
MACÉRA ou l’étrange nécessité du dérèglement organisé
Ils entrent sac au dos, comme s’ils sortaient d’un rêve dans lequel la logistique a toujours été un peu moite, un peu lourde, un peu drôle aussi. Sept marcheurs, voyageurs, touristes ? Non. Sept âmes errantes dans un dispositif scénique qui pourrait être un filet de pêche, un entrelacs de souvenirs, ou peut-être une tapisserie intérieure de routes rêvées. Dès les premiers pas, Macéra annonce la couleur : aucune narration, juste la traversée. On ne racontera pas, on vous fera ressentir.
Mais alors pourquoi cette voix avant l’obscurité ? Cette annonce, ce préambule, ce prétexte ? Pourquoi dire qu’il ne faut pas comprendre, mais ressentir ? La danse, si elle est langage, n’a jamais eu besoin de mode d’emploi. Et pourtant… cette parole liminaire agit comme une clef. Ou une mise en garde. Une invitation à oublier qu’on regarde un spectacle. Se laisser happer. Ou pas.
Macera, c’est une carte sans territoire. Une odyssée en version condensée, mode sac à dos et temps compressé, comme si Ulysse avait réservé un circuit “48h – tout inclus – 5 temples et un village local”. On traverse : les bus bringuebalants, la recherche du bon chemin, les nuits sous la pluie. On se reconnaît dans ce théâtre-mime, ce jeu de signes. L’ironie douce-amère du voyageur désorienté. C’est drôle, parfois. C’est épuisant, souvent. C’est surtout hyper incarné.
Puis vient la danse, la vraie, celle qui déborde du cadre touristique. Le hip-hop selon Pyramid : musclé, aérien, parfois viril jusqu’à l’excès. Mais ici, une mue s’opère. Les sacs à dos deviennent des partenaires, des coussins de rebond, des tremplins. C’est nouveau, joyeusement inattendu. Et puis surgissent deux présences : Léa Misseri, Mélinda Espinoza, sidérantes. Deux corps parmi d’autres, mais deux flammes qu’on n’oubliera pas.
La lumière découpe l’espace comme un moucharabieh : les corps deviennent ombres, reflets, souvenirs. On quitte la narration – enfin – pour plonger dans l’abstraction. C’est là que Macéra nous attrape par le col. La danse devient méditation, souffle, appel. Les chorégraphes laissent tomber les ficelles du show, effleurent quelque chose d’introspectif, fragile. Mais trop souvent, ils reculent. Ils reviennent à ce qu’ils savent faire : du show calibré, de l’humour, du grand public.
Séquence du thé. Pourquoi ? Pour faire rire ? Pour désamorcer ? Ce va-et-vient entre contemplation sincère et potacherie formatée déroute. Pas comme un bon voyage. Plutôt comme un circuit fléché où, entre deux temples, on vous vend un tee-shirt.
Et pourtant, tout est là : l’énergie foudroyante, la générosité du cast, la bande-son arabo-électro, chaude comme une nuit du désert, même si parfois elle saccade, coupe net, sans transition, comme une frontière trop brutale. Macéra n’a pas le temps. Et c’est peut-être son erreur.
Dans le duo final, homme/femme, tout se concentre. Tout est là. La tension, la quête, la sensualité retenue, le combat intérieur. Cette danse-là, il fallait l’écouter plus tôt, plus longtemps. Là, on frôle l’ailleurs, on y croit. Là, Macéra respire enfin sans performer.
La scénographie dit tout : des chemins tressés au sol, des fils suspendus, un espace où l’on cherche la sortie, ou la réponse. Macéra, c’est cette quête d’un hip-hop transfiguré, spirituel, existentiel, qui cherche à se désenclaver du spectaculaire. Un pied dans l’arène, l’autre dans le rêve. Le spectacle vacille. Et c’est dans ce vacillement qu’il devient intéressant.
Cédric Chaory
Crédit photo : Cl. Masse 25
Vu à l’Espace Alya le mardi 22 juillet – Festival OFF Avignon.