
Entre contrôle et chaos : deux visions du mouvement
Static Shot de Maud Le Pladec : une parade glacée
Ça commence comme un défilé, parce que c’en est un, non ? Mode, marche, coupes nettes, hauteurs et regards distanciés, la chorégraphie est un battement d’ailes ultra-millimétré. On entre dans Static Shot comme on feuillette un magazine, en tournant les pages d’un ballet bien taillé. Christelle Kocher pour KOCHÉ, vêtements coupés/décalés, non genrés… so hype, so maîtrisé. Les corps se glissent dans la mécanique, huilés comme les rouages d’une horloge suisse. La haute précision est là, mais où est l’accident, la faille, la faille essentielle qui pourrait tout bouleverser ?
Maud Le Pladec parle de « relâchement ». Elle l’écrit, même. On le cherche. Sporadiquement, un.e danseur.euse s’évade, un pseudo lâcher-prise qui n’en est pas un, un échappé qui réintègre vite le rang, le cadre. Ça devait « raconter les corps, comment ils interagissent, comment ils excèdent, comment ils se meuvent, comment ils vivent ou survivent, comment ils s’abandonnent, comment ils s’attirent, comment ils se mêlent, comment ils s’entrechoquent, comment ils se transforment, comment ils ne meurent pas… » mais rien ne dépasse. Pas une mèche, pas un frisson. L’image est impeccable, la glace est fine, mais on ne voit pas ce qui coule sous la surface. Les corps sont là, mais ce qui les traverse, ce qui les meut, échappe. Comme un défilé, comme une parade, comme ces revues de girls aux jambes savamment orchestrées – découpage géométrique, précision au millimètre, pas un souffle de trop. La machine s’enraye-t-elle ? Jamais. Pas même quand quelques morceaux de tissu tombent. Se délester de quelques vêtements, est-ce cela l’émancipation ? S’émanciper de quoi, au juste ?
Le regard cinéma, Le Pladec l’explore, oui, galavanisée qu’elle fût par une collab’ récente avec une réalisatrice. Pas de projection, pas d’écran, mais la danse qui se travaille en plan fixe, en plan séquence, sans pause, sans respiration. Le regard ne s’arrête pas, le mouvement non plus. La musique de Chloé Thévenin et Pete Harden, elle, impose sa cadence, 130 BPM, une pulsation continue qui porte, qui emporte – ou qui comble un vide ? Ça devait être hypnotique, mais ça lasse. La répétition ne magnétise pas, elle assèche. On est dans le temps, dans l’étendue, mais où est l’instant suspendu ? Où est la faille ?
On sent les références, elles s’empilent comme les strates d’une archéologie chorégraphique éclatée. Il y a du All That Jazz, du Busby Berkeley, du cabaret à la ligne froide, du Forsythe clinique, du Cunningham distancié. Le Grand Mix pas vraiment no(u)v(e)a(u). Pourquoi pas ? Mais la collision n’arrive pas. Il faudrait une étincelle. Un souffle de vie. Les vingt-deux interprètes du Ballet de Lorraine sont sublimes, alertes, incisifs, mais ils performent un langage qui, ici, n’a rien à dire. Le fruit est mûr, il craque sous la dent, mais il laisse un goût de vide.
Déception ? Oui. Surtout quand on sait d’où vient Maud Le Pladec, cette artiste qui a secoué la scène avec des pièces où la danse et la musique s’arrachaient l’une à l’autre, s’entrechoquaient, se heurtaient pour mieux s’exalter. On se souvient de Professor, de Poetry, de Moto-Cross, ce solo hybride où la machine et l’humain fusionnaient en une créature insaisissable. On se souvient de l’explosion, de l’urgence. Ici, rien n’explose. Static Shot porte bien son nom. Prenez un shot, vous resterez de marbre. Statique.
Malón d’Ayelen Parolin : L’insoumission en mouvement
Il en faut, de l’énergie, pour enchaîner après la martialité implacable du Static Shot de Maud. Et pourtant, le Ballet de Lorraine s’y jette avec une insouciance électrique, changeant radicalement d’univers. Fini le strike pose modasse et la rigueur mécanique, place aux couleurs pastels et aux déclinaisons estivales où l’apparente légèreté masque une complexité bien huilée.
Ayelen Parolin orchestre ici un grand désordre organisé. Malón – ce mot argentin qui évoque l’irruption chaotique d’un groupe – est plus qu’un titre ; c’est une déclaration d’intention. La chorégraphe argentine, fidèle à son goût pour l’absurde et le burlesque, propulse sa tribu dans une transe hallucinée, une rave party au bord du rituel sacré. L’entrée en scène est un choc : des corps extatiques pris de convulsions, une danse de Saint-Guy qui semble d’abord erratique avant de s’avérer diaboliquement précise. Chaque tremblement, chaque saccade se propage en un effet papillon contagieux, fusionnant charleston et samba dans une euphorie collective.
L’humour de Parolin est grinçant, critique : il interpelle. Ses danseurs se meuvent avec une physicalité brute, une gestuelle qui semble maladroite, mais qui s’inscrit dans une rigueur mathématique. La répétition, omniprésente, construit une tension permanente : l’ordre et le désordre s’entrelacent, se défient, s’épousent. C’est dans cette friction que la pièce trouve sa force, dans cette mécanique savamment déréglée qui fait vaciller nos repères.
Le collectif est ici une entité mouvante, insaisissable, chacun semblant poursuivre sa propre impulsion tout en appartenant à un tout. Et ce tout, il faut le voir : baigné dans des lumières acidulées et frappé de costumes fluorescents signés Alexandra Sebbag, il est un véritable tableau en mouvement, une fresque hallucinée. La musique électro de Benoist Este Bouvot, pulsatile et hypnotique, enfonce encore le clou, rendant l’expérience presque viscérale.
Ce Malón est une onde de choc, une libération par le mouvement qui rappelle que la danse est avant tout une jouissance, une révolte, un sourire démesuré gravé dans le corps. En offrant au Ballet de Lorraine cette œuvre plastique et sensorielle, Ayelen Parolin insuffle une énergie rare, un regard neuf qui emmène ailleurs. Cet ailleurs est l’exacte direction que doit prendre Maud Le Pladec, à la tête de la compagnie depuis janvier 2025. On la sait prête à tous les défis et c’est tant mieux. On l’espère.
Cédric Chaory
©Laurent Philippe
Vu à La Coursive le vendredi 14 février 2025