
Au commencement l’élan
Soraya Thomas, chorégraphe basée à La Réunion mais aussi depuis peu en Dordogne, travaille actuellement à sa prochaine création EXULT. Un trio ambitieux qui trouve sa source dans le documentaire du même nom qu’elle a co-réalisé avec Vincent Laborde. Aux côtés de David Drouard – allié de longue date – elle dévoile la genèse de cette œuvre dévoilé en 2027 au Théâtre Luc Donat (Le Tampon, La Réunion).
Comment définiriez-vous cet « élan » au cœur d’EXULT : est-il une nécessité physique, intime ou politique ?
Soraya Thomas : Je dirais qu’il est les trois à la fois. C’est un élan vers l’autre, à la fois physique et politique. Il y a cette idée du geste comme premier jaillissement, une impulsion qui surgit de nous. La question devient alors : comment le relier à un environnement, à autrui, à un lieu ? À l’origine, cet élan naît d’une secousse — celle de nos sociétés traversées par des fractures. J’ai voulu recréer une passerelle, mettre en lumière ces paysages opposés. Pour moi, La Réunion incarne cette passerelle.
Pourquoi La Réunion ?
Soraya : Ici, on touche à l’intime. Je suis franco-mauricienne. J’ai grandi en métropole, où j’ai également suivi toute ma formation de danseuse. Je suis arrivée à La Réunion à l’âge de 24 ans, et j’en ai aujourd’hui 48. Je m’y suis immédiatement sentie chez moi : le soleil, les odeurs, la nourriture… tout me correspondait. Cette île rassemble mon métissage. L’Afrique de l’Est y est proche ; c’est la terre de mes aïeux.
Tisser du lien dans un monde fragmenté : avez-vous ressenti un appel à le matérialiser sur scène ? Est-ce un fil conducteur dans votre œuvre ?
David Drouard : À la base de la pièce EXULT, il y a ce documentaire, inspiré et porté par les réflexions de Clément Rosset dans La Force majeure, où la joie est décrite comme un élan d’insoumission face à une existence lucide et froide. Son œuvre nous inspire : il y a dans ses écrits un geste de résistance. Mais sur le plateau, cela ne pouvait se traduire littéralement par des moments de réflexion. Nous voulions du jaillissement, partir du ressenti, du temps qui passe, se laisser pénétrer… Tout cela est difficile à mettre en images. Au début des résidences nous nous sommes trompés en essayant de coller trop au propos initial car EXULT c’est parler de nous mais sans passer par un récit linéaire ou un exposé. Cela se joue plutôt dans une zone floue où les sensations circulent, dans les failles infimes. C’est là que la pièce naît.
Soraya : Cette urgence à dire, à raconter le monde — et d’autres mondes — traverse largement mon travail. On peut le constater dans mon triptyque explorant la révolte et l’intime : La Révolte des papillons, le solo Et mon cœur dans tout cela ? et Souffle. Le travail de David, à mon sens, partage cette même urgence : celle de questionner le monde tel qu’il va.
Parlez-nous de votre rencontre ?
Soraya : Je venais de signer Barry n’est pas complètement blanc, une réponse fantasmagorique et dansée à l’idée reçue selon laquelle la cellule familiale serait régie par des rôles assignés selon le genre. Je m’apprêtais à débuter mon triptyque. C’est alors qu’un danseur de La Réunion m’a parlé de David, m’assurant que quelque chose nous reliait, que nos échanges et rencontres pourraient être féconds. Nous étions en 2015. Je lui alors ai envoyé un message via les réseaux sociaux et l’ai invité à participer à une résidence de La Révolte des Papillons mais c’est finalement pour Et mon cœur dans tout cela que s’est faite la rencontre.
Je me souviens l’avoir accueilli à l’aéroport de Saint-Denis pour le conduire au Théâtre sous les Arbres, où nous répétions. Une relation de confiance s’est installée immédiatement — ce qui est assez rare, je dirais. Depuis, nous ne nous quittons plus.
