Christophe Chanut, directeur ESPACES PLURIELS (Pau)

La danse: ici, là, ailleurs... partout à Pau.

Umoove s’est rendu dans la charmante ville de Pau où depuis janvier 2023 Christophe Chanut dirige la scène conventionnée danse ESPACES PLURIELS riche de ses deux théâtres : l’intimiste Théâtre de Saragosse et le tout nouvel espace culturel Le Foirail, vraie réussite architecturale en cœur de ville. Présentation d’un projet, des lieux, d’une programmation dense/danse et d’une cité animée par la curiosité à l’endroit de l’art chorégraphique.

Vous avez pris la direction d’Espaces Pluriels à Pau en janvier 2023. Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amené à ce poste ?

J’ai beaucoup voyagé à travers la France. Originaire de Lyon, j’y ai effectué l’ensemble de mon parcours universitaire – sociologie, histoire de l’art, puis une spécialisation en management culturel. J’aimais cette ville qui répondait à toutes mes attentes, et je n’avais initialement pas envisagé de la quitter. Cependant, en travaillant dans le milieu artistique et culturel, notamment à la Maison de la Danse de Lyon – mon premier ancrage professionnel –, j’ai eu l’opportunité de côtoyer des compagnies du monde entier. Cela m’a donné envie de découvrir d’autres horizons.

J’ai ainsi rejoint la Maison de la Culture d’Amiens, mettant le cap vers le Nord, avant de devenir secrétaire général en Scène nationale, d’abord à Valence, puis à Sète. À l’origine, je me destinais au secteur de la danse, mais avec le temps, j’ai élargi mon champ d’intérêt. Ma grande curiosité pour tous les arts en général Mon ouverture d’esprit m’a conduit à ne pas me limiter à une seule discipline et à m’orienter vers les Scènes nationales pour explorer d’autres formes artistiques.

Mon expérience à la Scène nationale de Sète a duré huit ans. Ensuite, j’ai ressenti l’envie d’évoluer vers un poste de direction, tout en me confrontant à la conception et à la mise en œuvre d’un véritable projet artistique et culturel.

Espaces Pluriels est une scène conventionnée danse. Quel lien vous unit à cet art ?

Depuis toujours, et plus encore aujourd’hui, l’art chorégraphique porte un message fort et défend des valeurs essentielles. Pourtant, il demeure parfois le parent pauvre des arts vivants, et il me semble fondamental de lui accorder toute la place qu’il mérite. Dans le contexte complexe que nous traversons actuellement, il est primordial de préserver et de promouvoir cet art, et c’est précisément ce qui se joue ici, à Pau.

Le projet que je porte à Espaces Pluriels s’inscrit dans cette dynamique. Il prolonge d’ailleurs l’orientation qui existait déjà à l’origine : renforcer la programmation et l’accompagnement des artistes du champ chorégraphique.

Je tiens aussi à préciser la spécificité d’Espaces Pluriels d’être un lieu pluridisciplinaire en théâtre, cirque et danse tout étant une scène conventionnée danse et reconnue comme telle par le ministère de la culture, ce qui signifie que son projet artistique est principalement centré sur la danse contemporaine. Cependant, son fonctionnement s’inscrit dans un écosystème plus large de structures culturelles présentes à Pau, un fonctionnement en synergie avec d’autres disciplines. C’est-à-dire que Pau dispose de plusieurs structures dédiées aux arts vivants, chacune avec son propre axe artistique : L’Orchestre de Pau Pays de Béarn (OPPB) pour la Musique classique, le Théâtre à Pau dédié au théâtre classique et enfin Jazz à Pau. Nous travaillons ensemble à la programmation annuelle au sein d’un même lieu, inauguré en 2022, Le Foirail avec son grand plateau et sa salle de quelques 600 places.

Y a-t-il des coups de cœur qui ont suscité votre amour de la danse ?

Il y en a eu beaucoup, et il est toujours difficile d’en faire une liste, mais si je devais en retenir un, ce serait le choc esthétique fulgurant que j’ai ressenti en découvrant une œuvre d’Anne Teresa de Keersmaeker. Ce fut une véritable révélation.

De la même manière, Merce Cunningham m’a profondément marqué. Artiste singulier, il proposait des dispositifs scéniques uniques et des univers abstraits fascinants. Face à ses œuvres, je me suis retrouvé submergé de questions. Heureusement, j’ai eu la chance de pouvoir échanger avec l’équipe exceptionnelle de la Maison de la Danse, qui m’a apporté des clés de compréhension de son travail.

Ce fut un tournant : un champ des possibles s’est ouvert devant moi, éveillant une curiosité insatiable, non seulement pour ces artistes mais, plus largement, pour la danse contemporaine dans son ensemble.

