ANTI

ANTI : réinventer la révolte, danser la résistance

Avec ANTI, Mikaël Serre et Brian CA signent une œuvre percutante mêlant danse et théâtre, où la violence contemporaine se confronte à la scène. Derrière ce titre à la résonance manifeste, les deux créateurs interrogent notre époque marquée par l’oppression et les idéologies dominantes. Rencontre au Luxembourg avec les deux artistes.

ANTI est un titre bref qui claque comme un manifeste. Que se cache-t-il derrière ce titre ?

Mikaël Serre : Au commencement du processus de création, avec Brian, nous parlions des émotions de notre époque. En ce moment, il y a un sentiment de paralysie générale face à la réponse à donner, en tant que citoyens et artistes, à la situation actuelle. Lorsque nous avons commencé les répétitions, la montée des nationalismes en Europe, aux États-Unis et dans le monde entier, ainsi que la propagation d’idéologies de plus en plus envahissantes, étaient déjà palpables. Il y a quelque chose de désarmant dans tout cela : comment trouver aujourd’hui des outils pour contrer cette violence endémique qui nous submerge ? Nous cherchions donc un titre qui puisse résumer cette réflexion.

Brian a proposé ANTI. Au début, j’ai douté, trouvant qu’il y avait quelque chose d’un peu puéril, et surtout que le terme « anti » était passé dans l’autre camp. Aujourd’hui, l’ »anti », c’est Trump : anti-système, anti-vax, anti-machin… Ce titre me paraissait ambivalent. Mais nous l’avons finalement gardé, car nous l’avons justifié vis-à-vis de nous-mêmes et du public. Il s’agit d’une réappropriation de l’ »anti », qui était autrefois l’apanage des révolutionnaires progressistes. Dans ce titre réside une part de conflit, ce qui nous a semblé essentiel.

Cette œuvre de danse-théâtre est écrite à quatre mains. Elle se divise clairement en deux parties : une théâtrale, d’où émergent quelques corps en mouvement, et une chorégraphiée, où la parole s’immisce parfois. Comment s’est déroulée votre collaboration ?

Mikaël Serre : Nous avons suivi nos intuitions et travaillé autour de thèmes précis. Cette collaboration était assez politique : une fois d’accord sur le fond, nous pouvions avoir des divergences esthétiques ou des moyens différents, mais cela restait politique car une coalition s’opérait. Pour l’intérêt général – du public, des interprètes et du projet lui-même – Brian et moi devions aboutir à un consensus. Cela passait par un dialogue et, parfois, quelques compromis.
Je ne pense pas que nous ayons délibérément pensé en deux blocs distincts. Nous étions toujours dans une continuité. Musicalement et au niveau des lumières, il y a bien une fracture marquante lorsque commence la partie chorégraphique, mais cette rupture est indissociablement liée à l’histoire racontée en amont. Pendant les répétitions, les danseurs ont créé une puissante énergie physique sur le plateau, mais cela restait moins perceptible tant que les jeux de lumières ne plongeaient pas la scène dans une autre esthétique.

Brian Ca : Je pense que le spectateur retient cette idée de construction en deux parties parce qu’elles sont toutes deux très marquantes : la première par son texte, la seconde par son ensemble chorégraphique. Mais il ne faut pas oublier les transitions subtiles entre texte et danse, qui ne sont pas forcément perceptibles au premier regard.

Je pense notamment à la sortie de Justine derrière une bâche : à ce moment, le texte est toujours présent sur scène, mais cette interprète a déjà entamé sa partition chorégraphique, qui prendra toute son ampleur avec Lucie sur le canapé et via la pole dance. D’autres moments de bascule jalonnent la pièce avant que ne commence le « bloc » chorégraphique. Donc je ne cautionne pas l’idée de deux parties strictement distinctes : dans ANTI, théâtre et danse s’entrelacent bien plus qu’on ne l’imagine.

Le casting brille par sa qualité. Les interprètes sont aussi bons danseurs que comédiens, ce qui est une gageure. Quid des auditions ?

