Fabrice Ramalingom

Fabrice Ramalingom, en apesanteur

Dans le cadre du festival jeune public néo-aquitain POUCE, le chorégraphe Fabrice Ramalingom a présenté sa nouvelle création Trois poids, trois mesures soit 3 personnages – Zaza, Tom et Vinz – qui explorent le phénomène de la gravité de manière ludique et poétique. Parole et geste mêlés, cette pièce fouille le champ lexical de la pesanteur avec humour et légèreté, invitant le public à ressentir cette force universelle de manière inédite et captivante. Rencontre avec Fabrice, à chaud, à la sortie de la première bordelaise.

D’où vous est venue l’idée de travailler sur la gravité à l’adresse notamment du jeune public ?

C’est assez inattendu, car initialement, je partais sur une toute autre idée pour cette pièce. Mais j’ai finalement changé de direction parce que ma précédente création pour le jeune public traitait de la manière de créer une chorégraphie à partir des gestes quotidiens. Cette pièce avait pour ambition de préparer les spectateurs de demain, de leur donner les clés pour comprendre ce qu’ils voient, afin que cela leur parle et qu’ils aient envie de revenir au spectacle. Alors que la précédente pièce était esthétiquement simple, j’avais envie de trouver du ravissement et du plaisir à regarder les choses. J’ai donc décidé de me concentrer sur ce qui nous occupe en tant que danseurs : comment nous négocions avec le poids, comment nous donnons notre poids, accueillons l’autre, le levons, nous faisons lever ou sommes écrasés par un poids. J’avais envie de montrer à ces jeunes spectateurs ce qui est en jeu dans le travail de la danse. Quand tu commences à faire de la danse contact – ce que j’ai fait pendant des années – on t’enseigne tout cela : le poids, la gravité. Et quelque part, j’avais envie de transmettre cela à un jeune public.

La pièce débute comme un cours…

Effectivement, la pièce commence par ce qu’on pourrait appeler une mini-conférence pour enfants. Très vite, nous basculons dans l’imaginaire avec l’histoire de l’élévation, le croisement entre le dessous et le dessus. Il y a cette idée de passer de la parole à la danse, que l’exploration se poursuit en mettant en jeu les poids des interprètes sur scène.
La scénographie est somme toute simple et légère mais également élégante et virtuose grâce à cette immense toile de velum.

Parlez-nous de ce matériau.

Oui, ce velum a une histoire avec la compagnie puisque nous l’avons déjà utilisé pour deux autres créations. En 2004, j’avais imaginé une sorte de plafond qui descendait jusqu’à écraser les danseurs, activé par un moteur. Puis, en 2013, pour un duo avec le chorégraphe-performer Benoît Lachambre, nous avons travaillé sur l’idée d’un voyage interstellaire. La toile commençait en bas, s’ouvrait, redescendait et s’étalait, révélant une autre planète sur le dessus. Je pense que cette toile ne m’a pas encore révélé toutes ses possibilités.

C’est lourd ?

Très lourd ! Ce que vous voyez pèse 70 kg. Nous ne pouvons pas l’adapter à toutes les scènes car il nous faut un système d’accroche. Ce tissu possède des aimants. D’autre part, je sais qu’il y aura des théâtres sans possibilité d’accroche, donc j’ai envisagé de faire une version sans la suspension finale.

Vous parliez de danse contact précédemment. Trois poids, trois mesures laisse entrevoir une démonstration. Comment avez-vous travaillé la matière chorégraphique de cette pièce ?

Il y a eu une bonne part d’improvisation avec les danseurs durant la phase de création, notamment autour des portées. C’est vraiment eux, avec les cours que je donne et les échauffements basés sur les jeux de poids – repoussé, plié, déplié, emmené, balancé, bercé – qui ont fait surgir des idées. Ensuite, je me suis mis au travail pour retrouver les sensations. Par exemple, l’interprète Elisabeth Merle, lorsqu’elle danse seule, se souvient de tout ce qu’elle a traversé avec les autres interprètes, de tout ce voyage. 

Il s’agit là de votre deuxième création pour le jeune public sur un répertoire qui compte plus d’une quinzaine de pièces. Est-ce un exercice aisé pour vous que de créer pour les enfants ? Cela nourrit-il votre travail pour vos pièces tout public ?

J’avais du mal avec l’idée de faire un spectacle pour le jeune public lorsque l’on m’a proposé, en 2017, puis j’ai créé My (petit) Pogo. Cette pièce est l’adaptation de My Pogo, créée cinq ans plus tôt. Elle s’inspirait de la danse punk rock des années 1970-80, le pogo, et explorait les thèmes du « vivre ensemble » et de la place de chacun dans la société. Comme Trois poids, trois mesures, elle commençait comme une conférence, expliquant les principes de la chorégraphie, avant de se transformer en un spectacle plus poétique et énergique. L’objectif était de sensibiliser les jeunes spectateurs à l’art chorégraphique de manière ludique et pédagogique. Nous l’avons jouée à plus de 100 reprises. Je me souviens qu’enfant, ce qui m’intéressait était de comprendre et de sentir les choses. J’insuffle cela dans mes productions pour le jeune public, mais je les traite comme des spectacles tout public, même si le texte est bien adressé et la construction dramaturgique identique. C’est un exercice en plus qui m’aide à comprendre les failles et les écueils dramaturgiques. Je pense qu’à chaque pièce pour le jeune public que je crée, je gagne en exercice de dramaturgie.

Dans le cadre de sa diffusion en milieu scolaire, Trois poids, trois mesures pourrait-il s’immiscer dans des cours de physique, de géologie ou encore de littérature ?

Bien évidemment. Nous allons créer un livret qui parlera de la gravité, de la poésie, de la littérature, de la physique que j’ai étudiée plus jeune. Les professeurs pourront s’emparer de cet outil qui fera écho à la pièce lors de sa diffusion auprès des scolaires.

On sait qu’une pièce vit et bouge tout au long de sa diffusion. Il s’agit là de la première, savez-vous déjà ce qui va évoluer, mûrir ?

Je retravaille mes pièces jusqu’à la fin de leur exploitation et même quand elles ont tourné une centaine de fois, je les retravaille. On change les places, on ajoute des éléments, on modifie les textes. Pour Trois poids, trois mesures, la partie chorégraphique finale ne bougera pas mais je pense que les autres parties vont évoluer. Mon équipe connaît ma manière de travailler et sait pertinemment qu’il faudra s’adapter. Je pense d’ailleurs que c’est plutôt salvateur pour eux car aucune routine ne s’installe.

Un mot sur le festival POUCE qui vous accueille pour cette première ?

Ce festival est un incontournable. En France, tout le monde sait que pour le jeune public, c’est un passage important. C’est toujours un plaisir d’y être programmé. J’ai eu la chance de jouer My (petit) Pogo en février 2019. Créer Trois poids, trois mesures au sein de ce rendez-vous qui vise à sensibiliser les jeunes à la danse et à les initier à l’art chorégraphique de manière ludique et pédagogique via des ateliers et des rencontres avec les artistes ne pouvait que me faire plaisir. Plus tard dans l’année, en novembre-décembre, dans ma région l’Occitanie, la pièce va tourner.

Propos recueillis par Cédric Chaory
© Brice Pelleschi

TOURNEE: 28 novembre Florac; 30 novembre; 1er et 2 décembre Tournefeuille; 5 et 6 décembre Odyssud Les Mazades.

Création vue à la M270 Floirac, partenaire du festival POUCE, le jeudi 6 février.