David, avez-vous fait appel à Soraya comme regard extérieur sur votre nouvelle création Soutenir ?
David : Faute de moyens et de temps, je n’ai pas eu cette opportunité mais Soraya était présente à la première à l’Onyx en janvier dernier. Il est d’ailleurs prévu qu’elle soit regard extérieur sur ma prochaine création jeune public.
Comment le documentaire nourrit-il l’écriture chorégraphique d’EXULT ?
Soraya : Dès le début du tournage, il y avait le choix affirmé de créer un documentaire de recherche, une œuvre en soi, une œuvre artistique aux frontières floues. L’approche était résolument empirique, tout en se confrontant aux différents mondes que nous traversions : La Réunion, la Mayenne, la Tanzanie. Comment se mettre progressivement en lien avec les autres ? Petit à petit, nous avons tiré des fils, des principes issus du documentaire que nous cherchons aujourd’hui à retrouver sur le plateau.
Entre fiction et poésie, une narration poétique s’est imposée. La question était : que faisons-nous chorégraphiquement de ces rencontres ? Comment le trio se forme-t-il ? Tout comme lors du tournage des questions sont apparues : quels liens se tissent entre les personnes ?
Le film est co-signé par Vincent Laborde ; il a réalisé toutes les captations et teasers de mes pièces. Il a un regard particulier sur le mouvement. Lui-même bouge avec sa caméra d’une manière singulière.
David : Je précise que nous sommes partis avec un projet de tournage bien calé, dépendant d’une boîte de production etc. mais sur place, nous nous sommes rendus compte que nous avions trop projeté. EXULT ne pouvait pas se faire ainsi : il nous fallait lâcher prise pour accueillir les paysages, les rencontres, les éléments. Il nous a fallu beaucoup déconstruire.
La déconstruction semble être effectivement au cœur du projet. Lors de votre sortie de résidence à Bordeaux vous avez expliqué avoir repensé entièrement votre scénographie autour d’un cube … est-ce fréquent ces atermoiements ?
Soraya : Je dirais que c’est inévitable, même si cela devient parfois plus compliqué sur des pièces de groupe. Pour mon solo Et mon cœur dans tout cela?, la déconstruction était au cœur même du processus de création. C’est forcément perturbant, on ne va pas le nier, mais se déplacer permet d’être au plus juste.
Il faut pouvoir se le permettre : l’endroit le plus juste de l’artiste réside dans cette recherche-là. Sur le plan émotionnel, c’est assez complexe, mais il est nécessaire d’atteindre cette zone d’insatisfaction pour pouvoir viser le plus juste possible.
Qu’est-ce qui relie les différents territoires explorés (La Réunion, la Mayenne, la Tanzanie) dans leur manière de laisser surgir le mouvement ?
David : Les éléments — l’eau, le feu, le vent… — leur présence est tangible : le crépitement du feu, l’énergie de la terre. Dans le documentaire, on peut ressentir ces forces, et la pièce cherche également à les incarner. Pendant le tournage, nous étions nourris par ces éléments, qui ne cessaient de transformer et de modeler nos états. Il est évident qu’ils continueront à irriguer et à traverser la pièce.
Quelle place vont occuper les danseur·euses amateur·es dans la pièce, et que viennent-ils transformer dans l’écriture ?
David : Nous avons l’envie que sept amateurs et amatrices participent à une traversée avec nous sur le plateau, à l’instar de ces scènes du film où nous évoluons sur des places de marché. Il s’agira d’un échantillon d’interprètes prédisposés, sans être des professionnels. Nous souhaitons également que ce groupe reflète, de manière représentative, les populations que la pièce traverse.
Soraya : Lors de la résidence à Bordeaux, nous avons pu réfléchir au protocole à venir avec ces amateurs. Au contact de notre stagiaire Sol, nous avons expérimenté des exercices qui prolongent ce que nous avions déjà exploré lors de masterclass et stages.
