Clara Cornil : Prendre soin des territoires par le corps

Depuis plus de vingt ans, la chorégraphe et la compagnie Les Décisifs développent une pratique artistique profondément ancrée dans les territoires, ruraux comme humains. Entre création située, écoute des habitant·es et attention portée aux milieux de vie, Les Ateliers du Milieu dessinent une autre manière de penser la danse : comme un geste de soin, de rencontre et de cohabitation avec le réel. Entretien.

Vous développez, avec David Subal et la compagnie Les Décisifs, un travail artistique depuis plus de vingt ans, profondément ancré dans les territoires. Comment décririez-vous les fondements de votre démarche chorégraphique ?

Plusieurs motivations nous ont amenés à travailler sur les territoires. David vient d’Autriche, de Vienne ; il a beaucoup travaillé hors des théâtres, dans des contextes urbains et internationaux. De mon côté, j’ai très tôt été en lien avec les territoires ruraux, car j’y ai grandi enfant. Il y a là une imprégnation physiologique, une compréhension issue de l’expérience de vie de ces territoires.

Il existe une nécessité profonde de prendre soin de celles et ceux qui y vivent : de ce qu’ils sont, de ce qu’ils font, et d’honorer leurs récits par la rencontre, puis par une restitution artistique et chorégraphique. Ce geste de « prendre soin » est très fort : il déplie des pratiques de disponibilité, d’écoute et de rencontre, un travail sur la durée, fait d’infusion et d’arpentage. Cela sous-tend d’autres pratiques corporelles, attentionnelles, qui viennent rencontrer les pratiques chorégraphiques.

En 2020, vous initiez Les Ateliers du Milieu sur le territoire du Parc national de forêts. Ce milieu vous attendait-il ? Comment avez-vous provoqué la rencontre ?

Nous n’étions pas nécessairement attendus. Ce sont des territoires où, même si cela n’est pas nommé ainsi, la notion de subsistance est très ancrée. C’est sans doute aussi le cas dans les territoires urbains, mais je les connais moins et ne peux pas en parler. Pour nous, ce projet faisait profondément sens. Nous partons toujours de ce qui fait sens pour nous, puis de la manière dont cela rencontre le territoire et le travaille continuellement. C’est un peu comme un enfant qui grandit : à chaque âge, cela bouge, se déploie différemment.

Le projet existe depuis cinq ans et se façonne au fur et à mesure que nous le faisons. Il y a une intuition, une vision, mais elles ne se plaquent pas sur le réel : c’est le réel qui vient imprégner les actions, et tout cela dialogue en permanence.

La création a commencé au moment du Covid. Cela a-t-il compliqué votre travail ?

Oui, tout à fait. Nous avons commencé à l’automne 2019. Nous avons néanmoins réussi à organiser un festival, à l’interstice de cette période, lorsque les événements en extérieur étaient encore possibles. Le festival Horizone a d’ailleurs été pensé dès le départ pour l’extérieur et pour la création située.Parallèlement, nous avons travaillé sur un projet éditorial – Les Éditions du Milieu. Nous avions un projet intitulé Dans les bois, dont une des formes de restitution était un ouvrage, La Mémoire de la forêt, rassemblant un corpus d’entretiens réalisés avec des personnes vivant sur le territoire.

Nous avons énormément travaillé sur ce livre pendant le confinement, ce qui a permis de lancer Les Éditions du Milieu. Aujourd’hui, elles publient notamment un jeu de cartes – format très en vogue chez les chorégraphes – pour aller à la rencontre des forêts avec le corps, à travers des invitations à la performance spontanée, entre adultes et enfants.

Vous travaillez en étroite collaboration avec les habitant·es, les artistes et les acteur·ices du territoire. Comment ces rencontres transforment-elles votre regard sur la création et sur la notion de collectif ?

De plus en plus, nous avons envie de creuser la manière dont la création s’articule avec le quotidien. Il ne s’agit pas seulement de jouer dans des espaces non dédiés, même si cela en fait partie. Par exemple, Myriam Gourfink et France Cartigny étaient en résidence cet automne. Dans leur travail, il était pertinent de commencer à performer en public, dans l’esprit de la création MASSE. Il ne s’agissait pas d’un rendez-vous formel, mais d’un public de passage. L’enjeu était que les habitant·es puissent comprendre le projet performatif.

Elles ont performé au marché, autour de la question du pain. Dans cette hyper-ruralité où nous sommes, il y a peu de propositions artistiques, et le public a été accueilli avec beaucoup de générosité par les performeuses. C’est un exemple concret de la manière dont Les Ateliers du Milieu peuvent s’articuler avec le quotidien.

Aujourd’hui, nous développons un autre projet intitulé Cammina, cammina, autour des communautés animales, du pastoralisme et des récits d’éleveurs. Nous l’imbriquons avec une initiative locale d’éleveurs qui souhaitent reconstruire une filière laine sur le territoire du parc. Ici, la création artistique vient compléter une dynamique territoriale très forte, liée à quelque chose qui a existé et pourrait ressurgir. Nous valorisons cette initiative – très ancrée dans l’action et la technique – en y apportant du sensible, du corps, un autre rapport que celui du seul métier d’éleveur.

