
Raconte-moi une histoire, mais ne me la conte pas trop !
Pour sa quatorzième édition, POUCE, festival néo-aquitain, a invité son (jeune) public à « nourrir les imaginaires » et à « échanger sur les questions de la vie de manière sensible ». L’événement a déployé une programmation foisonnante initiée par la Manufacture CDCN et ses partenaires : 41 représentations, 10 spectacles, 5 créations, des journées professionnelles et des ateliers dédiés aux jeunes et aux familles. Entre danse africaine, classique, contemporaine, indienne ou urbaine, les corps ont raconté, exploré et surpris. Et si le conte a souvent été la porte d’entrée pour embarquer la jeunesse, un stand-up revisité ou une conférence dansée sur la gravité ont tout autant ébloui le public. Morceaux choisis vu à Bordeaux (Glob théâtre), Floirac (M.270), Bruges (Espace culturel Treulon), La Rochelle (Carré Amelot) et La Couarde-sur-Mer (La Maline).
ImagOri :laissez conter les petits papiers
Dans l’écrin de la scène, ImagOri du duo de chorégraphes Jeanne Azoulay et Amine Boussa se déploie comme un rêve éveillé, une ode à l’acceptation de l’autre et à la communion bienveillante entre l’homme et la nature. Destiné aux âmes les plus jeunes, ce spectacle ne cherche pas à encombrer la simplicité du conte par une dramaturgie complexe. Non, ici, la poésie et la magie naissent de la délicatesse du décor en papier et des jeux de lumière qui caressent le plateau immaculé.
Une chanteuse, portant un lampion, allume des luminaires, et la scène s’illumine doucement, comme un matin brumeux. Une danseuse émerge du décor, ses bras ondulent avec la grâce des roseaux sous le vent. Autour d’elle, une faune et une flore de papier, fragiles et éphémères, prennent vie. La rencontre avec un autre être, marquée par une danse hip-hop, offre un ballet de douceur et d’élégance, où les ombres dansent sur le fond de scène.
La soprano, telle une gardienne des lieux, chante dans une langue inventée, mystérieuse et envoûtante. Sa voix guide les protagonistes et le public dans cette odyssée narrative, où chaque note est une invitation à l’imaginaire. Par sa présence féérique, assure une harmonie unique, tissant les fils de la diversité pour créer une mélodie captivante. Le plateau se couvre de feuilles blanches, légères et fugaces, symboles de transformation et de fragilité. L’homme, captivé par cet être de papier, semble vouloir se fondre en lui, illustrant un rapport harmonieux entre l’homme et la nature, et un éveil à la différence de l’autre.
Les contes sont-ils tous bons ?
Si ImagOri vous transporte dans un univers aux contrées méconnues, celles de Coquilles, première pièce jeune public du chorégraphe Amala Dianor, sont plus facilement repérables : la Mère Afrique.
Là, il y a des parapluies. Ils s’ouvrent, se ferment. Ils pivotent comme des planètes lentes, au ralenti, sous la lumière. Ils deviennent maisons, robes, machines. On dirait qu’ils respirent. Ils avancent dans la pénombre, traînant derrière eux un souffle d’enfance. Mais tout cela… tout cela ne prend pas. La danse voudrait s’envoler. Elle n’y arrive pas. La jungle est là, posée comme une promesse. On attend. Il y a une mante religieuse, il y a un gorillon qui bouffonne, il y a le hip-hop et la grâce. Mais quelque chose manque. Quelque chose s’efface. Une rencontre qui ne se fait pas, des pas qui hésitent, des figures qui tombent avant même d’avoir été rêvées. Alors on regarde. On attend encore.