Votre projet pour Espaces Pluriels s’articule autour de cette phrase : « Une scène chorégraphique qui relie ». Qu’entendez-vous par là ?

Le point de départ de mon projet repose sur un constat : aujourd’hui, Espaces Pluriels est à un tournant, notamment avec l’arrivée du Foirail. Mon ambition est d’irriguer la ville avec la danse et de la mettre en résonance avec ses habitants – et j’insiste sur le terme habitants plutôt que spectateurs.

Je souhaite créer des confrontations avec la danse, non pas dans une volonté de provocation, sauf si cette provocation consiste à provoquer la rencontre. L’enjeu est de concevoir une programmation qui s’adresse directement aux habitants, afin d’élargir le public de notre structure culturelle et de faire de la danse un véritable vecteur de lien social. C’est dans cette optique que mon projet s’articule autour du triptyque « Ici, là et ailleurs »:  Ici, c’est le Théâtre Saragosse, un lieu intime de 200 places; Là, c’est le Foirail, une grande salle de 600 places qui permet d’accueillir des grands formats et des propositions ambitieuses et Ailleurs, c’est la ville elle-même, où la danse investit l’espace public pour explorer de nouveaux territoires, de nouvelles modalités de rencontres entre les artistes et les habitants.

Ce triptyque reflète pleinement l’esprit du projet : faire dialoguer la danse avec différents espaces, pour qu’elle résonne auprès du plus grand nombre.

Les Palois et les Paloises aiment-ils justement cette rencontre avec la danse sur tout leur territoire ?

Il y a une véritable curiosité pour la danse à Pau, un héritage précieux laissé par Carole Rambaud et Michel Vincenot. J’ai la chance d’arriver dans une maison qui a porté avec force et engagement l’art chorégraphique. Ils ont tant fait pour la danse que, d’une certaine manière, il m’est plus facile de prendre la relève : le public palois est déjà curieux et réceptif, ce qui est assez remarquable.

En tant que nouvel arrivant, je suis frappé par la capacité du public à dépasser une simple opposition j’aime / je n’aime pas pour s’ouvrir à la découverte d’œuvres parfois exigeantes. Voir des salles combles pour des spectacles audacieux est étonnant et réjouissant.

Ma première saison s’est articulée, par exemple, autour du chorégraphe Emmanuel Eggermont, avec All Over Nymphéas au Foirail, Aberration au Théâtre Saragosse et une performance au Musée des Beaux-Arts de Pau. La curiosité autour de cette mise en portrait de cet artiste, le parcours que les spectateurs ont fait et la venue en grand nombre du public, témoignent de l’appétence du public pour un univers artistique exigeant. C’est, à mes yeux, la preuve de l’intelligence et de la sensibilité de leur regard sur la danse contemporaine.

Et le Foirail alors ? Ce nouveau théâtre dont Pau dispose aujourd’hui, qu’apporte-t-il au déploiement de votre projet ?

Le Foirail est un véritable défi, mais aussi un moteur essentiel dans mon choix de postuler à Pau. Quoi de plus exaltant que d’accompagner la transformation d’un lieu, d’être acteur d’un projet qui mute et se réinvente ? Et dans le contexte actuel, où la construction de nouveaux théâtres est rare, voir une ville comme Pau oser édifier un tel espace en plein cœur de ville, en 2022, est profondément enthousiasmant. Pau a fait un choix audacieux en la matière puisque le Foirail est un bâtiment pensé et géré par la ville dont la programmation est partagée par 4 opérateurs ou partenaires qui couvrent le champ du spectacle vivant avec l’Orchestre de Pau, Jazz et Théâtre à Pau et nous, Espaces Pluriels.Lieu de synergie, ce lieu comprend aussi Le Méliès, formidable cinéma Art et Essai.

Le Foirail ouvre un champ des possibles immense. Sa création était une nécessité : jusqu’alors, le Théâtre de Saragosse, avec ses 200 places, était le seul espace scénique dédié à la danse contemporaine dans une agglomération de 170 000 habitants. Pau n’a jamais eu de Scène nationale, ni de Centre dramatique ou chorégraphique ; il lui manquait une grande salle.

Certes, il y a le Zénith, mais le Foirail vient combler un vide en proposant un espace exemplaire, doté d’un très grand plateau et d’un équipement technique neuf. Les premiers retours, qu’ils viennent du public ou des artistes, sont extrêmement positifs. Ce qui frappe particulièrement, c’est la qualité du rapport scène/salle.

Le Théâtre Saragosse a toujours offert une belle proximité entre les artistes et le public, grâce à sa configuration intime et son joli balcon. Mais le Foirail n’a pas à rougir : malgré sa capacité bien plus grande, il parvient à préserver cette proximité, essentielle à la magie du spectacle vivant.

