. Cet élément me tient particulièrement à cœur. Avec Lignes Sauvages j’entame justement un nouveau chapitre de ma démarche créative. Ma recherche chorégraphique sera basée entièrement sur les fondamentaux de la méthode Practice afin de rendre visible et déchiffrer à travers elle, la présence de mes danseur.ses, et les partitions musicales existantes et nouvelles. Je sens aujourd’hui une grande nécessité de défendre la danse à travers cette nouvelle démarche.
De plus, lors de mes dernières années à la direction du CCN, j’ai mis en place une jeune compagnie nommée YuPi. Lancée à l’automne 2021, elle offrait à des danseur.ses fraîchement diplômé.es d’écoles supérieures la possibilité d’intégrer l’équipe artistique du Centre Chorégraphique sous la forme d’un contrat de 15 mois. C’était un tremplin permettant à ces jeunes artistes de se confronter à la réalité de leur métier : la scène, le public, l’in situ. YuPi permettait à ces jeunes danseurs de développer leurs pratiques scéniques et d’affirmer leur expérience d’artistes interprètes, transmetteurs et créateurs. Ce projet a été important à réaliser dans ma vision de la danse et se retrouve également dans Lignes Sauvages, où la transmission et la formation occupent une place importante.
Qu’est-ce qui se cache derrière le nom très évocateur de votre compagnie: Lignes Sauvages ?
Je m’inspire de l’ouvrage de Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, paru en 2011. Où qu’aillent les hommes et quoi qu’ils fassent, ils tracent des lignes : marcher, écrire, dessiner ou tisser sont des activités où les lignes sont omniprésentes, au même titre que l’usage de la voix, des mains ou des pieds. Ces fils et ces traces construisent nos vies. Practice, ma méthode qui nourrit ma danse et mes pièces depuis une vingtaine d’années, est empreinte de ces lignes, faites de rotations, d’asymétrie dans le corps, et d’intentions sauvages. Practice considère chaque mouvement comme une action, une manifestation du soi concrétisée par une intention précise. Ce principe fondamental rompt avec l’idée que le mouvement doit donner naissance juste à une forme codifiée. Ce sont des lignes sauvages, non ?
Comment avez-vous développé cette méthode ?
De manière empirique. Très tôt, en tant que chorégraphe, je me suis demandé comment nourrir un geste de ce qui me meut vraiment. J’avais également besoin d’exercices spécifiques pour échauffer le corps de mes interprètes. Practice est nourrie de mes origines mais aussi de mon imaginaire. Elle est devenue une pratique quotidienne essentielle pour nos danseurs, leur permettant d’enrichir leur virtuosité, leur expressivité et leur présence sur scène. Ce qui distingue Practice, c’est l’accent mis sur l’intention derrière chaque mouvement. Cette intention précise donne un sens profond à chaque mouvement, rendant la performance plus authentique et expressive. De plus, nous travaillons beaucoup avec l’imaginaire du corps. À travers des images ludiques et organiques, nous travaillons pour transformer la perception que les danseur.ses ont de leur propre corps. Cela leur permet d’explorer de nouvelles dimensions de mouvement et d’expression. Practice est une expérience sensible et une réflexion philosophique. Elle met en lumière le rôle de la chair pour le squelette en mouvement et la manière d’occuper l’espace sans superficialité. Les danseurs apprennent à se reconnecter avec la nature organique de leur corps, ce qui se traduit par une présence scénique plus forte et plus authentique.
Un interprète qui n’aurait pas pratiqué cette méthode peut-il aisément intégrer votre compagnie ?
Je ne vous cache pas qu’il faut une phase d’apprentissage, même pour un bon interprète. Il faut comprendre qu’il s’agit d’un travail holistique qui englobe tout le corps, du haut vers le bas. Très longtemps, les méthodes et les apprentissages de la danse se focalisaient sur le haut ou le bas du corps. Avec Practice, nous travaillons le rapport avec la face absolue. Cette méthode éveille le corps à 360 degrés, qu’il soit placé sur le côté, en diagonale, face ou dos au public. J’aime la notion de volume, je veux créer cette qualité, conscientiser la globalité d’un corps et non pas la rendre partielle. Par exemple, nous utilisons des images de spirales pour évoquer la rotation et le poids du corps, ce qui permet aux danseurs de se reconnecter avec leur chair et leur singularité. L’idée est de ne pas oublier le dos, son volume, son poids. Je dis souvent : « Avancez, mais n’oubliez pas l’arrière ». Cette phrase résume bien la spécificité de Practice. Nous explorons ce que nous oublions trop souvent en nous projetant uniquement de manière frontale. Cette approche permet de découvrir des actions et de transformer la perception du corps de manière profonde et sensible.
