
Etude sur le rituel masculin, la répétition et la libération
d’après une histoire vraie (2013) de Christian Rizzo est une œuvre qui exige de la patience. Elle est lente, délibérée, et parfois frustrante par son opacité. Pourtant, lorsqu’elle s’embrase enfin, elle le fait avec une énergie brute, presque primitive, qui justifie amplement son développement progressif. Vue à La Coursive ce soir d’avril 2026, treize ans après la création d’une œuvre devenue culte, cette pièce entièrement masculine, inspirée par un souvenir fugace de danseurs folkloriques turcs à Istanbul, ne cherche pas à raconter une histoire, mais plutôt à explorer l’alchimie du rythme, de la répétition et de la physicalité collective.
Une lenteur délibérée
Les premières minutes sont un test d’endurance. Huit hommes, vêtus de vêtements sombres du quotidien (jeans, chemises, t-shirts), apparaissent dans une quasi-obscurité, leurs pieds nus s’enfonçant dans le sol avec une intensité discrète. La scène est dominée par deux batteries, occupées par Didier Ambact et King Q4, dont la présence imposante plane avant même qu’ils ne commencent à jouer. Pendant de longues séquences, les danseurs se déplacent en motifs soigneusement comptés, s’allongeant, se relevant, marchant en silence. L’effet est minimaliste à la limite de l’austérité, rappelant les premières œuvres d’Anne Teresa De Keersmaeker par leur précision mathématique.
Par moments, l’immobilité est si prononcée qu’on se demande si Rizzo met à l’épreuve la tolérance du public pour le vide. Mais ce n’est pas du vide pour le vide. C’est un vide qui se remplit, goutte à goutte, d’anticipation.
Les batteurs comme catalyseurs
Lorsque la batterie commence enfin, elle n’est pas simplement un accompagnement, mais un protagoniste. Ambact et King Q4 ne se contentent pas de marquer le temps ; ils dictent la température émotionnelle de la pièce. Leurs rythmes — tribaux, hypnotiques, parfois frôlant le rock psychédélique — attirent les danseurs dans un état proche de la transe. La percussion est physique, presque viscérale, et les danseurs répondent en conséquence, leurs mouvements devenant plus urgents, plus complexes, à mesure que le son s’intensifie.
L’un des moments les plus frappants survient lorsque Kerem Gelebek, danseur d’origine turque, se lance dans un solo de piétinements, de sauts et de tours derviches. Sa performance est un cours magistral d’abandon contrôlé — précis mais sauvage, technique mais extatique. On dirait qu’il invoque les danseurs absents du souvenir de Rizzo, remplissant la scène de fantômes en mouvement.
Masculinité, fraternité et le corps comme sculpture
La pièce de Christian Rizzo est résolument masculine, mais elle évite les écueils de la posture machiste. Elle explore plutôt une autre forme de masculinité, enracinée dans la camaraderie, le soutien et la vulnérabilité. Les danseurs se soulèvent, s’appuient les uns sur les autres, et tombent même les uns pour les autres, pour être rattrapés et ranimés. Il y a une tendresse dans leurs interactions, en particulier dans les duos dont les mouvements sont si synchronisés qu’ils semblent partager un seul souffle.
La chorégraphie joue souvent avec le poids et le contrepoids, créant des sculptures vivantes qui se déplacent et se reforment comme un mobile d’Alexander Calder. Les pieds fléchis, les torses ondulants et les bras entrelacés des danseurs créent une poésie visuelle à la fois rugueuse et raffinée.
Le climax : une explosion d’énergie pure
Le dernier tiers de la pièce est l’endroit où la vision de Rizzo se concrétise pleinement. La batterie s’accélère, les mouvements des danseurs deviennent plus exubérants, plus abandonnés, et la scène se transforme en un tourbillon de motion. La mélancolie précédente — renforcée par les éclairages sombres de Caty Olive — se dissout, remplacée par une joie pure et débridée dans le rythme partagé.
C’est là que d’après une histoire vraie justifie pleinement son existence. La lente combustion de la première moitié cède la place à une explosion cathartique, une célébration de la communauté, de la mémoire et du pouvoir transformateur de la danse.
Cela dit, la pièce n’est pas sans défauts. La sensualité hypnotique des torses ondulants des danseurs, bien que captivante au début, s’use après une répétition prolongée. Certaines sections semblent trop étirées, comme si Rizzo, fasciné par l’idée du rituel, avait oublié de monter. De plus, les sections silencieuses, bien qu’efficaces pour créer une tension, traînent parfois en longueur. On souhaiterait que les batteurs interviennent plus tôt, pour injecter un peu d’élan tant attendu.
Une œuvre qui persiste dans l’esprit
Malgré ces menues réserves, d’après une histoire vraie est une expérience mémorable, voire hantante. C’est une pièce qui grandit en vous, comme une mélodie que l’on n’arrive pas à chasser. Le chorégraphe, ancien musicien de rock et artiste visuel, apporte une perspective unique à la chorégraphie. Son vocabulaire gestuel n’est pas classiquement formé, mais il est profondément ressenti — enraciné dans l’instinct, la mémoire et une compréhension profonde de la manière dont les corps peuvent communiquer sans mots.
Rafraîchissant par son opacité, d’après une histoire vraie ne cherche pas tant à raconter une histoire qu’à évoquer une émotion — l’impression tenace d’un moment. Merci pour ce moment …
Cédric Chaory
© Marc Dommage
Vu à La Coursive le mercredi 29 avril 2026