Vous mentionnez l’importance de l’éducation artistique et culturelle « tout au long de la vie ». Quelles initiatives spécifiques avez-vous prévues pour intégrer cette dimension dans votre projet ?

L’une des grandes nouveautés de mon projet est l’attention portée aux familles. Je considère la sortie en famille comme un levier essentiel pour l’éducation artistique et culturelle. C’est pourquoi nous avons développé une dizaine de propositions dédiées à ce public, avec des formats d’invitation adaptés et la mise en place d’un abonnement spécifique, le pass famille.
On parle souvent du vieillissement des publics du spectacle vivant. À mon sens, la famille est la meilleure manière de rajeunir l’audience : en impliquant les enfants, les parents, les frères et sœurs, mais aussi les oncles et tantes, nous favorisons une transmission naturelle et intergénérationnelle du goût pour la danse.

Les résultats sont d’ailleurs très encourageants : lors de notre première saison, nous avions 73 pass famille. Cette année, nous approchons les 200. Cette dynamique prouve que le public évolue et se renouvelle.
Par ailleurs, l’éducation artistique et culturelle ne doit pas s’arrêter aux scolaires. Il est essentiel d’aller vers d’autres publics pour qui l’accès à la culture est moins aisée et qui ont besoin d’un accompagnement spécifique pour accéder à l’art. À Pau, nous avons ainsi mis en place un projet avec le chorégraphe rochelais Renaud Dallet, destiné aux patients en hôpital psychiatrique et aux résidents d’un EHPAD.

Même si nous manquons parfois de moyens et de ressources pour multiplier ces actions, nous restons engagés dans cette démarche. Être présents dans ces lieux est une priorité, car cela fait pleinement partie de notre mission de service public : amener la danse là où elle peut avoir un impact profond, en tissant des liens avec des publics qui en sont souvent éloignés.
Vous parlez de la nécessité de « favoriser l’épanouissement de chacun et le mieux-vivre ensemble ».

Quelles actions concrètes allez-vous mettre en place pour atteindre cet objectif ?

Il s’agit avant tout de faire d’Espaces Pluriels un lieu accueillant, un espace de vie où l’on ne vient pas seulement « consommer » du spectacle, mais où l’expérience artistique se prolonge avant et après la représentation. Je souhaite casser cette approche consumériste de la culture, tant du côté du spectateur que du programmateur, en évitant de poser des spectacles sur une programmation comme on disposerait des objets sur un rayonnage.

J’accorde une grande importance aux moments de convivialité autour des spectacles : multiplier les bals participatifs, organiser des temps participatifs favorisant le bien-être et l’épanouissement de chacun, mais aussi investir l’espace public pour faire rayonner la danse au-delà des murs du théâtre.

Le Foirail, en ce sens, est un formidable levier. Son implantation en plein cœur de ville, à quelques pas de l’hypercentre, a déjà contribué à de nombreuses transformations dans le quartier. Ce lieu est devenu un véritable poumon culturel, offrant une respiration nécessaire et une ouverture à un public plus large. Participer à une programmation hors les murs, au sein de la ville, c’est aussi œuvrer à l’épanouissement collectif et toucher le plus grand nombre.

La coopération entre les régions Occitanie et Nouvelle-Aquitaine semble être un axe important de votre projet. Comment comptez-vous développer ces synergies et quels bénéfices en attendez-vous pour les artistes et le public ?

L’ouverture est aujourd’hui un marqueur essentiel de notre projet, et le Foirail, grâce à son grand plateau, nous permet d’envisager de nouvelles collaborations. Nous avons déjà engagé des mutualisations avec d’autres théâtres du territoire et des festivals comme Le Temps d’Aimer à Biarritz, notamment pour accueillir de grands ballets.

Nous évoluons sur un territoire commun, entre le Béarn et le Pays basque, et il est essentiel de créer des ponts avec Biarritz, qui est un acteur majeur de la danse. Cette dynamique renforce la vitalité artistique et culturelle de notre terrain d’action.
Par ailleurs, mon attachement à la région Occitanie m’a naturellement conduit à tisser des liens entre la Méditerranée et l’Atlantique. Dès mon arrivée à Pau, j’ai posé un acte fort : construire un arc entre ces deux espaces en invitant des artistes d’Occitanie, afin que les œuvres puissent circuler plus largement entre ces deux régions.

Aujourd’hui, nous sommes dans une logique de décloisonnement. Il y a une volonté partagée de sortir des cadres traditionnels et de penser en termes de territoire global, de ruralité, de liens entre métropoles et campagnes.

