AION – Gilles Baron

Aïon, le temps retrouvé

Il est là, Soraki. Venu d’ailleurs. D’une planète lointaine, une planète sous trois lunes figées. Un monde arrêté, suspendu. Là-bas, le temps ne passe plus. Il tourne sur lui-même, enfermé dans une boucle infinie, un cercle où chaque jour recommence, inlassable. C’est ainsi. C’est un destin figé. C’est une histoire impossible. Et pourtant. Pourtant, il y a une faille, une brèche. Un espoir minuscule. Un rêve.

Il faut relancer la course du temps. Redonner au monde le mouvement. Soraki en a la mission. Lui seul peut briser l’immobile, arracher son peuple à l’éternité stagnante. Comment ? Par les rêves des enfants. Eux seuls. Eux qui ferment les yeux, qui plongent dans l’inconnu, qui ouvrent des passages là où tout semble clos. Le voyage commence ici.
Soraki se dresse au bord du plateau. Silhouette de passage. Son costume, étrange, bariolé. Une étoffe persane jetée sur lui, des couleurs d’ailleurs, un masque. Il parle. Raconte. Dit l’histoire de ce temps perdu, de ce monde en suspens. Il demande aux enfants de fermer les yeux. De rêver. De voir. Parce que sans eux, il ne pourra rien.

Alors tout bascule. Le public glisse ailleurs. Une autre planète. Un ailleurs mouvant, incertain. Derrière un voile, ils apparaissent. Deux silhouettes errantes, un monolithe noir. Un bloc. Un mystère. Il est là, planté au centre du vide. On pense à Kubrick. À 2001 l’Odyssée de l’espace. À cet objet qui ne dit rien mais qui contient tout. Ici, dans Aïon, ce monolithe a un nom. Kigen. Il est tombé, traversant la faille. Il a chuté dans le monde premier, et avec lui, tout s’est mis en mouvement. Le cosmos, le temps, la matière. L’univers s’est réveillé.

Alors on songe à d’autres voyages. À d’autres quêtes. Seul sur Mars, Dune, ces histoires d’errance dans des terres hostiles. Mais ici, c’est autre chose. C’est un conte qui se déploie comme un rêve. Une matière palpable, une lumière qui vibre. Soraki avance. Il arrive sur les terres de Chronos, Aion et Kairos. Trois dieux du temps. Trois figures. Le temps linéaire, le temps cyclique, l’instant suspendu. Il doit les réunir. S’il y parvient, tout renaîtra. Sa planète sera sauvée. Ils sont là, ces dieux, au plateau. Dans la danse, dans le jonglage, dans l’acrobatie. Trois arts, trois gestes, basique dans leur traitement formel. Sans doute suffisamment virtuose pour un jeune public. Le temps qui se déplie dans le corps, dans le mouvement. Les interprètes se succèdent, se croisent, retiennent l’attention. C’est pour les enfants. Ceux qui regardent, qui écoutent, qui rêvent.

Encore une fois, Gilles Baron est là, à la frontière des formes. Entre la danse, le cirque, le théâtre. Il tisse un récit, une traversée, une matière sensible. Il s’entoure de jeunes interprètes, ceux du cirque, ceux du corps en déséquilibre. Depuis longtemps, il travaille ainsi, explorant le corps et l’espace, les tensions, les élans. Il cherche le lieu de l’inconscient dans la chair des mouvements.

Avec Mauvais Sucre (projet participatif de 2011 à destination des enfants né d’une observation en autant que forme chorégraphique légère mettant en exergue la formidable puissance juvénile) il l’avait déjà dit. Cette attention à l’instant, à l’immédiat. C’est ce qui compte. Capter, retenir, happer. Et ici, dans Aïon, c’est encore cette même quête. Comment saisir un instant ? Comment donner au temps une forme ? Il y parvient. Par la scénographie, par les images. Plus que le mouvement, plus que la danse, c’est l’espace qui parle. Un espace inédit, un espace rêvé. Un espace hors du temps.

La musique de Vincent Jouffroy, la lumière d’Yvan Labasse. Tout concourt à cette sensation de flottement, d’apesanteur. Le temps s’étire, se tend. Gilles Baron construit un écrin pour l’instant. Il cherche à l’abriter. Le préserver de la consommation, de la vitesse. Il le suspend. Alors, peut-être, le temps recommencera à couler. Peut-être, Soraki réussira.

Cédric Chaory
©PierrePlanchenault
Vu au festival POUCE, La Manufacture CDCN Nouvelle-Aquitaine le jeudi 6 février.