Isicathulo – Simonne Rizzo

Claque, souffle, diamant : l’embrasement Isicathulo

Il faut le dire sans ambages : Simonne Rizzo ne chorégraphie pas, elle dynamite. Sa dernière création, Isicathulo — mot zoulou signifiant chaussure, mais qui ici désigne bien plus qu’un accessoire de marche — piétine les conventions avec la grâce martiale d’un bataillon poétique. On n’entre pas dans cette pièce comme dans une salle de spectacle, on y est convoqué comme à un procès du corps : celui du masculin, de l’identité, du rythme même. La sentence ? Un uppercut. Rythmé. Résilient.

Dès l’ouverture, les souffles montent, rauques, primitifs. Le rouge éclaire des corps en tension — ouvriers d’un monde intérieur, forgerons de la chair. Les frappes au sol, les claques sur les cuisses, les bras levés comme des oracles de béton. Ce n’est pas du simple stepping, c’est une invocation. Une liturgie tribale ramenée des entrailles de l’histoire : celle des esclaves privés de tambours, obligés de frapper leur propre corps pour rester ensemble, vivants, puissants.

Mais ici, rien de muséal. Rizzo sait que l’art ne survit pas sans reconfiguration. Elle ne se contente pas d’un « hommage » documentaire : elle greffe au stepping la précision chirurgicale de la danse contemporaine et l’intensité lucide du rap autofictionnel de STAV. Ce dernier — ovni poétique qui échappe à toute virilité programmée — scande une parole désarmante, oscillant entre solitude sourde et désir incandescent de lumière. Le tout sans jamais se noyer dans une grandiloquence à la Disney, même si quelques passages flirtent dangereusement avec le cabotinage d’un théâtre musical du samedi soir (les shoes devenues téléphones ? mouais).

Mais qu’importe : Isicathulo a l’intelligence de ses fautes. Et surtout, l’excellence de ses interprètes — mention spéciale à Dalila Cortes (sur un cast exceptionnel bien plus que des interprètes hip-hop, maîtrisant avec excellence les fondamentaux de la danse contemporaine, amplitude, intériorité et tutti quanti), dont le solo fend l’air comme une sentence. Chaque geste est un cri, chaque claque une réponse. Le corps est percussion, le sol est caisse de résonance, le silence est un piège que l’on évite avec adresse.

Le propos ? Aussi politique qu’organique. Il s’agit d’habiter son propre corps comme on entre en révolution. Non pas pour dominer, mais pour se révéler. Pour faire émerger la puissance du fragile dans un monde saturé d’armures. Rizzo semble nous dire : voici l’homme — fissuré, vibrant, digne. Voici la femme — impérieuse, résiliente, musicale. Et les voilà ensemble, dans une fraternité post-genre, où les muscles pleurent et les cœurs tapent. Et soudain, dans un moment suspendu, un chant, ou plutôt une déchirure :« Dans mon cœur, y a plus personne » Sur l’air de Diamonds de Rihanna, murmuré, presque trop sucré — une faille stylistique qui jette un trouble. On frôle la désarticulation de l’ensemble. Mais la pièce, comme ses danseurs, retombe sur ses pattes, avec l’élégance d’un fauve blessé mais vivant.

Et puis, cette fin :« Rallume les lumières, réveille-toi. » Pas un mot de trop. Pas un souffle de trop. Juste le feu de la nécessité. Isicathulo n’est pas une pièce à voir, c’est une secousse à encaisser. Un manifeste à écouter avec le diaphragme. Une œuvre-réveil, une déclaration d’insomnie artistique. Simonne Rizzo, plus que jamais, affirme sa place dans le panthéon — minoritaire mais incontournable — des chorégraphes hip-hop au féminin. Et c’est tant mieux : le monde n’a jamais eu autant besoin de ses éclats, de ses fractures, de ses diamants bruts.

Cédric Chaory

© Baptiste Alexandrowicz

Vu à L’Entrepôt le lundi 21 juillet – Avignon OFF