L’enjeu est de créer des jonctions sur cet immense territoire qu’est la Nouvelle-Aquitaine. Les frontières administratives existent, mais les frontières artistiques, elles, sont mouvantes et doivent être repensées autrement.

Qu’en est-il de la place de la danse au sein d’Espaces Pluriels ? De votre programmation et des résidences ?

L’arrivée du Foirail a marqué un véritable point de bascule pour Espaces Pluriels. Ce nouvel équipement a permis de repenser la place du Théâtre Saragosse, qui devient désormais un véritable lieu de fabrique artistique. Ce mot me tient particulièrement à cœur : il traduit l’idée d’un espace où la création est en mouvement, où l’on accompagne les artistes dans leur processus de recherche et d’expérimentation.

Nous n’avons pas autant de moyens que nous le souhaiterions pour accueillir autant de spectacles au Foirail qu’à Saragosse. C’est pourquoi nous avons choisi de faire de Saragosse un lieu de résidence privilégié, tout en le maintenant largement ouvert au public. Les sorties de résidence y jouent un rôle essentiel : elles permettent aux spectateurs de découvrir les coulisses de la création, d’observer comment une pièce se construit, comment un artiste explore, tâtonne, se confronte à l’acte de création – avec ses réussites et ses questionnements.

L’enjeu est d’innerver encore davantage l’accompagnement artistique, de faire de cette fabrique un véritable poumon pour la ville, un espace vivant où la danse se pense et se construit au plus près du public. Quant à la programmation, elle se fait presque naturellement, portée par les rencontres, les désirs, les évidences artistiques qui s’imposent au fil du temps.

Toutefois, un défi majeur persiste. Lorsque j’ai pris la direction de l’établissement, nous étions à un moment charnière, soutenu par un accompagnement des tutelles. Aujourd’hui, ce soutien n’est plus à la hauteur des ambitions et des dimensions du projet. Comme partout, nous subissons l’augmentation du coût de la vie et de l’énergie, ce qui impacte lourdement notre fonctionnement. Si nos subventions sont maintenues, dans les faits, ce maintien équivaut à une baisse, car il ne compense pas l’inflation. Comme beaucoup de mes collègues, je me retrouve face à ce paradoxe des baisses-maintien, qui complexifie la mise en œuvre de notre projet et nous oblige à redoubler d’ingéniosité pour continuer à faire vivre la danse et accompagner les artistes dans les meilleures conditions possibles.

Quelle vision à moyen et long terme pour Espaces Pluriels ?

Depuis mon arrivée, l’une des premières étapes a été de renouveler la demande de conventionnement danse auprès du ministère. C’est désormais acté depuis juillet dernier, pour une durée de quatre ans.

À moyen terme, je souhaite structurer davantage notre projet en développant des temps forts programmatiques et en renforçant les liens avec des artistes. Cependant, je n’ai pas la prétention d’arriver avec une liste d’artistes associés préétablie. Ce terme me semble aujourd’hui galvaudé, utilisé à tort et à travers. Pour moi, l’association avec un artiste ne doit pas être un simple affichage, mais une relation construite sur des réalités concrètes et des affinités artistiques

En arrivant en 2023, j’ai pris le temps d’observer, de comprendre où je me situais, quels étaient les besoins des habitants, des artistes locaux et du lieu lui-même. Ce n’est que maintenant que je peux envisager un compagnonnage avec un ou une artiste. Avant cela, ce serait une démarche artificielle. Ce que je souhaite, c’est une collaboration qui a du sens, qui passe par la co-production, la résidence, mais aussi un accompagnement sur des enjeux plus larges : une présence active sur le territoire, une implication au sein de l’équipe du théâtre et une participation à des moments clés de la vie du lieu.

L’autre grand axe de développement est la création de temps forts, voire d’un festival. J’aimerais renouer avec l’esprit de ce qu’avait initié Michel Vincenot avec Pluriel, un festival qui mettait en avant des formes contemporaines de petit format, disséminées dans toute la ville. Aujourd’hui, dans un contexte où les ressources sont de plus en plus limitées pour les artistes, ces formats se multiplient et doivent trouver des lieux de diffusion.

Je crois aussi en une dynamique qui alterne entre grands et petits formats. Par exemple, nous allons bientôt accueillir Carcaça de Marco Da Silva Ferreira au Foirail, une pièce de grande envergure. En parallèle, nous présenterons Fantaisie Minor, une petite forme tout-terrain, dans trois lieux différents de la ville (les Halles de Pau, puis sur une place près du Théâtre Saragosse et dans l’hyper centre, Place Clémenceau). Ces croisements permettent d’aller à la rencontre du public et d’exposer les spectateurs à des artistes qui ont tant à partager.

Propos recueillis par Cédric Chaory
©François Calavia

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