Brian CA : Nous avons la chance que la majorité de ces artistes chorégraphiques aient déjà pratiqué le théâtre ou se sentent très à l’aise avec cet art. J’ai effectué un important travail sur le mouvement et le corps : comment la respiration permet d’amener une émotion, de se connecter à un état, et comment, à partir de cet état, on peut faire émerger la voix.

Mikaël Serre : L’idée est de ne pas mettre les danseurs en difficulté. J’ai beaucoup travaillé avec des circassiens, des danseurs, des amateurs. Mon approche consiste à faire du théâtre sans qu’ils aient l’impression d’en faire, en travaillant en « sous-marin ». L’objectif est d’obtenir une parole la plus sincère possible. Ma direction principale repose sur l’intention et l’adresse, en évitant de penser au théâtre sous sa forme conventionnelle. Dès que l’imaginaire du théâtre se met en place, il engendre souvent des blocages, des inhibitions et des jugements, notamment chez ceux qui en ont peu ou pas l’expérience. Finalement, qu’est-ce que le théâtre ? C’est très difficile à définir. Est-ce une performance, une représentation ? Pour moi, c’est d’abord être un peu soi-même et dépasser ses inhibitions face à un art qui charrie de nombreux clichés. Mon approche est avant tout humaine. Il s’agit d’être sincère, c’est pourquoi nous sommes partis de leurs propres expériences. Cela permet de tisser un fil intime et personnel. S’adresser directement au public crée un lien immédiat. Ce sont des citoyens qui prennent la parole, qui racontent des histoires. Nous sommes dans cette dynamique.

Le texte est-il inspiré de leurs histoires intimes ou s’agit-il de fiction ?

Mikaël Serre : Ce sont leurs propres histoires. Brian leur a demandé de raconter des souvenirs, des expériences qu’ils ont vécues…

Brian CA : ANTI parle de la violence endémique qui ronge le monde contemporain. Lors des répétitions, j’ai demandé aux artistes de revenir le lendemain avec une anecdote personnelle en lien avec la violence, leur rapport à celle-ci, qu’elle soit plus ou moins grave. Je ne recherchais pas forcément le drame. Leurs récits ont été surprenants, car beaucoup s’éloignaient du thème initial. Il y a eu un basculement lorsque Claudia aborde un documentaire sur Jacqueline Sauvage que nous avions proposé (ndlr : femme française devenue un symbole des violences conjugales après avoir tué son mari violent en 2012, avant d’être graciée par François Hollande en 2016.), une femme qu’elle incarne ensuite sur scène. Des souvenirs fictifs se sont alors mêlés aux récits personnels.

Mikaël Serre : Nous jouons aussi avec la fiction. L’enjeu réside ensuite dans le choix des mots, afin de créer des liens et un cadre dramaturgique. Par exemple, lorsque Vlad parle du feu et des flammes, du fait qu’il ait mis le feu étant enfant ; quand Guerin évoque l’idée que la Chine brûlera le monde ; ou encore Claudia, qui parle de ses souvenirs d’enfance et de ses punitions… Nous tissons des fils narratifs à partir de mots-clés, jusqu’à ce qu’une narration se dessine et que des clés de lecture apparaissent.

Les auteures Kathy Acker, Annie Le Brun et Maggie Nelson vous ont inspiré pour ces pièces. Qu’insufflent leurs textes dans la pièce ?

Mikaël Serre : Ce sont des autrices qui m’intéressent beaucoup et que je n’avais jamais testées au plateau. Comme nous étions partis sur le thème de la violence avec Brian, un thème somme toute assez générique et compliqué à définir, il était facile de partir dans tous les sens et d’écrire 150 thèses sur le sujet. Ces femmes nous ont apporté, à travers la lecture de leurs extraits, une base politique commune sur laquelle nous pouvions tous nous raccrocher, y compris Brian. Elles nous lient. Ce sont des penseuses qui trouvent les mots justes pour exprimer ce que nous ressentons sans toujours pouvoir le formuler nous-mêmes. Elles parlent pour nous et constituent d’excellents appuis pour ce que nous souhaitions développer.