Récemment, vous avez joué FutureNow à la Maison des Métallos, votre pièce jeune public créée en 2022. Une pièce de répertoire reprise du CCN par Lignes Sauvages…
Nous avons actuellement cinq pièces de répertoire que j’ai créées au sein du CCNR qui sont jouées. FutureNow est une pièce jeune public qui s’adresse aussi aux adultes. Elle parle de l’enfant créatif et est construite sur la base de monologues de danseurs. On y aborde la question de l’identité, des origines, de l’intemporalité. Avec FutureNow, j’ai décidé d’adopter un geste quasi cinématographique de découpe et de remontage. À la manière d’un documentaire, ma démarche tend à donner à voir, laisser advenir le plus possible les formes et les émotions. L’idée est de faire ressentir aux spectateurs une libération créatrice du corps et de la sensibilité. Chaque danseur et danseuse a répondu à mes questions par la création d’un solo, fait de paroles narrant l’événement clef de son histoire et de mouvements. De cette matière abondante, j’ai envisagé la pièce comme un découpage, un montage de fragments, une mosaïque reflétant cette créativité subjective et les nouveaux liens qui se créent avec les autres. Pour se reconnecter à leur enfant intérieur, les danseurs ont plongé dans leurs souvenirs pour en exhumer leur récit personnel et fondateur. Cette exploration s’est faite par l’écriture et des improvisations dansées. J’aime mettre les gens dans un état de danse, car le corps recèle des souvenirs que la mémoire a parfois oubliés. FutureNow est une pièce à l’écriture savante et et vitale, où les corps dessinent des formes joyeuses et inspirantes, résonnant dans tous les sens.
Quel enfant étiez-vous ?
J’étais un enfant passionné par la danse. Dès l’âge de 2-3 ans, j’étais captivé par la danse folklorique. J’aimais également danser sur de la musique disco et faire la fête. La danse était pour moi une manière naturelle de m’exprimer et de me connecter à moi-même. Pendant longtemps, j’ai refusé de suivre une formation académique, me nourrissant uniquement du plaisir de danser librement. Practice est imprégné de cette alliance entre la technique et la vitalité, la force de la danse libre. Tout le monde peut danser, tout le monde en a besoin. En somme, chacun improvise lorsqu’il se lance dans une danse pour soi, dans la joie et l’allégresse. Bien sûr, une formation et une professionnalisation sont ensuite nécessaires pour devenir interprète, mais le geste premier de la danse, le plaisir de se mouvoir, est fondamental et essentiel.
Votre jeune compagnie est implantée en région Auvergne-Rhône-Alpes, fortement touchée par les coupes budgétaires. Comment se sent-on, artiste, dans cette période sombre pour la culture ?
Je tiens à préciser que toute l’Europe fait face aujourd’hui à des coupes budgétaires dans le domaine de la culture. J’ai récemment traversé l’Angleterre, l’Allemagne, la Hollande et l’Italie, et la situation des artistes y est souvent bien plus extrême. Je ne minimise pas ce que nous, Français, traversons, mais je recontextualise. Ce que nous vivons est extrêmement dangereux, car nous savons tous pertinemment que l’art et la culture ont toujours été des boussoles dans un monde désorienté. La pratique artistique, se rendre au théâtre, permettent à la jeunesse, aux adultes et à nos aînés de donner du sens à la vie, d’en trouver parfois. Se connecter au sensible nous oriente et nous élève. Assister à un spectacle de danse, un concert, regarder un film ou admirer une peinture permet de s’habiter, de s’approprier et de se connecter à soi. On ressent des émotions, on les vit, on cherche à les comprendre et à se comprendre. C’est très important à l’heure où l’humanité vit dans un monde périphérique, celui du règne du virtuel, des fake news et des faux-semblants. Nous devons revenir à nos propres sensations et ne pas nous laisser influencer par ce que les écrans nous imposent. L’art vivant, et notamment la danse, offre des moments privilégiés où l’on est déconnecté de son téléphone portable et des réseaux sociaux. Je le vois comme une méditation, un retour à soi.
Votre œuvre explore depuis toujours les relations entre l’individu et le collectif. Avec Lignes Sauvages, vous abordez également les connexions entre ruralité et urbanité. Comment envisagez-vous ce « labourage des sillons entre le centre des villes et leurs périphéries » avec Lignes Sauvages ?
À Rillieux-la-Pape, mon projet visait à permettre à l’individu de s’épanouir au sein du collectif. J’ai travaillé sur le vivre ensemble et le faire commun dans une ville où 73 nationalités cohabitent quotidiennement. Ma danse vise à créer un sentiment d’appartenance et à célébrer l’Autre dans sa singularité et sa différence. La danse nous reconnecte à nous-mêmes tout en nous connectant aux autres, et ce depuis la nuit des temps. Lignes Sauvages poursuit cette philosophie développée au CCN.
Installés à Oullins, en périphérie de Lyon, le Théâtre de la Renaissance nous accueille, mes douze interprètes et moi-même, pour les saisons 25/26 et 26/27. En travaillant aux frontières de Lyon, je souhaite que les habitants d’Oullins-Pierre Bénite et des communes environnantes puissent vivre la danse. Il est essentiel de transgresser les portes du théâtre, de l’ouvrir à tous les publics, y compris ceux qui rencontrent des obstacles, les jeunes et les seniors. Venir au théâtre, c’est se découvrir et vivre une expérience humaine. La compagnie va travailler également in situ et avec les amateurs locaux. À Oullins, nous avons déjà un projet avec 50 amateurs qui, en avril prochain, travailleront sur la pièce Flowers crack concrete. Nous jouerons sur différents parvis de la ville. De plus, la méthode Practice sera enseignée aux seniors et dans les lycées. Ainsi, Lignes Sauvages investit toute la cité avec ces nouvelles créations, son répertoire et son bal festif Practice Géant.
Propos recueillis par Cédric Chaory
©Sébastien Erôme