Nous apportons également des ressources humaines : France, danseuse et bergère ; Leïla Chakroun, chercheuse en écologie et en environnement. Il ne s’agit donc pas seulement de jouer dans des lieux non dédiés, mais d’être véritablement main dans la main, chacun à sa place, pour accompagner une dynamique territoriale.

Êtes-vous accompagnée par les tutelles et les institutions ?

Oui, tout à fait. Nous avons la chance d’être soutenus par des personnes en poste dans les institutions, qui ont fait l’effort, ces trois dernières années, de venir nous rencontrer au fin fond de la Haute-Marne. Nous sommes éloignés géographiquement, et leur curiosité est précieuse.

Nous sommes accompagnés par la DRAC en tant qu’atelier et fabrique artistique de création située. La Région et la DRAC soutiennent également le projet Camina, Camina. La Région et le Département nous aident aussi en tant que lieu et projet structurant pour le Grand Est. Nous ne sommes pas seuls, et heureusement, car une telle initiative ne pourrait survivre sans subventions. Il serait impossible de déployer autant de dispositifs, à la fois pour le territoire et pour les équipes artistiques accueillies.

Vous développez des formats de transmission à destination des enfants, à travers des ateliers gratuits et des stages immersifs. Quelle place tient l’enfance dans votre projet artistique et territorial ?

Il y a de la jeunesse sur ce territoire, principalement des jeunes enfants et des adolescents. Les étudiant·es, en revanche, sont contraints de partir vers les grandes villes pour poursuivre leurs études, car peu de filières sont présentes localement.

La grande joie de ces deux dernières années a été de mettre en place des ateliers hors du cadre scolaire. Nous travaillons depuis le début avec les équipes pédagogiques, et c’est passionnant. Mais aujourd’hui, les enfants viennent à la yourte sans leurs maîtres ou maîtresses. Ils trouvent cela tout à fait normal, comme d’aller au théâtre ou à la bibliothèque.C’était un souhait fort de ma part : la yourte est un lieu singulier, tant par son esthétique que par les matériaux utilisés, sa qualité environnementale, sa poésie et l’attention qu’elle propose. Je connais ses bienfaits, et les enfants l’ont adoptée, tout comme les adultes accompagnants. Nous menons également des projets avec des écoles venant de plus loin : cela essaime.

Parlez-nous de cette fameuse yourte.

Après une trentaine d’années de créations, souvent en situation de nomadisme, même si nous menions déjà des projets de territoire sur un ou deux mois, s’est posée la question de creuser quelque chose dans la durée, d’expérimenter un temps plus vertical. Avec David, nous souhaitions nous déplacer en profondeur, être moins nomades et déplier la question du territoire sur le long terme : territoire matériel, territoire paysager. Il nous fallait donc un espace. Au départ, nous pensions rénover une grange, mais le projet était complexe. Une amie m’a alors suggéré l’idée d’une yourte.

Ce n’était pas dans notre paysage mental, mais ce qui m’a immédiatement intéressée, c’était la possibilité de penser un espace de A à Z : matériaux d’éco-construction, sobriété énergétique, réflexion sur toute la chaîne. Un espace peu coûteux à l’usage et pérenne, ce que notre économie nous imposait aussi. La yourte fait 100 m², elle est circulaire, avec 11 mètres de diamètre. C’est un très beau lieu, situé sur une parcelle à la lisière du village de Rouvres-sur-Aube. Nous avons acquis cette parcelle en octobre dernier et allons également investir une petite maison dans le village pour l’accueil des artistes. Nous souhaitons développer des stages et des formations : cette présence artistique de proximité nous est très chère, tout comme la présence des artistes dans le village.

Quels sont les prochains rendez-vous au premier trimestre 2026 ?

Le travail avec les écoles se poursuit de manière souterraine, peu visible, mais il occupe une grande partie de notre quotidien. En janvier, nous accueillerons Lucie Taffin, accordéoniste, ainsi que Dominique Parent, de la Comédie-Française, autour de textes de Valère Novarina. Une soirée publique aura lieu le 17 janvier.

De nombreux temps de résidence sont également prévus pour Camina, Camina. En mars, nous accueillerons de nouveau des musiciens ; en avril, Aline Fayard & Sandra Wieser – Cie strates travailleront sur un duo de danse tout terrain ; enfin, en mai, DD Dorvillier développera un nouveau projet autour de la parole et de la danse, Parler la danse, avec plusieurs événements.

Nous reconduirons également, pour sa troisième édition, l’Université du Milieu : un espace de métissage, cinq jours d’apprentissage solidaire entre humains et non-humains. En juillet, cinq jours de croisements de pratiques entre gestes artistiques et paysans, savoirs et savoir-faire sensibles. C’est un rendez-vous appelé à grandir : un besoin de se retrouver, de partager des espaces de vie et de pratiques sur un site isolé, comme en incubation. Une expérience très horizontale, où l’on laisse les questions nous traverser par le corps. C’est un très beau moment.

Propos recueillis par Cédric Chaory

Crédit photo : DR

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