Brian CA : Ces textes m’ont sorti de ma zone de confort. Certains m’ont désorienté, car leur pensée est hautement intellectuelle et parfois difficile à décoder. Mais il y a aussi une grande part de poésie, de métaphore, d’iréel, d’allusion au passé qui m’a fortement traversé. J’ai aimé voir ces textes se transformer sur le plateau, prendre une dimension concrète, lorsqu’un mot résonne soudainement dans les corps.

Un personnage hante le spectacle, masqué du visage horrifique de Michael Myers dans Halloween de John Carpenter. Est-ce là toute l’horreur des masques sociaux que nous portons au quotidien ?

Mikaël Serre : Pour information, le masque que vous voyez dans ANTI a été créé pour une autre production des Grands Théâtres du Luxembourg. Il se nomme Leather Face, car il est réalisé à partir du visage du comédien. Ce masque incarne de la peau humaine, cousue sur le visage…

Brian CA : Ce masque dans ANTI est multifacette. Il y a, comme vous le dites, les masques sociaux que nous portons ou que l’on nous impose. Mais il y a aussi la question de la violence : qui est l’agresseur, qui est l’agressé ? Nous avons tous en nous une part de violence. Nous pouvons tous, un jour, porter le masque de l’agresseur. Souvent, la violence que nous exprimons est l’héritage d’un traumatisme passé. Cet homme masqué est un peu Monsieur Tout-le-Monde. Il évolue sereinement dans la rue, à peine remarqué des passants. Il nous symbolise tous. Il incarne la violence sous-jacente de nos sociétés, qui rôde.

Mikaël Serre : Le point de départ est aussi Jacqueline Sauvage. Au début, nous l’avions associée à son bourreau, son mari, l’homme qui frappait. C’était lié au réel de cette situation, puis, par transposition, les danseurs s’en sont emparés. Finalement, qui sommes-nous ? Qu’est-ce que ce masque social ? Je me suis aussi beaucoup intéressé à la question du monstre. Dès que l’on qualifie quelqu’un de monstre, il devient injugeable. On le déshumanise. L’homme, c’est aussi cela : il peut évacuer sa propre violence en la projetant sur un monstre.

Face à la violence, Annie Le Brun voit trois alternatives : subir, combattre et déserter. ANTI choisit la désertion. Pourquoi ?

Brian CA : Ce texte évoque pour moi le pardon, l’apaisement. ANTI est une pièce qui fait monter lentement, mais sûrement, la pression jusqu’à ce que la violence éclate sur le plateau, au grand jour. En choisissant de déserter, nous ne fuyons pas ; nous faisons un pas de côté. Nous nous accordons le temps de la réflexion plutôt que de rester dans l’arène pour subir ou combattre. C’est une façon de dire non à la violence. Vouloir lutter contre la violence, n’est-ce pas aussi l’alimenter ? L’entraide, la résilience, le dialogue me paraissent des solutions plus viables.

Mikaël Serre : Je n’ai pas de réponse définitive. Faut-il vraiment déserter ? Cela me fait penser à Walter Benjamin, qui s’est suicidé. Brecht a écrit un très beau texte à ce sujet (Ndlr : poème, intitulé À la mémoire de Walter Benjamin qui exprime le désespoir et la tragédie de son destin, soulignant l’oppression du fascisme et l’exil forcé des intellectuels.) Peut-on condamner Walter Benjamin pour son geste ? Ou fallait-il qu’il continue à combattre ? Chacun fait avec ce qu’il a, ce qu’il est. Doit-on déserter les réseaux sociaux qui propagent la haine, ou y rester pour les combattre ? Aujourd’hui, des centaines de milliers d’Allemand.es manifestent contre le retour de l’extrême droite. C’est un beau geste, mais est-ce suffisant pour éveiller les consciences ? Je ne sais pas.

Brian CA : ANTI soulève des questions, notamment avec cette fin qui interroge la désertion. À la fin de la pièce, on s’attend à une réponse. Mais comment conclure sur un sujet aussi ancien que la violence humaine ? La violence est biologique et sera toujours présente. Chacun doit se questionner et choisir comment la combattre. Dans la désertion, il y a aussi un acte de liberté : choisir de ne pas rester dans un combat anxiogène.

Propos recueillis par Cédric Chaory

©Patrick Galbats