
À CORPS: de l’audace, de la poésie et du politique
Du 9 au 17 février 2025, Poitiers accueille la 31ème édition du festival À CORPS, toujours prompt à célébrer la danse sous toutes ses formes. Avec 27 spectacles amateurs et professionnels, des rencontres, des temps de réflexion et des échauffements collectifs, À CORPS bouscule nos représentations du corps. Organisé par les Université de Poitiers, Centre d’Animation de Beaulieu et TAP, Scène nationale du Grand Poitiers, le festival mixe audace, poésie et politique. Sélection (non exhaustive) de pièces qui claquent !
Rebecca Journo : Une danse des métamorphoses féminines
Rebecca Journo, artiste associée au TAP, poursuit une quête artistique fascinante où la danse, loin de se cantonner à une simple expression esthétique, devient un moyen de scruter les fondements du féminin et ses dérives. À travers ses pièces, l’artiste dépeint un univers où les archétypes féminins se confrontent à une déconstruction radicale, au service d’une vision poignante et parfois inquiétante du corps.
Dans L’Épouse, elle incarne cette figure spectrale, errant sans âme dans une marche nuptiale, tirée par des fils invisibles, oscillant entre un sacre inévitable et une totale dépersonnalisation. La Ménagère pousse plus loin l’exploration, transformant la cuisine, ce sanctuaire quotidien, en un lieu d’aliénation où la danse devient une mécanique de la répétition, une dérive subtile entre routine et dysfonctionnement.
Enfin, dans Les amours de la pieuvre, la chorégraphe et ses complices ouvrent un espace organique, immersif, où la fluidité du désir et des imaginaires se fondent dans une recherche sensorielle troublante. Rebecca, avec une maîtrise inouïe, pousse son corps et celui des spectateurs à l’extrême limite de la transformation, là où le sens du féminin, dans ses contradictions et ses métamorphoses, se trouve à la fois révélé et déconstruit. Chaque geste, chaque mouvement, semble voué à déconstruire l’idée même du féminin traditionnel pour nous offrir un portrait brut, complexe et étrangement libéré de ses contours figés. Coup de cœur.
La scène comme espace de lutte et de révolte
À CORPS a toujours été ce lieu d’expérimentation où la danse devient une forme de résistance. Avec DEUX MILLE VINGT TROIS, Maguy Marin réunit théâtre et danse dans un discours acerbe contre l’emprise des médias et la manipulation de l’opinion. Sur scène, les corps et les mots se confrontent, se heurtent à la paroi invisible d’une réalité altérée par des images et des discours imposés. La révolte traverse cette œuvre comme une onde de choc, chaque mouvement et chaque parole devenant un instrument de critique et de dissidence.
Samaa Wakim, avec Losing It !, tisse un solo où le corps devient l’écho d’un héritage de souffrance, la guerre et la frontière marquant la chair, mais aussi l’espoir d’une autre manière d’exister dans le chaos. Sa danse devient ainsi une tentative de résilience face à un monde de plus en plus fracturé. Ces œuvres, radicales et nécessaires, rappellent que la scène n’est pas seulement un lieu d’expression, mais un espace de lutte où la parole et le corps peuvent encore se dresser contre les forces d’oppression.
La Nouvelle-Aquitaine in da place !
Le festival rend hommage à la scène chorégraphique de Nouvelle-Aquitaine, qui se distingue par sa capacité à repousser sans cesse les limites de la danse contemporaine. Michel Schweizer, dans Vivant !, crée un espace suspendu, un entre-deux où art et éthique se mêlent pour interroger nos rapports au monde et aux autres, tandis que dans DOGS, il redéfinit les frontières de l’inclusion, inversant les rôles en faisant danser les figures qui l’ont inspirée, transcendant ainsi les notions de hiérarchie dans la transmission.
Le duo rochelais Sine Qua Non Art offre, aux élèves de l’Atlantique Ballet Contemporain, Plus chaud une œuvre fiévreuse et envoûtante, alors que la poitevine Julie Coutant, avec Tout ouïe, plonge le spectateur dans un voyage sensoriel, où le corps devient réceptacle de toutes les vibrations qui l’entourent.
Enfin, Gilles Baron, avec Des cœurs courroucés, orchestre une fresque chorégraphique envoûtante, explorant la puissance de la masse et l’improvisation, dans une quête de liberté au sein de la collectivité. Ces œuvres font partie d’une scène régionale en plein essor, un terreau fertile pour des propositions ambitieuses et audacieuses, où l’émotion brute et l’alterité se rencontrent.
La lambada, entre désir et géopolitique
Le Collectif ÈS – tout nouveau directeur du centre chorégraphique national d’Orléans – revisite la lambada dans une proposition où la danse devient le miroir d’une époque, tout en engageant un dialogue inattendu avec la géopolitique. Le tube de 1989, phénomène planétaire, est ici détourné de son contexte festif pour se transformer en une réflexion sur les liens physiques et idéologiques.
La lambada, loin d’être une simple danse sensuelle, se transforme en un espace d’exploration du contact, du rapprochement des corps et de la dissolution des frontières. En revisitant ce mouvement collectif et fusionnel, la pièce questionne la signification même du rapprochement des corps dans un monde où les frontières, qu’elles soient physiques ou idéologiques, n’ont jamais été aussi présentes. Réflexion sur l’hybridité, la rencontre et l’altérité, on adore !
Au pays d’Alice Davazoglou
Le festival met également à l’honneur Alice Davazoglou, une artiste qui redéfinit les contours de la danse inclusive. Dans Danser ensemble, Alice, porteuse de trisomie 21, bouleverse les conventions en inversant les rôles : ce sont les chorégraphes qui, à son initiative, dansent à ses côtés, transformant l’acte de transmission en un processus profondément égalitaire. Cette inversion des rôles n’est pas seulement une réaffirmation de l’inclusion, elle devient un acte politique en soi. Parallèlement, Je regarde les étoiles, son exposition de dessins et de vidéos, permet d’appréhender l’artiste dans sa quête personnelle, où son corps et son esprit fusionnent pour offrir une vision intime de son monde et de sa danse. Une œuvre généreuse et libératrice qui brise les frontières invisibles entre art et handicap.
Une 31e édition vibrante et inédite
Incontestablement la 31ème édition du Festival À CORPS est une emballante célébration du corps comme outil de résistance et d’expression. À travers les performances des 150 lycéens et étudiants venus de divers horizons, la danse devient un langage vivant, un moyen d’émancipation, un acte de partage et de transformation. Cette édition, qui juxtapose le grand jeté débridé de Sylvia Gribaudi, l’énergie du dancefloor et des performances audacieuses, s’affirme comme un véritable espace de rencontre, de réflexion et de fête. Comme le souligne Raphaëlle Girard, directrice artistique, cette manifestation ce sont « des corps qui parlent, performent, prennent des risques, véhiculent des émotions, nous invitent à penser ». Une promesse vibrante d’une danse en perpétuel mouvement, résolument en prise avec le monde.
Cédric Chaory
©Remo Ubezio
Festival À Corps – le corps et ses représentations contemporaines