
Into the Hairy : le titre intrigue, voire inquiète. En anglais, hairy évoque moins la pilosité que l’idée d’une situation redoutable, d’un imbroglio dont on ne sort pas indemne — une affaire épineuse, en somme. Alors, pourquoi s’y aventurer ? Parce que Sharon Eyal, chorégraphe israélienne au style aussi reconnaissable qu’un coup de pinceau de maître, ne cesse de surprendre. On la croyait engagée sur la voie d’un apaisement, après avoir signé en novembre 2021 Promise pour la compagnie allemande Tanzmainz — un septuor lumineux, presque joyeux, célébrant les retrouvailles post-confinement. Las, avec Into the Hairy (2023) par sa propre compagnie L-E-V, Eyal brouille à nouveau les pistes.
Un cauchemar chorégraphique, superbement exécuté
Into the Hairy de Sharon Eyal n’est pas une œuvre pour les âmes sensibles. C’est un spectacle qui s’accroche à l’esprit comme un rêve fiévreux, un ballet grotesque où le corps humain est à la fois glorifié et démantelé, où la frontière entre l’organique et le mécanique s’estompe jusqu’à devenir troublante. Ici, la danse n’est pas une expression de la sexualité, mais plutôt sa dissection clinique, une étude de la manière dont les corps se meuvent une fois dépouillés de tout sentiment, réduits à leurs impulsions les plus primitives, les plus artificielles.
Les sept interprètes, vêtu.es de justaucorps de dentelle noire, évoluent comme un organisme unique et palpitant. Leurs membres se tordent, s’inversent, leurs avant-bras et leurs mains se contorsionnent en gestes évoquant le portage, la mendicité, la ruse — jamais tout à fait humains, jamais tout à fait mécaniques. L’effet est à la fois hypnotique et dérangeant. Sharon Eyal, ancienne danseuse de la compagnie Batsheva et disciple de la technique Gaga d’Ohad Naharin, pousse ses interprètes à des extrêmes de tension et de relâchement. Leurs mouvements sont d’une précision obsessionnelle, répétitifs, presque autistiques. Ils ne dansent pas tant qu’ils sont dansés, marionnettes d’un rituel qui les dépasse.
Lumière, musique et l’illusion de la vie
Les éclairages d’Alon Cohen ne se contentent pas de créer une ambiance : ils opèrent comme un scalpel. Ils découpent les corps des danseurs dans l’obscurité, les révélant par fragments — un bras ici, un torse là — avant de les réassembler en une totalité monstrueuse. On a moins l’impression d’assister à une danse que d’observer un spécimen sous microscope, ou peut-être une colonie d’insectes, dont les mouvements, synchronisés, presque toujours sur des demi-pointes douloureuses, restent étrangement individuels.
La partition, signée par le musicien électro britannique Koreless, est un coup de maître. Ce n’est pas tant de la musique qu’un environnement sonore, une pulsation implacable qui propulse les danseurs vers l’avant, leurs corps réagissant comme sous l’effet d’un courant électrique. Il y a des moments de mélodie inquiétante, des échos de cordes hispaniques, mais le son dominant est un cliquetis mécanique — un battement de cœur, peut-être, ou le tic-tac d’une horloge comptant les secondes avant une fin annoncée. Il arrive que la danse s’accroche un peu trop servilement à la musique, comme si elle craignait de perdre le fil — mais cette hésitation, quand elle survient, se dissout bien vite sous l’effet envoûtant de la pièce. Le spectateur, saisi par une sorte de transe collective, oublie alors ces moments de surenchère pour se laisser emporter par l’alchimie scénique
Le corps comme champ de bataille
La chorégraphie d’Eyal est à son apogée lorsqu’elle explore la tension entre l’individu et le collectif. Les danseurs se meuvent à l’unisson, formant une seule entité, jusqu’à ce qu’un corps, soudain, s’en échappe. Un homme s’enfonce dans un grand plié, les doigts agités comme s’il enfilait un fil invisible à travers sa propre chair. Une femme est soulevée, étirée, relâchée. Ces instants de rupture sont les seules concessions de l’œuvre à une forme de récit, et c’est précisément leur rareté qui les rend si puissants.
L’image finale est hantante : une femme enserre de son bras le torse d’un homme allongé, son visage émergeant au centre du groupe comme un fantôme surgissant de l’inconscient collectif. Un moment de tendresse, peut-être, ou de possession. Quoi qu’il en soit, il reste ambigu, à l’image de toute la pièce.
Une danse pour l’ère de l’anxiété
Into the Hairy n’est pas une œuvre facile. Elle ne cherche pas à l’être. C’est une création qui exige l’attention, qui refuse de réconforter ou de flatter. Sharon Eyal, en collaboration avec son complice de longue date Gai Behar, a conçu quelque chose qui semble désespérément contemporain : une danse pour l’ère de l’anxiété, où le corps est à la fois sacré et profane, où la beauté et la grotesquerie ne font qu’un. Une provocation nécessaire en somme. Ce n’est pas toujours agréable, mais c’est toujours captivant.
Cédric Chaory
© Katerina Jebb