Et puis un instant de beauté. Infime. La mante religieuse comme une marionnette s’agite au gré de fils imaginaires tirés par le primate sous fond de ritournelle de boîte à musique. C’est presque rien. Mais c’est là. Et c’est déjà fini. Le reste revient, le déjà-vu, les gestes sans nécessité. La magie qui pourrait être et qui n’est pas. On pense aux contes d’Afrique. À leur richesse évocatrice que l’on sait et qui ne vient pas. À l’enfance que le chorégraphe voudrait toucher du bout des doigts, mais qui lui glisse entre les mains. Comme une coquille vide, une ébauche de voyage arrêté trop tôt.
Alors on part un peu plus à l’Est, au pays des mille divinités : l’Inde, là où se joue Je suis tous les Dieux solo de Marion Carriau. Elle dit qu’elle est tous les dieux. Alors elle danse. Ses mains deviennent prières, masques, cris. Elles sculptent l’espace, elles racontent des choses qu’on ne comprend pas tout à fait mais que l’on sent, pourtant, vibrer. On suit le mouvement, la parole qui s’y glisse, les rythmes frappés au sol comme une incantation ancienne. Ici, tout s’assemble. Tout fait sens.
Comme cette entrée en matière, fort belle : Marion décompose jusqu’à l’os quelques signes du bharata natyam, danse traditionnelle indienne. C’est comme un cadeau qu’elle nous fait, un don, des clés de compréhension de ce qui va advenir. Elle répète de nombreuses fois les gestes pour que nous les intégrions. Pour qu’ils deviennent aussi une nouvelle matière chorégraphique, contemporaine et abstraite. De l’art de la substitution !
Marion ne reproduit pas. Elle détourne. Elle arrache le sacré à ses racines pour l’emmener ailleurs, dans un autre territoire, un espace sans frontières. On la suit dans ses notes de musiques tout comme au gré des histoires familiales de Ganesh – fils de Shiva et Parvati – Dieu de la sagesse, de l’intelligence et de la prospérité. Voilà une bien belle manière – pluridisciplinaire et futée – de faire aimer le bharata natyam à de jeunes pousses.
Nous sommes loin du compte
Avec Ma part d’ombre, Sofiane Chalal ne nous contera pas mythes et merveilles mais plus prosaïquement sa vie de gros, vieille blessure dont il (se) joue aujourd’hui. Son corps trop grand, trop large, trop tout, il le raconte. Il dit qu’on lui a dit qu’il ne pouvait pas danser. Alors il danse. Malgré tout. Avec tout. Il parle aussi. Beaucoup. Peut-être trop. On l’écoute. Mais on voudrait qu’il bouge encore, plus longtemps, plus fort. Que son corps dise ce que les mots ne disent pas.
Parfois, il s’efface. Le noir du plateau le mange, le noir de son costume le retient. Et pourtant, quand il surgit, il est là, tout entier. On devine la virtuosité de son popping, on s’étonne de son krump et on applaudit à sa danse du ventre singulière tout en « rebond bedonnant » et tressaillement, mais c’est trop peu. La dernière image, la plus belle. Un corps qui grimpe sur lui-même, une ascension lente et fragile, un mouvement vers ce qu’il est, ce qu’il devient. Il dit qu’il faut croire. Il dit qu’il faut faire.
Alors les contes sont-ils toujours bons ? Peut-être. Mais parfois, ils n’arrivent pas. Parfois, ils se brisent avant de commencer. Parfois, ils disparaissent. Et parfois, ils surgissent, inattendus, portés par un geste, une parole, un regard. Alors ils existent, du moins pour le jeune public qui toujours a été enthousiaste quand j’étais plus tiède dans mes applaudissements pour Ma part d’ombre notamment. Il faut le vivre ça : Sofiane est une vraie rockstar face à son public de drôles. Les questions fusent sur lui lors des bords plateaux : est-ce qu’on te reconnait dans la rue ? Tu danses partout dans le monde ? t’es vraiment un champion du monde de hip hop ? Et toi tu dis : c’est moi ou je suis passé à côté d’un truc ? Mais qu’importe. Par sa bonhommie et sa tchache, Sofiane ravit son auditoire et avant de le quitter, il souffle de précieux conseils :« Sachez-vous faire confiance et faîtes toujours ce que vous aimez dans la vie. Regardez-moi avec mon physique j’ai su devenir un danseur professionnel de hip hop qui tourne dans le monde entier ? Foncez les enfants ! ». Sympa le grand frère !
