
La planète cyborg afro-féminine d’Annabel Guérédrat
Chorégraphe, performeuse et chercheuse martiniquaise, Annabel Guérédrat a investi le Mille Plateaux – CCN La Rochelle pour une résidence autour de sa création pluridisciplinaire Let’s go back to the river. Entre danse, écriture performative, musique live, vidéo et participation du public, cette performance immersive promet d’être un véritable « geste d’amour ». Inspirée par l’artiste Ana Mendieta et les rites Yoruba, la pièce conviera les spectateurs à une procession initiatique où le corps se métamorphose, jusqu’à l’avènement d’une « femme mère cyborg ». Rencontre avec une artiste qui fait de la scène un espace de transformation et de célébration.
Vous êtes aujourd’hui aux Mille Plateaux CCN La Rochelle pour l’une de vos dernières résidences de Let’s go back to the river. Parlez-nous de cette nouvelle création.
C’est plusieurs choses à la fois : une performance, un rituel … Avec cette pièce, nous entrons dans un espace cérémoniel où l’on ritualise, mais c’est aussi un prétexte à créer une communauté éphémère et du lien. Depuis mon retour en Martinique il y a 11 ans, j’ai eu de plus en plus de mal à assister à des spectacles en tant que spectatrice passive, dans l’ombre. Cela ne me convient plus. J’ai ressenti une véritable crise, une forme de deuil. Vous savez, nous sommes encore très ancrés dans les conventions du théâtre à l’italienne, où les spectateur.rice.s sont plongé.e.s dans l’ombre tandis que les interprètes sont en lumière. J’ai besoin de réduire cette distance, d’être en proximité. Récemment, j’ai vu Gounouj, très belle création de Léo Lérus à Chaillot : j’ai été très touchée par cette création, mais j’étais frustrée d’être dans le noir, de ne pas pouvoir interagir plus directement.
Comment expliquez-vous ce besoin de proximité aujourd’hui ?
C’est très lié à ma culture. En Martinique, la notion de communauté, de « faire corps », est essentielle. Cela se manifeste dans le bélè, dans le Danmyé ou Ladja qui est un art martial martiniquais qui s’apparente à la Capoeira brésilienne ; aussi pendant le carnaval, les fêtes et les rituels, notamment le chanté Noël ou le matoutou crabe à Pâques. Nous ritualisons collectivement, en formant des cercles de différentes tailles. Depuis mon retour en Martinique, j’ai aussi participé à des rituels vaudou haïtiens, à la santeria cubaine ou encore à des ben démaré et des cérémonies autochtones amérindiennes. J’ai eu l’opportunité de voyager au Canada, au Chili, en Guyane et au Mexique, où j’ai rencontré des hommes et femmes-médecines. C’était une période où je ressentais un profond besoin de donner du sens à ma vie, de me sentir vivante. J’ai participé à des huttes de sudation, des temazcal, des quêtes de vision chamaniques, où tout se fait en cercle : que ce soit chanter, jouer du tambour, fumer la pipe sacrée, ou encore jeûner en forêt.
Cette pièce adoptera donc un dispositif circulaire et sera participative ?
Tout à fait. Le public sera assis en cercle sur le plateau, avec nous, Chloé Timon la performeuse interprète et moi-même, en performance. Il crée un cercle de protection et participe activement. Dès le début, un accueil de purification (avec de la sauge ou un autre encens) est proposé, suivi d’une relaxation centrée sur le tube digestif. Étant praticienne en Body-Mind Centering, j’accorde une grande importance à cette partie du corps, qui résonne avec la colonne vertébrale et porte une mémoire profonde.
Cette relaxation fait écho à mon histoire, à l’histoire coloniale de la France, à l’héritage plantocratique et aux traumatismes de la Martinique. Ce passé continue d’avoir des répercussions aujourd’hui – pensons aux scandales du chlordécone ou à la cherté de la vie. La pièce propose alors une phase de réparation et de guérison collective, une invitation à rêver ensemble une planète afro-féministe cyborg, un espace à la fois ancestral et futuriste. J’envisage l’histoire non pas comme linéaire, mais comme une spirale.