En juin prochain, nous serons en résidence à la Cité des Arts (La Réunion) : ce sera le moment de préciser plus concrètement ce protocole d’apprentissage de la pièce auprès des amateurs. Ce sera aussi l’occasion d’auditionner notre troisième interprète — une femme qui pourrait venir d’un autre champ artistique que la danse, comme le théâtre ou le cirque. Nous aurions beaucoup aimé qu’elle soit tanzanienne, mais pour des raisons de production et de budget, cela n’est pas envisageable.
À La Méca, lors de votre sortie de résidence, l’échange avec le public a été très riche. Que faites-vous de tout ce qui a été dit — interprétations, retours — au moment où vous concevez la pièce ?
Soraya : On ne peut pas ignorer les interprétations du public, mais il faut aussi garder un certain recul. Je reconnais que certaines images évoquées par le public, notamment pour la partie que nous appelons Smokebox, ne rejoignaient pas exactement l’imaginaire que nous avions convoqué. Il faut se rappeler que nous étions en sortie de résidence, que la dramaturgie n’était pas encore fixée et que nous présentions des fragments de la pièce.
David : Nous avons débriefé avec l’équipe, comme à chaque sortie de résidence. Nous avons surtout échangé sur le dispositif trifrontal et les enjeux de l’immersion : comment l’installer dans tous les théâtres ? Devra-t-on parfois opter pour un dispositif bifrontal ? L’adaptation est au cœur d’EXULT, encore une fois. Nous sommes cependant aguerris à cet exercice : Et mon cœur dans tout cela ? nous a déjà confrontés à ces questions, au gré des salles grandes ou petites que nous avons traversées — je pense notamment au Fanal. Le rapport salle/scène, public/interprète… tout cela constitue un enjeu qui continuera de nous questionner sur cette pièce.
Comment la musique de Jako Maron agit-elle comme une force physique sur les corps plutôt qu’un simple accompagnement ?
Soraya : Jako a créé la musique du documentaire. Là encore, pour des raisons de budget, il n’a pas pu nous accompagner sur le tournage, nous lui avons donc envoyé de nombreuses images au fur et à mesure. Il faut savoir que Jako possède une bibliothèque incroyable de sons qu’il a produits. Il dispose d’une machine modulaire et crée en permanence, souvent sans se souvenir du processus exact qu’il a utilisé. Puis, dans cette masse impressionnante de sons, nous avons pu puiser ensemble. Avec Vincent, nous avons multiplié les allers-retours. Nous avons également eu une résidence au Château Morange et à la Cité des Arts, où nous avons opéré les choix musicaux pour trouver les matières sonores qui nous convenaient.
David : Jako revisite la musique traditionnelle réunionnaise et compose en lien direct avec le mouvement : la musique rencontre le mouvement. Je dirais que lui aussi à son endroit déconstruit. Il y a une hybridité dans son maloya contemporain qui est parfait pour EXULT. D’où tous ces allers-retours. Nous utilisons parfois des imaginaires que Jako ne comprend pas nécessairement, il a fallu beaucoup échanger, rester très perméables, sensibles à la découverte, et accepter de lâcher prise. C’est aussi dans ce lâcher-prise que naît le mouvement que nous souhaitons. Sur un plan politique, il s’agit aussi de questionner comment se rencontrer, comment créer ensemble. Avec Pierre Nouvel le scénographe d’EXULT, Jéronimo Roé à la création lumière, Estelle Boul aux costumes … Nous sommes contraints à la production, aux budgets serrés, mais typiquement ce projet EXULT mériterait beaucoup plus de temps pour questionner ce vivre-ensemble, ce créer-ensemble. C’est que cela demande un temps infini de déconstruire …
Propos recueillis par Cédric Chaory
© Mikael Thuillier