Démo poids / contre poids
Une histoire de poids encore. Il y a d’abord un sac qui tombe, puis une plume. Lente, suspendue. Une plume, puis une autre. Tout ça pour te dire c’est quoi la gravité, comme dans un bref petit cours précis et direct. Puis ce sont les corps qui tombent, qui chutent. Toujours. Inévitablement. Il y a l’attraction, cette force impalpable qui gouverne tout, qui décide de l’endroit où l’on va s’écraser. Et pourtant, on rit. C’est drôle, oui. Une drôlerie grave et suspendue que ce Trois poids, trois mesures de Fabrice Ramalingom.
Trois personnages, Zaza, Tom et Vinz. Ils jouent. Ils essaient, manipulent, échouent, recommencent. Ils interrogent la pesanteur, la tiennent entre leurs mains, la laissent leur échapper. Il y a des vêtements colorés, des portés, des déséquilibres savamment orchestrés. Des corps qui se cherchent, se heurtent, se soulèvent, se confient leur poids. Et toujours cette confiance entre eux, cette nécessité d’être là, ensemble, dans l’espace, de se tenir, de tomber, de se relever.
Et le velum. Immense. Il flotte, se plie, se déploie. Tantôt mer, tantôt nuage, tantôt montagne sous laquelle il faut ramper, s’échapper, respirer. Il est tout, il est le lieu, il est le vide et le plein. Une toile qui pèse 70 kg et qui pourtant s’élève, s’abandonne, se laisse porter par l’air. Il construit, déconstruit, révèle. Il est la matérialisation du poids et de son contraire, il est le théâtre d’un effondrement toujours en suspens.
Fabrice Ramalingom nous parle du poids, mais pas seulement. Il nous parle de ce que c’est que donner, de ce que c’est que recevoir. Il parle du corps qui cherche, qui hésite, qui se libère. Il parle de la danse comme d’une langue, avec ses verbes précis : déposer, négocier, balancer, soulever. Des verbes doux et rudes à la fois. Il parle de ce qui nous ancre et de ce qui nous élève, de cette tension entre la chute et le vol.
Le spectacle commence comme un cours. On veut comprendre, on cherche à saisir, à enfermer la gravité dans des mots. Et puis très vite, on comprend qu’il faut lâcher prise. Sentir plutôt que savoir. Laisser les sensations nous traverser. Les lois de Newton sont là, tapies dans les corps, dans les trajectoires, dans l’air qui s’agite sous les mouvements. Mais elles sont devenues autres. Elles sont devenues danse.
Il y a quelque chose d’enfantin dans cette exploration. Une manière de toucher, d’expérimenter, de rire face à l’échec, de se réjouir de la chute. C’est une pièce pour le jeune public, certes, mais c’est une pièce pour tous. Pour ceux qui savent encore s’étonner de ce qui tombe et de ce qui reste en suspens.
La danse ici est un jeu, mais un jeu grave. Parce que tout ce qui tombe finit par heurter quelque chose. Parce qu’il y a, dans chaque envol, la menace du retour au sol. Et pourtant, on rit. On rit comme on retient son souffle, comme on attend la chute en espérant qu’elle ne viendra pas.
Et quand la toile s’élève tel un nuage moutonnant, quand les corps s’apaisent, il reste cette sensation. Quelque chose de léger, quelque chose de dense. Comme un poids que l’on aurait enfin appris à porter. Le poids de l’enfance, volatile et grave à la fois.
Cédric Chaory
©MC Monin pour ImagOri Compagnie Chikri’z – Amine Boussa & Jeanne Azoulay.