Vous parlez d’afrofuturisme. Quelles sont vos influences ?
Je suis très influencée par l’écrivain Michael Roch et sa science-fiction caribéenne, notamment . Avec Mami Sargassa, une des mes précédentes pièces, j’ai créé une dystopie afro-futuriste qui interroge la notion de futurité ancestrale : un demain qui pourrait ne jamais advenir. En tant que femmes des Caraïbes, nous sommes les descendantes de lignées ayant survécu à l’esclavage et à la violence coloniale. Cette idée de survivance et de résilience est omniprésente. Nous avons déjà traversé la mort, nous sommes déjà des cyborgs.
On vous sent très marquée par le passé colonial de la Martinique. La pièce l’aborde-t-il aussi ?
Oui, cette histoire doit être racontée non seulement par les historiens, mais par tous. Audre Lorde, dans Sister Outsider, parle de la colère , non comme un instrument de culpabilisation mais comme d’une chirurgie réparatrice. Cette colère là me plaît.
En vivant en Martinique, je ressens quotidiennement la toxicité coloniale. Contrairement à la diaspora antillaise en France, qui revendique et lutte frontalement, nous avons ici d’autres stratégies : la résilience, l’émancipation, le soin. J’ai aussi besoin, et c’est très personnel et intime, de nourrir la beauté et la délicatesse.
Vous œuvrez également pour les populations marginalisées en Martinique. Pouvez-vous nous en parler ?
Il y a de nombreuses raisons qui m’ont poussée à me rapprocher de ces populations, à revenir en Martinique, et à saisir cette opportunité de me sentir utile à la société. M’engager auprès de femmes violentées, battues, incarcérées ou en situation de prostitution a été un élément révélateur dans mon afro-féminisme. Les problématiques des femmes noires doivent être abordées entre nous, en tant que femmes noires issues des Caraïbes et de la migration (Haïti, République Dominicaine).
Lorsque je vivais à Montpellier, j’ai œuvré pour une société plus juste et égalitaire. J’ai notamment travaillé auprès des femmes détenues du centre pénitentiaire de Nîmes ainsi qu’au service psychiatrique gériatrique du CHU de Montpellier. Ces expériences ont été marquantes, d’autant plus qu’à l’époque, j’étais complètement invisibilisée d’un point de vue artistique. Ces engagements ont constitué pour moi un temps fort, ressourçant, où j’ai trouvé une forme de légitimité.
Ayant moi-même traversé des traumatismes, je suis en mesure d’accompagner d’autres personnes sur ce chemin, notamment grâce à des outils somatiques. La question de la communauté et de la place des identités queer me touche profondément, car elle rejoint celles de la post-identité et de l’hybridité. Elle dépasse la simple revendication identitaire, qui peut parfois devenir enfermante, bien que je comprenne sa nécessité. Nous devons tendre vers une vision post-identitaire, car nous sommes déjà des êtres métissés, hybrides, multiples.
La Martinique peut être un territoire où l’homophobie est encore très présente, y compris dans certains milieux militants. Cela pousse souvent la communauté queer à se replier sur elle-même pour se protéger, mais elle est aussi très structurée. J’observe des évolutions, des transformations, des révélations… et des épanouissements. J’ai contribué à mon échelle, et d’autres personnes aujourd’hui y mènent un travail admirable.
Au sein du FIAP Martinique, notre premier et seul festival international d’art performance que nous avons créé avec Henri Tauliaut en 2017 et dont la 5ème édition aura lieu en 2026, nous abordons la question queer ; aussi les questions écoféministes décoloniales, dans un contexte où les enjeux sont d’autant plus complexes et profonds. Il s’agit d’un double combat, d’une intersectionnalité vivante et incarnée, dont certaines communautés hexagonales pourraient s’inspirer…
Propos recueillis par Cédric Chaory
©TAP Poitiers
Tournée Let’s Go To The River : Première de création 01/04/2025, Klap de Marseille ; festival Trouble 19/04/2025 (Bruxelles) ; festival 100% l’expo, Paris la Villette, 26-27/04/2025