Xuan Le

Xuan Le, la danse tout schuss

Ancien champion de roller freestyle slalom, Xuan Le a troqué les compétitions pour la scène, transformant sa maîtrise du mouvement en une véritable signature chorégraphique. De la découverte fortuite de la danse classique à 17 ans à une carrière internationale entre cirque contemporain, hip-hop et danse sur roller, son parcours est marqué par l’audace et l’expérimentation. Aujourd’hui, il repousse encore les frontières du possible avec Passage, une création mêlant danse verticale et roller, prévue pour 2026. Rencontre avec un artiste en perpétuelle évolution.

Ancien champion de roller freestyle slalom, vous avez bifurqué vers l’art chorégraphique. Comment s’est opéré ce virage ?

Dès l’âge de 5 ans, j’ai chaussé des rollers pour le plaisir de la glisse et la facilité des déplacements. Plus tard, adolescent, une marque de rollers m’a repéré et proposé de concourir en freestyle slalom (ndlr : discipline du roller acrobatique consistant à slalomer entre une ligne de cônes posés au sol). De 17 à 20 ans, j’enchainais les compétitions et les voyages toutes les deux semaines. C’étaient en quelque sorte mes premières scènes. En 2009, j’ai été sacré champion de France et ai terminé 6ᵉ au championnat du monde. J’ai commencé à ressentir l’envie de passer à autre chose, prenant conscience des limites de la compétition. Gagner à tout prix me motivait moins que la recherche du mouvement.

Un jour, alors que je patinais sur la place du Palais-Royal en face de la Comédie-Française, le vidéaste Thomas Braud m’a abordé. Il souhaitait réaliser une vidéo avec le chorégraphe Christophe Bleton, un projet qui n’a finalement pas vu le jour. Cependant, cette rencontre m’a amené à mon tout premier cours de danse classique, à 17 ans. Ce fut une révélation : l’approche du mouvement, le rapport à la musique, tout résonnait en moi. J’ai voulu explorer cet univers, mais en raison de mes nombreuses compétitions, je n’ai pas pu suivre de formation académique. J’ai donc multiplié les stages.

Vous parlez d’un premier cours de danse classique. Vers quels autres styles vous êtes-vous tourné ensuite ?

Lors de ces stages, j’ai surtout pratiqué la danse contemporaine. Cet univers très large m’a permis d’explorer de nombreux styles. En parallèle, j’ai suivi une préparation physique spécifique avec Jean Claude Perrin, l’ancien coach de la championne de tennis Amélie Mauresmo, ainsi qu’un travail d’assouplissement inspiré du yoga. Si j’avais la rigueur physique d’un champion de roller, mon corps n’était pas celui d’un danseur ; il m’a fallu le façonner pour atteindre un niveau professionnel.

En parallèle de cette formation atypique, j’expérimentais un nouveau style en studio ou dans la rue, fusionnant danse et roller. Ce que je faisais n’avait pas vraiment de précédent, si l’on excepte la roller dance de l’époque disco ou le patinage artistique, mais mon approche était très différente.

Vous débutez rapidement une carrière d’interprète. Quel fut votre premier contrat ?

Le Cirque Éloize, une compagnie canadienne de cirque contemporain !Pendant ma formation, je cherchais à explorer le plus d’univers chorégraphiques possible : danse contemporaine, cirque, arts de la rue… Je savais que mon profil atypique de danseur sur rollers ne rentrait dans aucune case. J’ai reçu une proposition du Cirque Éloize, qui m’avait repéré via une vidéo que j’avais envoyée. Ce contrat de trois ans, avec 200 dates par an, était une opportunité incroyable donnant lieu à de très belles tournées à travers le monde.

J’avais pour habitude d’envoyer aux compagnies des vidéos de mes performances sur rollers, car inscrire « danse sur roller » sur un CV ne suffit pas à donner une idée précise. Ces vidéos suscitaient la curiosité des directeurs artistiques. J’ai même eu la chance de rencontrer Pina Bausch, un an avant sa disparition.

L’Opéra du Capitole de Toulouse, la compagnie danoise Next Zone, puis Pixel de Mourad Merzouki… Qu’avez-vous appris à ses côtés ?

Pixel est un succès qui continue de tourner des années après sa création il y a maintenant plus de 10 ans. Le public ne réalise pas à quel point il est complexe de danser dans cette pièce : nous devons nous projeter dans un univers numérique invisible pour nous sur scène. C’était un véritable challenge, d’autant plus que je rejoignais pour la première fois une compagnie exclusivement hip-hop. J’avais un solo sur rollers, un duo et des parties d’ensemble. Travailler avec Mourad a été une expérience formatrice et exigeante.

Comment abordez-vous le geste dansé avec des rollers aux pieds ? Qu’est-ce que cela change dans la dynamique et l’expression corporelle ?

Dans la danse, on entend souvent : « Prolonge ton mouvement, va chercher plus loin. » Le roller permet justement cela, comme si l’on était dans l’eau ou en apesanteur. Il ajoute aussi des possibilités de rotation et de lévitation, rappelant les derviches tourneurs. Mais il impose également des contraintes : gestion du poids, de la vitesse, des niveaux… Mon objectif sur scène est de faire oublier l’objet roller, qu’il soit totalement intégré au corps du danseur.

Pouvez-vous nous parler de votre création Passage, association de danse verticale et roller prévue pour l’automne 2026 ?

Nous en sommes aux prémices de notre laboratoire de recherche. À l’image de mon métissage – je suis d’origine espagnole et vietnamienne – je souhaitais croiser différentes esthétiques. J’ai donc choisi de confronter l’art de la danse verticale, issu du cirque, à la danse sur roller. Passage explore les interconnexions humaines, ces liens visibles et invisibles qui nous unissent. Francisca Alvarez, avec qui je travaille sur ce projet, et moi avons été profondément inspirés par le film Les Ailes du désir de Wim Wenders. La figure de l’ange qui décide de descendre sur terre pour aller à la rencontre des humains nous a semblé parfaite pour incarner cette relation entre ciel et terre, que nous souhaitons exprimer sur scène, sans pour autant verser dans le religieux.

Cette pièce marque un tournant dans mon parcours, car la danse verticale pourrait m’ouvrir à d’autres univers, notamment ceux des arts du cirque et de la rue.

La création sera présentée à l’automne 2026, à la fois en salle et en extérieur. Ma compagnie, aujourd’hui installée à La Rochelle en Nouvelle-Aquitaine après avoir été implantée en Bretagne à Cesson-Sévigné, a besoin de s’ouvrir à de nouveaux réseaux, en cohérence avec la diversité qu’elle revendique.

Parallèlement aux résidences de Passage, nous préparons des tournées internationales, notamment en Inde et en Corée du Sud avec notre pièce actuellement en diffusion RefletLe roller possède un pouvoir d’attraction unique, il agit comme un pont entre des publics variés et cosmopolites.

Propos recueillis par Cédric Chaory
@Morgan Eloy

Prochaine date : Reflet – Château de Barbezieux (16), le vendredi 28 mars à 14h00 et 20h30.